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Le monde rural par François MARCOT
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Introduction Pour traiter des relations entre le monde rural et la Résistance, il faut, nous semble-t-il, rappeler quelques évidences communément admises, s’employer à les nuancer et tenter d’apporter des éléments d’explication qui échappent à des enchaînements trop mécaniques. Il convient par ailleurs non de s’entourer de précautions formelles, mais d’aborder cette étude dans un réel esprit d’humilité. Par-dessus tout, gardons-nous des visions simplistes sur l’âme paysanne, même – et surtout – si le discours ruraliste dominant nous encourage à les accepter. . . Une ignorance réciproque jusqu’en 1942 Avant la fin de 1942, la distance entre le monde rural et la Résistance se mesure à son très faible niveau d’engagement. Pour expliquer cet éloignement, on a beaucoup recouru à une approche de type idéologique qui met en avant les affinités du monde rural avec le régime de Vichy. . 1. Le monde rural et Vichy Le monde rural est proche de Vichy qui prône les mêmes valeurs que lui. Tout chez le maréchal Pétain atteste de son attachement à la terre. D’abord sa vision terrienne du patriotisme : pour ce fils de paysan, la défense de la patrie se mène sur le sol de France et par là s’oppose à celle du général de Gaulle, cet « émigré » dont la vision mondiale du conflit ignore le petit monde des villages de France. Pétain, par ses discours, et le Régime, par ses pratiques, flattent la vanité des paysans touchés par la crise économique et aigris par des décennies de marginalisation sociale. Dans la France de Pétain, le paysan retrouve ses sous, mais aussi sa dignité. Mais ne versons pas dans l’image caricaturale d’une France aux couleurs bien nettes et aux contours bien cernés. Tout est beaucoup plus flou et plus terne. Le ralliement des campagnes au Régime ne relève pas de l’ordre du politique, il exprime une confiance sincère et sentimentale en l’homme Pétain et non pas l’adhésion au Gouvernement ou à un programme ( 4 ). Peut-être plus que dans d’autres milieux, le mythe du double jeu imprègne les représentations paysannes. La confiance placée dans le Maréchal l’est aussi, et peut-être surtout, au nom d’un patriotisme foncièrement anti-allemand. . Si la résistance est d’abord un phénomène urbain, le monde rural ne s’en tient pas totalement à l’écart. . Ces observations ne doivent pas cacher l’essentiel. Les études relatives aux composantes sociales de la Résistance sont unanimes dans leurs résultats : dans toute la France les paysans sont les moins représentés et entrent le plus tardivement dans la Résistance, rarement avant la fin de 1942 et le début de 1943, à la faveur de la lutte contre le travail en Allemagne. . Les valeurs partagées avec Vichy sont-elles un obstacle à l’entrée en résistance du monde rural ? . I. Deux mondes qui se découvrent .
Laval annonce la Relève dans son discours du 22 juin 1942. Retenons-en deux propos saillants.
