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Steven Forti : « L’extrême droite a déjà gagné en Europe »

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Donald Trump revient au pouvoir au moment où l’extrême droite n’a jamais été aussi influente au sein de l’UE. L’historien italien Steven Forti décrypte la structuration des extrêmes droites en Europe et ailleurs, posant la question des mobilisations sociales face aux « autocraties électorales ».

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Ludovic Lamant

12 novembre 2024

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Steven Forti, né à Trente en Italie en 1981, professeur d’histoire contemporaine à l’Université autonome de Barcelone, est l’auteur de plusieurs essais de référence sur les extrêmes droites. Il vient de publier en Espagne Democracias en extinción. El espectro de las autocracias electorales (Akal, 2024, non traduit). Il y livre des pages très documentées sur le travail de coordination des partis d’extrême droite à travers le monde, engagé parfois depuis des décennies, sous la forme de fondations, think tanks et autres ONG, et qui porte manifestement ses fruits, à l’heure des victoires de Giorgia Meloni en Italie ou de Donald Trump aux États-Unis.

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 Quelle est la chose qui vous a le plus surpris dans la victoire de Donald Trump ?

Steven Forti : En soi, cette victoire était annoncée par des sondages et des études. Ce qui m’a davantage surpris, c’est qu’il a gagné non seulement le vote des grands électeurs, mais aussi le vote populaire. En 2016, il avait remporté le premier, mais perdu le second, avec presque trois millions d’électeurs en plus pour Hillary Clinton.

C’est une donnée étonnante, surtout si l’on regarde ce qu’il s’est passé depuis huit ans : l’assaut du Capitole en janvier 2021, la radicalisation constante de Trump sous l’administration de Joe Biden, ou encore la publication du « Projet 2025 » de Heritage Foundation, qui, s’il devait être appliqué, signifierait la fin de la démocratie états-unienne. Malgré tout cela, il est parvenu à mobiliser davantage qu’en 2016 ou en 2020.

Autre élément important : les erreurs des démocrates, qui semblent n’avoir rien appris des campagnes de 2016 et de 2020. Le parti est désorienté. Kamala Harris, qui a certes été désignée dans la précipitation, n’a fait que répondre à Donald Trump tout au long de la campagne. Elle n’est jamais parvenue à prendre l’initiative, à marquer l’agenda avec ses propres sujets.

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Giorgia Meloni et Raffaele Fitto à Rome le 2 juin 2023
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Mardi 12 novembre, l’Italien Raffaele Fitto, figure du parti post-fasciste de Giorgia Meloni, doit être auditionné par le Parlement européen. Il devrait être confirmé à un poste de vice-président de la Commission européenne, pour les cinq ans à venir. Qu’en dites-vous ?

C’est un tournant inquiétant de la part du Parti populaire européen (PPE, droite), et de certaines élites européennes. Mais cette ouverture à l’extrême droite remonte à plus loin : la seconde moitié du précédent mandat européen, avec la présidence de Roberta Metsola au Parlement européen [2022 – 2024 – ndlr], avait déjà acté ce glissement. C’est-à-dire la disponibilité du PPE à conclure des accords, quand cela s’avère nécessaire, avec certains pans de l’extrême droite, au sein des conservateurs d’ECR [Conservateurs et réformistes européens – ndlr], qui comptent Giorgia Meloni comme leur principale tête d’affiche.

Le récit qui nous a été vendu, après l’élection d’Ursula von der Leyen pour un second mandat à la tête de la Commission par une majorité proeuropéenne au Parlement européen, en juillet dernier, n’est pas du tout certain. L’idée que l’extrême droite a progressé, mais que les formations proeuropéennes restent majoritaires, me semble pour le moins discutable. Ce que l’on voit, c’est que von der Leyen joue sur les deux tableaux. Cela ne veut pas dire qu’une majorité droites-extrêmes droites s’est imposée à tous les coups, mais qu’il y a deux majorités désormais à sa disposition.

Ursula von der Leyen veut pouvoir être en capacité de s’allier avec l’extrême droite, quoi qu’il en coûte.

