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Agnès Jaoui : « la parole est devenue dangereuse »

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Tristane Banon
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Agnès Jaoui, c’est tant de choses. Une actrice, scénariste, réalisatrice… Une chanteuse aussi. Elle a partagé avec Jean-Pierre Bacri trente-trois ans de vie, et l’écriture de cinq films cultes et de deux pièces de théâtre. Agnès Jaoui, c’est aussi cette féministe réfléchie qui refuse les tabous et aborde tous les sujets avec lucidité. Sur les viols qu’elle a subis et sur le 7 octobre qui a bouleversé sa vie et sa famille, elle accepte de se livrer, consciente de « tous les ennemis » qu’elle peut s’attirer. Agnès Jaoui ou l’incarnation d’un cinéma engagé tendre, humaniste, mais clairvoyant.
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Quand on est féministe, Mazan, ça n’est pas rien. Qu’évoque ce procès pour vous ?

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Agnès Jaoui. 

Grâce au caractère public de ce procès, tout ce qui relevait de l’idée que la femme violée porte la honte s’effondre petit à petit. J’ai toujours fait le parallèle avec le cinéma. Au lendemain de la projection du Diable au corps au Festival de Cannes, c’est la carrière de Maruschka Detmers qui est finie. La scène de fellation lui sera fatale. Maria Schneider violée par Marlon Brando dans Le Dernier Tango, c’est la même histoire. La honte est sur elles, pas sur eux. Gisèle Pelicot, c’est une victime qui relève la tête. Cela peut faire date.

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Et vous, quel courage vous pousse à prendre la parole en 2020, lors des Assises de la parité ? Ce jour-là, sur scène, vous racontez les viols que vous avez subis, enfant.

J’écris mon texte la veille, pour avoir l’esprit clair. Et tout me vient. Je me rends compte à quel point ces viols font partie de mon histoire. Je me vois encore dire à Jean-Pierre (Bacri, ndlr) « Tu crois quoi ? J’en parle ? » et lui de me répondre : « Bah, pourquoi pas ? » Je n’avais plus envie de me cacher, je voulais faire partie du débat, parler de ça.

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Le viol est une intrusion et la trace de cette intrusion dure toute la vie.

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Comment se remet-on de ces traumatismes ?

Je ne sais pas, parce que je n’ai jamais vécu autre chose. Je ne sais pas si je m’en suis remise, ou si être remise est une chose que j’ignore. Mais oui, je crois qu’on peut s’en remettre, vivre avec… Le viol est une intrusion et la trace de cette intrusion dure toute la vie. Depuis, dès que je me sens envahie, forcée, je mets en place une protection, quasi automatique. J’installe des barrières. C’est coûteux émotionnellement et en énergie. Mais cela a eu le mérite de me protéger très tôt des autres « abuseurs ». On dit qu’avoir été violée vous met dans une détresse attractive pour les prédateurs, j’ai l’impression qu’au contraire cela m’a protégée pour la suite.

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Et le rôle de la thérapie ? Essentiel ?

Capital. Selon moi, la thérapie, tout le monde devrait en faire une. Si les gouvernements pouvaient appeler des spécialistes qui viennent calmer le transfert émotionnel qui a lieu sur beaucoup de sujets, alors cela irait mieux. En ce moment, sur bien des sujets l’émotionnel l’emporte, et la discussion devient épidermique, impossible en fait, la raison n’apparaît plus. On n’arrive plus à communiquer, à s’entendre, au sens propre comme au figuré.

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On parle du courage de celles qui portent plainte, rarement des femmes qui se reconstruisent autrement.

C’est l’affaire de chacun de savoir comment il a envie de vivre et de survivre à un viol. Moi, je n’ai pas porté plainte. Je n’avais pas envie de donner tant d’importance à cet homme. Je me suis exprimée quand j’ai vu qu’il risquait de faire la même chose à d’autres, mais je refuse de lui donner ce pouvoir : me voir dépenser tant de temps de ma vie pour lui.

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L’anti- sémitisme dans les banlieues, un sujet qui gêne…

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Vous faisiez partie du collectif 50/50, engagé dans la promotion de l’égalité et de la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel. Il y a eu une crise interne, et une plainte déposée par l’actrice Nadège Beausson-Diagne contre la productrice Juliette Favreul, pour une prétendue agression sexuelle qui aurait eu lieu au vu et au su de toutes, mais qu’aucune personne présente n’atteste. Juliette Favreul a été relaxée en 2023. Comment avez-vous vécu cet épisode ?

Je ne sais pas si, et comment, je peux parler de cette sale affaire sans desservir la cause. Ce que Juliette subit, et a subi, est très violent.