Mais l’espérance est de courte durée : les prisonniers ne sont libérés qu’en très faible nombre, d’où une déception doublée d’un sentiment d’abus de confiance, voire de trahison. Les événements suivants vont confirmer ce revirement. La loi du 4 septembre 1942 et plus encore les lois de février 1943 sur le Service du Travail Obligatoire sont immédiatement mal perçues parce qu’elles instituent un travail forcé en Allemagne et, même si les paysans sont dans un premier temps épargnés, elles s’appliquent aux autres membres des communautés rurales : les victimes sont proches et connues. Dès lors joue un réflexe de solidarité patriotique envers les victimes qui désigne Vichy comme complice de l’occupant ( 15 ). . .2. L’accueil des réfractaires : une rupture À partir de l’envoi forcé des travailleurs en Allemagne, le monde rural commence à sortir de sa réserve et à pratiquer la « désobéissance patriotique » – pour reprendre la formule de Libération-Sud – en accueillant les réfractaires qui refusent de partir. Cette solidarité s’exerce d’abord dans le cadre de réseaux qui s’organisent spontanément autour de familles d’accueil et par interconnaissance, puis elle s’ordonne en fonction des maquis, et sans trop de difficultés pour les maquis refuges et camps de réfractaires de toute nature établis dans les bois ou les chalets de montagne. La lutte contre le travail en Allemagne réintroduit les paysans au coeur de la guerre, eux qui n’ont guère subi la présence physique des occupants et que les privations matérielles ont relativement épargnés. Jusqu’alors, leur implication dans la guerre pouvait se cantonner au domaine des opinions et des sentiments. Désormais, ils sont confrontés à la nécessité du choix, ouvrir leur porte ou la fermer, dénoncer ou se taire, nourrir, soigner, héberger, réconforter ou non une personne en situation de détresse visible et décider d’une juste conduite. Les paysans découvrent le caractère violent et la réalité physique de la répression. Les opérations de police entreprises sous les ordres des préfets départementaux, et plus souvent régionaux, soulèvent à la fois une grande surprise et une violente réprobation. Dans le Lot, Pierre Laborie estime que c’est la répression qui amène les paysans à sortir d’une apathie dominante ( 22 ). Ainsi se développent des mécanismes de solidarité envers les réfractaires. Jeunes, pourchassés sur la terre française, risquant d’être expatriés chez l’ennemi, ils s’attirent une sympathie qui relève d’une forme de morale « naturelle », comme l’a observé Henri Cordesse en Lozère :
Pour appréhender ce revirement, il convient de placer les relations entre les paysans, Vichy et les forces de l’ordre dans un contexte plus large. Pourquoi les enfants chéris du régime se détournent-ils si vite de lui ? Pourquoi ces défenseurs de l’ordre désobéissent-ils aux forces de police ? Pour répondre à ces questions, il faut revenir sur plusieurs points précédemment signalés. Gardons-nous d’isoler la question du travail en Allemagne, ce n’est qu’un élément du système de représentations au sein du monde rural. D’autres facteurs interviennent. Dans le monde rural, plus qu’ailleurs, tous ceux qui, mus par de « bons sentiments », ont cru à de « bonnes paroles », ont été frappés, coup après coup, par des événements dépourvus d’ambiguïté : la « phrase » de Laval ; l’invasion de la zone libre qui dévoile l’inanité de la collaboration ; l’hostilité déclarée de Vichy aux libérateurs anglo-américains de l’Afrique du Nord qui lève l’hypothèque du double jeu ; la dérive répressive du Régime contre les réfractaires et les paysans victimes des contrôles du Ravitaillement ; enfin l’évolution de la situation internationale, Stalingrad, la libération de la Tunisie, puis les événements d’Italie, autant d’indicateurs qui montrent que l’Allemagne finira par perdre la guerre et que Vichy a fait le mauvais choix. Tout cela facilite l’émergence chez les paysans de ce que Harry R. Kedward a appelé une culture du hors-la-loi ( 24 ) qui peut s’interpréter en termes de basculement de la légitimité. . II – Peurs et solidarités Gardons-nous de tout syllogisme simpliste. Ce n’est pas parce que l’on est hostile aux Allemands et opposé à un Gouvernement perçu comme collaborateur que l’on est pour la Résistance et moins encore dans la Résistance. . 