COP16 biodiversité : Susana Muhamad, la ministre colombienne qui veut « faire la paix avec la nature »
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La ministre colombienne de l’environnement et du développement durable, Susana Muhamad, s’est imposée comme un pilier du gouvernement de Gustavo Petro. Elle présidera la COP16 biodiversité organisée à Cali du 21 octobre au 1er novembre.
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William Gazeau
20/10/2024
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Susana Muhamad n’a pas beaucoup de temps. À peine trente minutes entre deux rendez-vous, ce lundi après-midi. Depuis plusieurs semaines, la ministre de 47 ans court : fin septembre, elle était à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies. Quelques jours plus tôt, elle terminait à San José del Guaviare une tournée aux portes de l’Amazonie colombienne baptisée « Sauvons la forêt ». Malgré la chaleur et l’humidité, elle ne laissait filtrer aucun signe de fatigue.
Ce jour-là, Susana Muhamad partageait la scène avec Gustavo Petro. Du 21 octobre au 1er novembre, c’est elle, et non le président colombien, qui sera sous le feu des projecteurs. La ministre de l’environnement et du développement durable présidera la COP16 biodiversité à Cali, le plus grand événement de ce type jamais organisé en Colombie. La troisième ville du pays attend près de 12 000 participants venus du monde entier.
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Pilier du gouvernement
La ministre n’a pas ménagé ses efforts pour accueillir l’événement. En février 2023, la Turquie, qui devait être le pays hôte, est frappée par des tremblements de terre. Elle y renonce quelques mois plus tard. Susana Muhamad, convaincue que la Colombie – l’une des plus grandes réserves de biodiversité au monde – doit se positionner, s’implique personnellement pour rafler la mise. En pleine COP climat à Dubaï, elle annonce la candidature de son pays, acceptée quelques jours plus tard par l’ONU. « Être le pays hôte, c’est pouvoir parler de ce pays ultra-divers qu’est la Colombie et donner une voix à l’Amérique latine », insiste-t-elle.
D’origine palestinienne par son père (on la croise encore parfois dans des manifestations propalestiniennes de la capitale), Susana Muhamad n’a pas attendu la COP pour se préoccuper d’environnement. Avant d’entrer en politique, cette diplômée d’un master de sciences politiques et de développement durable, se fait remarquer en s’impliquant dans la défense des zones humides de Bogota.
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Opposante aux énergies fossiles
Après quelques années passées à travailler pour Shell comme consultante en développement durable, elle se désillusionne sur la capacité des majors du pétrole à changer de modèle. C’est d’ailleurs ce qui la conduira, une fois au gouvernement, à s’opposer à plusieurs projets de fracturation hydraulique, bénéficiant du même coup d’une certaine légitimité auprès des activistes environnementaux.
En 2013, elle intègre le secrétariat à l’environnement de Bogota et fait la connaissance de Gustavo Petro, alors maire de la capitale… Aujourd’hui, elle fait partie des trois seuls ministres à avoir survécu aux remaniements successifs du président, élu en 2022. Son objectif : traduire dans le domaine environnemental la politique de paix totale de l’exécutif, consistant à négocier avec tous les acteurs armés.
Le choix du slogan « Paix avec la nature » pour la COP ne doit d’ailleurs rien au hasard. Susana Muhamad, qui a fait de la lutte contre la déforestation sa priorité, en est persuadée : dans ce pays miné par soixante ans de conflits armés, la préservation des écosystèmes doit être un outil pour construire la paix. « Quelle quantité de ressources dépense-t-on chaque semaine, en armes, en bombes, pour alimenter les conflits désastreux alors que le pays connaît une situation d’urgence ?, regrette-t-elle. Nous devons consolider la paix dans nos territoires, car c’est là que se trouve la biodiversité qui fait vivre les populations. »
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L’environnement, outil de paix
La tâche est ardue. Après un recul record de la déforestation en 2023 (80 000 hectares), les chiffres augmentent de nouveau depuis janvier. « Parfois, la nature est utilisée comme une arme de guerre, comme si elle était prise en otage. Ce n’est pas acceptable », s’inquiète-t-elle.
Dans son viseur : l’État-major central (EMC), la principale faction dissidente des Farc, présente dans les régions amazoniennes. Depuis que les négociations de paix ont été rompues, les guérilleros incitent les paysans à couper les arbres, contrecarrant les projets de développement mis en place par Susana Muhamad et ses équipes.
Critiquée par certains pour son intransigeance, louée par d’autres pour ses connaissances fines des sujets, Susana Muhamad a en tout cas fixé des objectifs élevés pour la COP. Elle vise notamment la création d’un fond sur l’usage des ressources génétiques et espère impulser l’ouverture de nouveaux mécanismes de finance verte comme l’échange de dette contre des services environnementaux. Remarquée pour ses qualités de négociatrice à Dubaï, la ministre devrait être dans son élément.