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Que dites-vous à celles et ceux qui nuancent ce tournant, et insistent sur le caractère « pragmatique » de Fitto ?

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Fitto est issu d’une famille démocrate chrétienne des Pouilles. Il fut un berlusconiste invétéré du temps où il dirigeait la région des Pouilles [2000-2005 – ndlr]. Il a rejoint en 2019 le parti de Meloni, Fratelli d’Italia. C’est une personne compétente, avec de l’expérience en politique, issue de ce que l’on pourrait appeler le centre-droit. Il est le visage acceptable du projet de Meloni en Europe.

Il a le carnet d’adresses. Les gens du PPE le connaissent. Il ne crie pas. Il ne fait pas de saluts romains dans l’hémicycle. Mais au bout du compte, cela reste un ancien ministre de Meloni, qui incarne la radicalisation de cette droite traditionnelle sous la pression des extrêmes.

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Giorgia Meloni a voté contre un deuxième mandat d’Ursula von der Leyen, en juin, et les eurodéputé·es de son parti en juillet. Comment comprendre l’attitude de von der Leyen, qui reste très bien disposée à l’égard de la dirigeante italienne ?

Von der Leyen veut, pour son deuxième mandat, se garder les mains libres. Elle veut se ménager une autonomie de décision plus importante. Renforcer l’exécutif européen. Et pour avoir cette liberté de mouvement, elle veut pouvoir être en capacité de s’allier avec l’extrême droite, quoi qu’il en coûte. Même si cela ne correspond pas, encore une fois, à la majorité qui l’a élue au Parlement en juillet.

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À Bruxelles, Meloni est bien plus insérée que le Hongrois Viktor Orbán dans le jeu institutionnel. Alors que leurs politiques, à vos yeux, sont proches…

Meloni est le visage sympathique de l’« orbanisme ». Le « mélonisme » n’est qu’une variante, à l’italienne, de ce qu’on peut appeler l’« orbanisation » de la politique. Depuis qu’elle gouverne, elle a adopté un style plus sérieux, responsable. Mais sur le fond des politiques (droits des femmes, immigration, droits des minorités, réforme des médias publics), elle n’a rien lâché. Elle applique ses réformes, comme elle l’avait annoncé.

La seule chose, c’est qu’Orbán a remporté les élections à chaque fois avec de larges majorités, quand elle doit faire avec un gouvernement de coalition, et des secteurs, par exemple, de Forza Italia, qui ne sont pas toujours d’accord avec elle. Le jeu institutionnel dans les pays diffère. Mais le fil rouge de leur action, lui, est identique. Évidemment, elle ne le dira jamais. Qui dirait à ses électeurs : écoutez, dans un an, nous allons transformer notre pays en autocratie ? personne.

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Dans votre essai, vous insistez pour présenter ces extrêmes droites, pas tant comme une somme de partis nationaux particuliers, mais plutôt comme une « grande famille ». Pourquoi ?

Les sciences politiques ont parfois tendance à analyser des phénomènes politiques comme Le Pen, Bolsonaro ou Milei, sous l’angle de l’exceptionnalité nationale. Chaque pays est incomparable. Berlusconi ne ressemble à aucun autre. Milei, non plus. Trump ? Mais à qui pourrait-il bien ressembler ? Je pense au contraire qu’il est possible de construire des comparaisons argumentées. On peut repérer des analogies, du point de vue des stratégies de communication comme de l’idéologie.

Autre élément à prendre en compte : eux-mêmes se considèrent comme faisant partie d’une même famille. Quand Javier Milei est investi à Buenos Aires, le Hongrois Viktor Orbán, le Brésilien Jair Bolsonaro ou l’Espagnol Santiago Abascal font le déplacement. Parce qu’ils estiment que l’un des leurs a gagné. Jusqu’à présent, les relations entre l’Argentine et la Hongrie étaient quasi inexistantes. Depuis un an, cela a changé, très concrètement.

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Beaucoup des think tanks, forums et ONG que vous décrivez semblent avoir des liens avec les États-Unis.

Beaucoup, mais pas uniquement. Ces partis d’extrême droite partagent en effet tout un réseau de fondations, associations et organisations, qu’ils développent depuis des années, voire des décennies, afin d’élaborer un agenda commun. Un agenda « national-conservateur », selon leurs propres mots, qui est en vérité un agenda d’extrême droite.