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Je vous sens gênée…

Oui. Parce que c’est compliqué. Je ne suis plus au collectif. Mais le collectif continue, et des avancées demeurent, ce qui est très bien. Ce qui s’est passé n’a rien à voir avec le combat, mais avec des rivalités de pouvoir, des luttes internes. Chaque fois qu’une association qui défend des bonnes causes se retrouve, dans son organisation, aussi minable que tout le monde, c’est décevant. Et quand c’est grave comme ce qu’il s’est passé, c’est horrifiant. Mais c’est la vie. Il y a un chemin, extrémiste, qui fait que cette lutte peut devenir un repoussoir, et que le retour de bâton guette. On le voit déjà venir. Vous, moi, on n’en est pas responsables, mais je voudrais qu’on arrive à avancer sans devenir fous, sans perdre la raison. ­J’entends qu’on ne fait pas de révolution sans casser des œufs, qu’il y a forcément des pots cassés, qu’il faut aller trop loin pour faire bouger les choses… Oui, mais jusqu’à quand ?

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La question qui me vient, c’est celle de la limite. Où met-on la ligne rouge ?

On attend que les choses soient prouvées pour ­statuer, pour décider, pour condamner, radier, effacer, annuler…

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Donc pas de « Je te crois » ?

C’est en grande partie le sujet de mon prochain film. Ce qui est important, c’est de savoir que l’on sera entendue. Cela permet d’apaiser le sentiment affreux d’être celle par qui le problème arrive. C’est très bien que cela ait changé. Mais je refuse de faire fi de la présomption d’innocence.

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Le 7 octobre 2023, vous avez perdu des membres de votre famille. Comment vit-on après ? Comment avance-t-on ?

Certains sont morts, Ofer, le père de mes cousins, est toujours otage. Israël survit, avec, à sa tête, un gouvernement monstrueux qui, à mon avis, mène ce pays à sa perte. On est dans quelque chose de cauchemardesque.

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Reste-t-il de la place pour faire son deuil ?

Non, il n’y a aucune place. Et je suis loin. Alors, je fais comme font beaucoup. Je fais avec les nouvelles du monde. Je les écoute, je vis avec, et j’essaie de les oublier. Et puis j’agis et je m’exprime. Je tente de rappeler aux gens qu’on parle d’êtres humains. Que ni l’ensemble des Juifs ni l’ensemble des Israéliens ne sont pro-Nétanyahou. Que tous les Palestiniens ne sont pas le Hamas. Que tous les musulmans ne sont pas des islamistes. En fait, je rappelle des évidences que tant de gens ont tendance à oublier. Je veille à la façon dont je raconte. J’appelle évidemment « colonies » l’implantation israélienne en Cisjordanie, mais il faut revenir au sens des mots. C’est quoi, des « colons » ? Des gens qui ont un empire, un pays, et qui veulent étendre leur empire. La création d’Israël, ce n’est pas ça. Les Juifs n’avaient pas d’empire ! Ils venaient d’être exterminés et personne n’en voulait plus nulle part. Il ne s’agit pas vraiment d’une histoire coloniale.

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J’ai toujours été archi-minoritaire et ça me va très bien.

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Comment fait-on société avec des personnes qui, pour certaines, ont vu dans le 7 octobre un acte de « résistance » ? Le monde de la culture est terriblement fracturé sur le sujet.

J’ai toujours été minoritaire, archi-minoritaire même, et ça me va très bien. C’est un peu suspect d’être en accord avec tout le monde, non ? Ce n’est pas toujours agréable, mais c’est ce qui me paraît le plus normal. On rêverait que les idées progressistes soient maintenant aimées de tous… mais non. Tout est bien plus complexe, et conjoncturel.

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Et la conjoncture semble défavorable.

Je suis née juive, femme, d’un milieu très modeste. Je suis plutôt beaucoup mieux lotie qu’il y a cent ans. Mais je sais qu’en tant que femme juive mes droits sont précaires. Il faut donc toujours être vigilant, et faire entendre cette voix dont on sent que personne ne veut l’entendre.

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La hausse de l’antisémitisme en France vous effraie ?

Ça me laisse coite. J’ai écrit un livre sur mon enfance. Il y a un ­chapitre, rédigé avant le 7 octobre 2023, sur les Juifs et les Arabes. J’y confie que je n’ai jamais souffert d’antisémitisme. Mais j’y écrivais déjà : « Je sais que ça peut revenir. » Je n’imaginais pas une telle rapidité. Ni une telle violence.

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Pourtant, vous décidez de ne pas en parler à la cérémonie des César…

Ce soir-là, j’hésite à aborder la situation en Israël, et à Gaza. J’hésite à porter le ruban jaune de solidarité avec les otages. Je sors d’une longue promotion à ne parler presque que de cela pour Le ­Dernier des Juifs. Alors je me dis que ce n’est ni le lieu ni le moment. Et puis en parler, c’est ce qu’on attend de moi. Je n’ai pas envie de répondre à l’injonction. Et pas envie de ramener ma judéité dans une cérémonie consacrée au cinéma.

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Le Dernier des Juifs, qui raconte l’histoire d’une mère juive et de son fils ne se sentant plus chez eux en banlieue, est un film tourné avant le 7 octobre, mais qui va sortir après. Qu’est-ce que cela va changer dans la vie de ce film ?