1. De l’acte de solidarité à l’acte de guerre Les relations entre les paysans et les premiers maquis sont complexes. L’accueil à la ferme, organisé spontanément, ne semble nulle part poser de problèmes majeurs, car fondé sur une relation d’homme à homme. En revanche, les maquis refuges suscitent assez vite des inquiétudes bien compréhensibles : comment vont-ils se comporter ? La présence d’« étrangers » qui s’installent « en haut », ne va pas sans inquiéter ceux « d’en bas ». Ceci tout au long de la période. Localement, les résistants jouent un rôle décisif pour remédier à cette situation car, la plupart du temps, ils mesurent les risques d’un rejet par la communauté rurale. Ils prennent des dispositions pour que les maquis soient encadrés, obéissent à leurs consignes et respectent l’ordre. Ils se lancent à la recherche de cadres – souvent parmi les officiers – et n’hésitent pas à réduire par la force les récalcitrants en les rejetant ou en les intégrant à des maquis dûment contrôlés. Ainsi, Combat, en août 1943, assure que les maquisards « savent la nécessité de la discipline, et la justice, obligatoirement sommaire qu’ils appliquent aux traîtres et aux repris de justice véritables qui, parfois, essayent de trouver abri parmi eux, en est la preuve » ( 28 ). Le premier des slogans de la Résistance « faire de chaque requis un réfractaire » convient parfaitement au monde rural, mais le second « transformer chaque réfractaire en combattant » n’est pas admis aussi facilement ! La population rurale est loin de se rallier immédiatement et unanimement à la pratique de la lutte armée. Elle n’est certes pas la seule, car la guérilla urbaine a rencontré bien des réticences, mais avec les maquis le phénomène est d’une autre ampleur. D’une part, le principe même de l’usage de la violence en dehors du cadre légal n’est pas facile à admettre pour une population formée par quelques décennies de culture démocratique. D’autre part, le risque encouru est beaucoup plus grand qu’en ville car, vivant à proximité du maquis, la communauté rurale constitue une proie facile pour les représailles de l’occupant – et parfois de Vichy. Ceci explique que les zones de refuge, en 1942, et les zones de maquis, en 1943, ne se superposent pas mécaniquement. François Boulet note avec pertinence que les montagnes-refuges protestantes des Cévennes ou du Chambon-sur-Lignon ( Haute-Loire ) éprouvent des « difficultés morales » pour passer, au cours du second semestre 1943, au stade de maquis combattants. Les autorités ne manquent d’ailleurs pas d’être surprises par le calme relatif de zones considérées jusqu’alors comme rebelles. En février 1944, après une visite dans la région protestante du Chambon-sur-Lignon, le sous-préfet d’Yssingeaux note : « On se tromperait si l’on jugeait les gens d’ici comme de farouches partisans prêts à passer à l’action. Leur quiétude paraît très précieuse et l’attentisme semble bien la plus prudente des formules » ( 29 ). . 2. La grande variété des comportements : quels facteurs ? S’il existe une dynamique de la guerre, propre à la guérilla, avec son cycle action-répression-mobilisation contre la répression, elle ne se développe pas partout au même rythme, ni avec la même intensité. On est frappé par l’extrême diversité des réactions, d’un lieu ou d’un moment à un autre, y compris à l’intérieur d’une même région. Cara, maquisard du Haut-Jura, observe finement, dans ses mémoires, le caractère contradictoire des situations qu’il a rencontrées. Le 8 juin 1944, il arrive avec son groupe à Vulvoz pour y installer un barrage routier, ils sont accueillis avec rien moins que de l’enthousiasme :
Mais ces sentiments extrêmes n’empêchent pas que se manifeste une véritable solidarité avec les résistants dans la zone libérée du Haut-Jura, car aucun schéma ne peut enfermer la multiplicité des sentiments passionnels qu’éprouvent les gens. Un peu plus tard, au début de juillet 1944, à Viry, Cara et ses camarades reçoivent un accueil tout différent :