Ce n’est pas le « Spectre » de James Bond [une organisation criminelle secrète et fictive qui veut dominer le monde – ndlr]. Mais plutôt un ensemble d’acteurs qui se retrouvent autour d’un dénominateur commun de valeurs, qui sont aussi très conscients de leurs différences, et qui se retrouvent face à des adversaires communs : les gauches, l’internationalisme ou encore le féminisme.

Il faut citer la Fondation Edmund Burke, créée en 2019 par le philosophe israélien Yoram Hazony, la Conférence pour l’action politique conservatrice (CPAC), directement liée au Parti républicain aux États-Unis, depuis 1973, ou encore l’Alliance en défense de la liberté [ADF, depuis 1993 – ndlr], davantage offensive sur le terrain des valeurs.

À quoi s’ajoutent des ONG, par exemple celles créées par Orbán – dont le Centre pour les droits fondamentaux, qui dispose d’un siège à Madrid. Ou encore l’école hongroise Mathias Corvinus Collegium (MCC), qui, elle, a ouvert une antenne à Bruxelles.

Je pense encore à l’école de Marion Maréchal, l’Issep, qui a ouvert une antenne à Madrid. Eux se disent indépendants, mais on sait très bien que ce sont des gens de Vox qui l’animent, avec des personnes comme Gabriel Ariza, très proches d’Abascal, aux avant-postes.

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Ce que vous décrivez contredit l’image que l’on a parfois depuis le Parlement européen : des extrêmes droites divisées en pas moins de trois groupes…

Ce n’est pas contradictoire. Elles ont toujours été incapables de s’unir au niveau européen, minées notamment par des rivalités personnelles : c’est toujours mieux d’être le maire du village, plutôt que le conseiller régional sous les ordres d’un autre. Dans certains pays, comme la France et l’Italie, cela s’explique aussi parce qu’il existe plusieurs partis d’extrême droite.

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Mais sur le fond, elles ont aussi de vrais désaccords, comme la relation à Moscou ou le libre-échange.

Il y a des différences. Mais si tu prends la Ligue de Matteo Salvini et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni, je dirais que 95 % du programme est identique, mais qu’ils insistent sur les différences, y compris de manière rhétorique, pour mobiliser des électorats différents. Mais, d’un point de vue global, je ne vois pas tant de différences que cela. Sur le front économique, personne ne remet en question le modèle néolibéral. Par contre, d’un point de vue rhétorique, on peut détecter des variations dans la manière de critiquer la mondialisation.

La voie empruntée par Sahra Wagenknecht en Allemagne est un suicide politique et moral pour la gauche.

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Donald Trump est tout de même plus protectionniste que Javier Milei…

Oui. Idem pour Marine Le Pen et le droit à l’avortement : elle a fini par défendre son inscription dans la Constitution française. Ce qui semble inenvisageable pour Abascal en Espagne, ou pour Meloni en Italie. Il y a donc bien des différences. Sont-elles telles qu’il faudrait parler de familles politiques différentes ? je ne le crois pas. Parce qu’ils se retrouvent sur bien d’autres choses : nativisme, rejet de l’immigration, ultranationalisme, anti-intellectualisme, défense d’un mode de vie conservateur, politiques sécuritaires, rejet d’une mondialisation qu’ils associent à l’ordre multilatéral international érigé après la Seconde Guerre mondiale.

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Dans le paysage que vous décrivez, le Rassemblement national est plutôt une exception : il est moins bien inséré dans ces réseaux internationaux – à l’inverse de Marion Maréchal. Pourquoi ?

Je me souviens du congrès fondateur du RN en 2018. Steve Bannon en était l’invité d’honneur. Il parcourait alors l’Europe pour lancer « The Movement », qui fut un échec cinglant : personne ne l’a rejoint. Marine Le Pen avait clairement fait comprendre qu’elle n’avait pas besoin d’un Américain pour lui dire ce qu’elle devait faire. Cela s’inscrit en partie dans une certaine tradition française, anti-américaine, qui remonte à loin, de De Gaulle à Chirac.