Tout est devenu difficile et compliqué. Mais tout l’était déjà en réalité ! En même temps que je tourne Le Dernier des Juifs, qui est un premier film réalisé par Noé Debré, je joue dans La Vie de ma mère, qui est un autre premier film sélectionné dans trente-cinq festivals. Avec Noé, qui est un scénariste reconnu et estimé, on s’attendait à être invités à Cannes, quelque chose… et là, rien. Un silence bizarre, dérangeant. Le film parle d’antisémitisme dans les banlieues, c’est un sujet qui gêne. Et cette gêne, je la ressens de façon très concrète. C’est une découverte perturbante.

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Puis intervient le 7 octobre…

Assez vite, j’écris à Noé. Je lui dis que je pense à lui et à notre film. À tout ce qui va changer. Est-ce qu’on va le sortir ? En quelques jours, tout est subitement remis en question. Et la peur devient un sujet… Peur que le public ait peur, que le distributeur ait peur, que l’exploitant ait peur… On envisage de changer le titre.

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Et le film ne sort pas en Belgique ?

Non, alors que la plupart des films français sortent là-bas. Ce refus raconte évidemment quelque chose de ce pays. En France, et ailleurs, Le Dernier des Juifs, c’est peu de salles. Mais le film est sorti, et je salue le courage de tous : médias, distributeurs, exploitants. Reste qu’il a marché, le public est allé le voir. Et ça aussi, ça raconte quelque chose.

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C’était important de faire ce film ? D’ouvrir une conversation interdite ?

Il ne doit pas y avoir de conversations interdites. Le viol et le 7 octobre sont des sujets que l’on craint d’évoquer, mais on doit en parler. La parole est ­devenue dangereuse. Vous pouvez vous faire bannir pour un mot de trop.

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Cette peur d’être bannie, « cancellée », elle vous inhibe ?

Oui et non. Oui, parce que les exemples sont là. Et non, parce qu’il y a des gens qui gardent raison. Et je refuse de céder à la peur. Et c’est pour ça que je vous parle, même si je sais tous les ennemis que je peux m’attirer.

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Quel regard portez-vous sur ce féminisme à géométrie variable que l’on a pu observer après le 7 octobre, notamment quand certaines femmes ayant voulu manifester leur soutien aux victimes violées le 7 octobre ont été exclues de manifestations féministes ?

Avant ça, je ne savais pas qu’il y avait un courant du féminisme qui refusait à des femmes violées d’être reconnues comme des femmes violées. C’est complètement sidérant. C’est de l’idéologie… qui choisit ses victimes et ses coupables préférés. Comme l’est notre silence, et le mien, sur ce qui se passe en Afghanistan.

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Vous en parlez. Et nous sommes quelques-uns à ne pas cesser d’en parler…

Mais il reste beaucoup de féministes silencieuses. Que toutes les femmes ne soient pas dans la rue me désespère. C’est monstrueux, ce qui se passe pour ces Afghanes qui, si elles ne donnaient pas naissance, seraient sans doute déjà assassinées.

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Sur un plan plus personnel, Jean-Pierre Bacri, c’est presque toute votre vie… Comment vivez-vous son absence ?

Je ne sais pas. Je suis en train de le découvrir. Quand je l’ai rencontré, j’avais 22 ans, nous avons passé trente-trois ans ensemble. Mais il y a mes enfants. Ils sont bien vivants, eux. Jean-Pierre nous manque. Il manque à plein de gens. Il manque à la réflexion aussi. Il avait cette façon d’être dans l’émotion sans jamais cesser de faire parler la raison. Malgré tout, et absolument.

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Vous êtes la plus césarisée du cinéma français…

Parfois, je me dis que je suis la plus primée parce que la plus déprimée… Ça fait très plaisir, mais il y a la vie, et c’est ça qui compte.

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Oui, la vie. Avec les deux enfants que vous avez adoptés…

C’était un besoin irrépressible de transmettre, d’éduquer, d’aimer. Je n’ai pas toujours eu ce désir d’être mère. Mais quand ce désir s’est installé, il est devenu irrépressible. Puis je n’ai pas pu. Alors j’ai adopté. Le processus a été long, huit ans.

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Vous cachez vos enfants… pour les protéger ?

Je n’ai jamais voulu qu’ils soient pris en photo, ni exposés. Ça n’est déjà pas marrant, j’imagine, d’avoir des parents connus. La célébrité rend dingue, les gens projettent des choses. Et encore, je ne suis pas trop exposée, ça reste une niche. Néanmoins, pour exister, c’est compliqué.

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Vous avez peur de la société que nous allons leur laisser ?

Non, je refuse cette peur-là aussi. Mon père nous a élevés, mon frère et moi, avec cette phrase toujours en tête : « What’s good about it ? » (Qu’est-ce qu’il y a de bien ? ndlr.) Je suis faite ainsi, convaincue qu’on peut trouver du bon en tout. Partout. Nos enfants s’en sortiront avec ce qu’on leur laisse… et puis les miens sont super !

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Tristane Banon
Tristane Banon à suivre sur https://www.franc-tireur.fr

Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.

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1 Commentaire

  1. Bravo !

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