L’historien ne peut que s’interroger sur les facteurs de cette grande variété de comportements. . Les formes de l’action L’attitude des communautés rurales dépend d’abord de la nature des actions entreprises par les maquis, de la légitimité qui leur est attribuée et des risques encourus. . La question du banditisme La perception du maquis est profondément troublée par la question du banditisme. Sur ce point, la propagande de Vichy s’avère d’une redoutable efficacité, principalement celle du talentueux Philippe Henriot qui remporte de remarquables succès dans sa dénonciation du brigandage exercé par le maquis. . 1.Quel rôle joue la répression ? Avec l’apparition de maquis combattants, la répression se fait plus sévère et les Allemands, qui auraient espéré s’en trouver dispensés, doivent appliquer eux-mêmes les mesures de rétorsion. On peut aisément citer des cas opposés. Dans le Languedoc, les maquis Bir Hakeim, commandés par Jean Capel, Barrot, déploient un intense activisme : attaques de convois allemands, sabotages ferroviaires et téléphoniques, réquisitions diverses et sorties très spectaculaires en convois. Ce qui attire une violente répression de l’armée et de la police allemandes ( puis des GMR ) dans les Cévennes ( Hameau des Crottes, 16 tués le 3 mars 1944 ) et au-delà ( pendaisons de 15 otages à Nîmes le 2 mars 1944 ). Une dernière attaque de voiture allemande, le 7 avril 1944, en plein village de Saint-Étienne ( Lozère ), concentre des forces de répression dans toute la région ( 2 000 hommes et un avion mouchard ). Le 3 mai, une réunion des responsables des maquis cévenols décide unanimement de chasser Barrot et ses hommes des Cévennes, sentence à laquelle ils doivent se soumettre ( 39 ). . 2.La personnalité des acteurs Henri Mendras l’a montré avec humour, la communauté rurale, qui peut éventuellement cacher un nœud de vipères, tient à se présenter comme unie à la société englobante ( 40 ). Elle ne craint rien tant que de paraître désaccordée et de prêter alors le flanc à des manipulations extérieures. Ainsi est-on frappé de constater le comportement globalement cohérent des villages pour ou contre le maquis. Du côté des maquisards, le rôle des acteurs est également essentiel. Toute communauté rurale sait que sa survie dépend du comportement du maquis. Elle craint qu’il ne vive de rapines et n’introduise le désordre social. Le maquis doit être proche de la population, tout en restant indépendant. L’équilibre est difficile à trouver : le maquis doit pouvoir profiter de l’aide de ses amis mais, afin de ne pas trop peser sur eux, et par souci de justice, il doit pouvoir aussi imposer une « contribution » aux réticents, voire aux plus hostiles. . 3/ Inertie et « penser-double » Ce qui vient d’être écrit mérite d’être nuancé, au sens quasi pictural du terme. Il faudrait pouvoir, à la fois, faire ressortir les lignes de force et introduire des dégradés, des effets d’estompage, des surbrillances, des zones d’ombre, des chevauchements et des surcharges. Rappelons que les campagnes, tout particulièrement, vivent dans une double peur, celle des Allemands et celle des maquis, comme l’expose en tout réalisme le sous-préfet de Saint-Claude ( Haut-Jura ) en janvier 1944 :
Les deux peurs existent, mais faut-il les situer au même niveau ? . 4./ Les formes d’engagement Quelles sont les principales formes de résistance pratiquées par le monde rural ? On peut relever une certaine manière d’être des ruraux dans la Résistance. On songe aux différentes figures de l’inversion mises en valeur par Harry R. Kedward ( 48 ). L’inversion la plus frappante est sans doute celle qui permet aux réfractaires chassés par l’autorité de s’adapter à la situation en devenant des maquisards expérimentés et, ainsi, de se transformer eux-mêmes en chasseurs avec une complicité des ruraux qui désarçonne les représentants du Gouvernement et leur fait perdre très tôt toute illusion sur leur capacité à saisir un gibier qui se comporte lui-même en chasseur. . Conclusion Revenons à l’approche privilégiée de ce colloque, le thème de la rupture et de la continuité. Du côté de la continuité, disons d’abord que dans la Résistance, comme dans la société, le monde rural est un monde dominé. Les ruptures ne sont pas moins négligeables. Dans le registre du court terme, sous l’Occupation, l’éloignement d’avec Vichy, puis la rupture sont à mettre en relation avec l’accélération du brusque processus de délégitimation du Gouvernement au sein du monde rural, essentiellement en raison de l’envoi forcé des travailleurs en Allemagne. Sans effet mécanique, survient dans ce contexte une ouverture du monde rural à la Résistance et une ruralisation de la Résistance, pour laquelle les campagnes deviennent brusquement un enjeu temporaire majeur.
Pour trouver des antécédents à un tel rapprochement entre ruraux et citadins, sans doute faut-il remonter à la Révolution française. Pourtant, l’événement n’aura pas de lendemain : sur les questions du ravitaillement et de la pénurie, la Libération a facilité un retour en force des suspicions et des rancœurs. . François MARCOT |
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