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Tout de même, Le Pen est parvenue à construire des relations très étroites, depuis le groupe Identité et démocratie au Parlement européen, désormais intitulé Patriotes pour l’Europe : avec Matteo Salvini, avec le Néerlandais Geert Wilders. Mais elle se tient à distance de positions ultra-conservatrices, par exemple sur l’avortement, en ligne avec sa stratégie de dédiabolisation. Ce qui ne veut pas dire que des secteurs de l’ancien Front national, qui votent pour elle aujourd’hui, ne se retrouvent pas dans ces associations ultra-conservatrices que j’ai évoquées.

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Comment regardez-vous l’expérience tentée par Sahra Wagenknecht en Allemagne ? Issue de la gauche radicale, elle reprend à présent un discours très dur sur l’immigration…

C’est un suicide politique et moral pour la gauche. Reprendre une partie de l’agenda de l’extrême droite pour éviter la disparition de la gauche constitue une erreur abyssale, d’un point de vue éthique et moral. Et sur le front politique, cela revient à dire que l’extrême droite a raison, sur un certain nombre de dossiers.

On leur construit une autoroute vers le pouvoir. Il y a un précédent de ce type de stratégie : à la fin des années 1990, la social-démocratie s’est convertie à l’agenda néolibéral. Avec le résultat que l’on connaît : son déclin, et la poussée des extrêmes droites.

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Au sommet européen d’octobre, dominé par l’agenda de l’extrême droite sur l’immigration, c’est tout de même un social-démocrate, Pedro Sánchez, qui était le seul à rappeler certaines valeurs d’humanité…

Cela prouve à quel point la droite mainstream s’est radicalisée, et qu’une partie des élites ont déjà repris à leur compte le discours de l’extrême droite. La fenêtre d’Overton s’est déplacée. Et désormais, quelques-uns, depuis le centre-gauche, donnent l’impression de dire des choses révolutionnaires. Sur l’immigration ou sur Gaza.

L’extrême droite a déjà gagné en Europe. Je ne veux pas envoyer un message pessimiste, du type : croisons les bras et attendons que cela passe. C’est un simple constat. Cela ne veut pas dire que cela sera toujours le cas. Cela dépend des décisions politiques à venir comme des mobilisations sociales. Sinon, on serait encore dans l’Ancien Régime…

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En Pologne, la gestion de Donald Tusk prouve à quel point il est difficile de défaire les réformes de l’extrême droite. Comment faire ?

Oui. Pendant huit années de gestion du PiS [Droit et justice, extrême droite – ndlr], la Pologne s’est transformée en un régime de plus en plus autocratique. Désormais, la coalition au pouvoir à Varsovie, très hétéroclite, avec quelques éléments de gauche en son sein, a déjà du mal à s’entendre sur un sujet comme l’avortement, et encore plus à démonter le cadre institutionnel mis en place par l’extrême droite.

Que doit faire Tusk, alors qu’une bonne partie des juges de son pays est opposée à son action, et que le conseil d’administration du service public de l’audiovisuel lui est, lui aussi, un adversaire ? Il n’y a que deux voies possibles. Soit il ne change rien ou presque et s’en tient au respect des règles. Soit il désobéit aux règles pour restituer un fonctionnement démocratique. Mais cela pose un problème de fond : cela crée un précédent. Si l’extrême droite revient au pouvoir, elle aura beau jeu de dire que les règles n’importent pas.

Ces processus d’autocratisation, qu’on observe en Hongrie, en Italie ou en Pologne, sont très difficiles à inverser, même s’ils n’ont pas été menés à leur terme. Sauf dans l’hypothèse d’une mobilisation sociale massive. Mais à ce stade, on ne l’observe pas sur le terrain. En 2020, Joe Biden l’emporte de manière trop serrée sur Donald Trump pour pouvoir tout bousculer. On peut dire la même chose de la victoire de Lula sur Bolsonaro au Brésil en 2022 (51,9 % contre 49,1 %).

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Steven Forti. 

Ludovic Lamant sur Médiapart : https://www.mediapart.fr/

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