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« Le populisme est aussi une crise de l’éducation »

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Philippe Bernard, Editorialiste

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Alors que la scolarisation n’a jamais été si massive, les démagogues, de Trump à Le Pen, ont le vent en poupe, constate dans sa chronique Philippe Bernard.

05 janvier 2025

L’affaire a longtemps été entendue : de la diffusion généralisée de l’éducation émergerait une démocratie enrichie, confortée par l’apport de ses citoyens éclairés. Des « hussards noirs » de la IIIe République, ces instituteurs chargés de conforter le régime contre l’obscurantisme religieux, à Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’éducation nationale de François Mitterrand s’engageant à porter jusqu’à 80 % la part d’une génération accédant au niveau du baccalauréat, l’école n’a jamais cessé d’être au cœur de la promesse centrale de la République, et singulièrement de la gauche : l’égalité des chances, autrement dit l’effacement par l’école des inégalités liées à la naissance.

Sauf que rien ne se passe plus comme prévu. En France, comme dans la plupart des pays développés, la généralisation sans précédent de l’éducation et l’élévation spectaculaire de son niveau théorique, loin d’affermir la démocratie, en accompagnent l’effritement. Le taux de bacheliers parmi une classe d’âge, qui ne dépassait pas 20 % en 1970, a atteint 60 % en 1995 et frôle ou dépasse aujourd’hui 80 % ; le nombre d’étudiants a presque doublé depuis les années 1980.

Pourtant, les nouvelles générations, davantage diplômées que les précédentes, votent moins. Pourtant, la proportion de jeunes qui ne croient pas que l’être humain a été façonné par l’évolution des espèces est plus forte que chez les seniors (selon un sondage IFOP pour la Fondation Reboot et la Fondation Jean Jaurès) et 20 % des 11-24 ans sont persuadés que les Américains ne sont jamais allés sur la Lune. Alors que la scolarisation n’a jamais été aussi massive, les démagogues ont le vent en poupe, à l’image de Donald Trump, président élu américain, Viktor Orban, premier ministre hongrois, en passant par l’AfD allemande ou Marine Le Pen. Le populisme est aussi une crise de l’éducation.

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Vainqueurs contre vaincus

Certes, le lien entre le faible niveau scolaire et le vote d’extrême droite est avéré : 62 % des Américains n’ayant pas fait d’études supérieures ont voté pour M. Trump. En France aussi, le vote pour le Rassemblement national est inversement proportionnel au degré de diplôme. Ce qui apparaît comme une évidence ne l’a pas toujours été. Depuis les années 1960, et surtout depuis 1990, le lien entre orientation politique et niveau d’études s’est spectaculairement renversé dans la plupart des Etats démocratiques. Alors que les partis de gauche attiraient auparavant les électeurs les moins favorisés et éduqués et ceux de droite les plus riches et diplômés, c’est désormais l’inverse, a montré une vaste étude portant sur cinquante pays (Clivages politiques et inégalités sociales, codirigé par Thomas Piketty, 2021. EHESS-Gallimard-Le Seuil).

Parmi les raisons pour lesquelles les « peu » ou « pas diplômés » sont passés de la gauche à la droite, on trouve, dans le cas français, le fait que la massification de l’éducation et la dictature du diplôme ont ouvert un fossé béant entre vainqueurs et vaincus du tri scolaire, expliquent François Dubet et Marie Duru-Bellat, deux spécialistes de l’école et des inégalités dans L’Emprise scolaire (Les Presses de Sciences Po, 2024). Les vainqueurs, convaincus de ne devoir leur réussite qu’à leur mérite, « se sentent légitimes » et défendent « les valeurs universelles de la raison et de l’expertise ». Les vaincus, « humiliés par leur défaite scolaire », se sentent « ignorés et méprisés » et leurs opinions sont plus autoritaires et traditionnelles.

Les auteurs, issus de la gauche mais pourfendeurs d’un système scolaire inégalitaire devenu le mètre étalon de la valeur des individus, font leur autocritique : le toujours « plus d’école » a atteint ses limites, il « affaiblit les démocraties alors que nous pensions que [l’école] en était le vecteur essentiel ». Tandis que le sentiment d’appartenance de classe pouvait déboucher sur les luttes collectives, la dévalorisation des diplômes est vécue comme une épreuve personnelle, alimentant la hargne contre les élites. Les victimes du système, loin de bénéficier de la massification, voient leur position relative se dégrader.

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Mettre fin aux hypocrisies

« Le ressentiment de ces derniers, assènent M. Dubet et Mme Duru-Bellat, est d’autant plus fort que les vainqueurs du tri scolaire ne cessent de donner des leçons d’égalité et de combattre les discriminations pendant que le “peuple”, lui, est en dehors de la cible des victimes. » Ainsi, le débat politique oppose des citoyens en fonction de la « rentabilité » qu’ils ont pu tirer de leur diplôme. Grosso modo, les diplômés ayant pu accéder à des postes enviés votent pour Emmanuel Macron, ceux qui n’ont pas pu tendent à préférer Jean-Luc Mélenchon, tandis que les non-diplômés se tournent vers Marine Le Pen.

Les réponses à ces effets pervers de la massification éducative ne sont pas simples. Elles supposent de ne plus tout attendre de l’école, de reconnaître la multitude des savoirs, académiques ou non, d’inventer de nouvelles formes de coopération avec les familles, de valoriser des compétences comme la confiance en soi, le sens de la coopération et la maîtrise des émotions, facteurs de réussite. Mais la justice éducative suppose aussi la fin des hypocrisies d’un système qui affecte dans les quartiers populaires les enseignants les moins expérimentés et dépense trois fois plus pour un élève de classes prépa, massivement investies par les familles privilégiées, que pour un étudiant d’université.

Plutôt que de perpétuels changements de programme ou d’éphémères annonces politiciennes, la priorité ne devrait-elle pas être de rechercher tous les moyens pour que le système scolaire, instrument privilégié d’émancipation, cesse de produire autant de ressentiment et donc de carburant pour les démagogues ? Redonner espoir en l’école, investir dans l’égalité des chances, voilà un beau programme à long terme pour Elisabeth Borne, cinquième ministre de l’éducation nationale en un an. Après tout, l’heure est aux vœux.

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auteur

Philippe Bernard, Editorialiste à suivre sur le Monde

 

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