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Ses raisons d’espérer. « La consolidation de la paix passe par la question environnementale »
« Le président Gustavo Petro a fait de la défense de l’environnement son principal thème de politique extérieure, avec la promotion de la paix. Le message que nous voulons transmettre durant la COP, c’est que faire la paix avec la nature constitue la sortie stratégique à nos crises. Cet objectif n’est pas seulement l’affaire des ministères de l’environnement, mais nécessite des transformations de fond, qui supposent l’implication de toutes les sociétés civiles.
Grâce à la COP, nous avons commencé ce travail de mobilisation, d’éducation, de sensibilisation. Malgré les menaces qui pèsent sur nos défenseurs de l’environnement, nous constatons que la grande majorité des populations font confiance au gouvernement. Aujourd’hui, la question environnementale est devenue une dimension centrale dans la consolidation de la paix. »
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William Gazeau
20/10/2024
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COP16 Désertification : les sécheresses se sont aggravées sur les trois quarts de la planète
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Les trois quarts de la planète ont connu un climat plus sec ces trente dernières années, affectant déjà plus de 2 milliards de personnes. En cause : le changement climatique. Parmi les zones particulièrement touchées par cette tendance à l’assèchement, se trouve la quasi-totalité de l’Europe.
La désertification n’est plus un sujet lointain, concernant seulement une poignée de pays. Selon un nouveau rapport publié par la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD) à l’occasion de la COP16 Désertification, qui entame sa seconde et dernière semaine, les trois-quarts de la planète ont connu un climat plus sec ces trente dernières années. Les zones arides se sont étendues d’environ 4,3 millions de km2 – une superficie près d’un tiers plus grande que celle de l’Inde, le septième plus grand pays du monde – et couvrent désormais 40,6% de toutes les terres de la planète (à l’exclusion de l’Antarctique).
Parmi les zones particulièrement touchées par cette tendance à l’assèchement, on trouve la quasi-totalité de l’Europe (95,9% de ses terres), certaines parties de l’ouest des États-Unis, le Brésil, certaines parties de l’Asie (notamment l’Asie de l’Est) et l’Afrique centrale. Le rapport cite également le Soudan du Sud et la Tanzanie comme les pays où le pourcentage de terres est le plus élevé en zones arides, et la Chine comme le pays dont la superficie totale est la plus importante passant des zones non arides aux terres arides.
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12% du PIB
En cause : le changement climatique causé par l’Homme. « Les émissions de gaz à effet de serre provenant de la production d’électricité, des transports, de l’industrie et des changements d’utilisation des terres réchauffent la planète et affectent les précipitations, l’évaporation et la vie végétale, créant ainsi des conditions qui augmentent l’aridité », explique le rapport.
« Pour la première fois, un organisme scientifique de l’ONU avertit que la combustion des combustibles fossiles provoque un assèchement permanent dans une grande partie du monde, avec des impacts potentiellement catastrophiques sur l’accès à l’eau, pouvant rapprocher encore davantage les populations et la nature de points de bascule désastreux », avertit Barron Orr, scientifique en chef de la CNULCD.
Les conséquences de l’aridité sont multiples : dégradation des sols, effondrement des écosystèmes, insécurité alimentaire, pénuries d’eau, incendies ou encore migrations forcées. L’aridité est considérée comme le principal facteur de dégradation des systèmes agricoles dans le monde. Elle est à l’origine d’une baisse de 12% du PIB dans les pays africains entre 1990 et 2015. En Afrique centrale et dans certaines parties de l’Asie, la désertification met en danger d’innombrables espèces tandis qu’en Méditerranée et dans l’Europe du Sud, des régions agricoles considérées comme des greniers à blé, un avenir sombre se dessine à mesure que les conditions semi-arides s’étendent.
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5 milliards de personnes
Les recherches démontrent que si le monde ne parvient pas à réduire les émissions de gaz à effet de serre, 3% supplémentaires des zones humides de la planète deviendront des zones sèches d’ici la fin du siècle. Dans les scénarios de fortes émissions de gaz à effet de serre, l’expansion des zones arides est prévue dans le Midwest des États-Unis, le centre du Mexique, le nord du Venezuela, le nord-est du Brésil, le sud-est de l’Argentine, toute la région méditerranéenne, la côte de la mer Noire, de grandes parties de l’Afrique australe et le sud de l’Australie.
Aujourd’hui, 2,3 milliards de personnes – bien plus de 25% de la population mondiale – vivent déjà dans des zones arides. Et alors que la planète continue de se réchauffer, les projections du pire des scénarios suggèrent que jusqu’à 5 milliards de personnes pourraient vivre dans des zones arides d’ici la fin du siècle, aux prises avec des sols épuisés, des ressources en eau en baisse et la diminution ou l’effondrement d’écosystèmes.
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