Qu’est-ce que la religion du wokisme?
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Patrick Moreau
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L’auteur est professeur de littérature à Montréal, collaborateur de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et Pourquoi nos enfants sortent-ils de l’école ignorants ? (Boréal, 2008).
Le terme est depuis peu à la mode. Certains prétendent qu’il ne s’agit que d’un anathème sans pertinence. Pourtant, contrairement à ce qu’on a pu avancer, le mot « woke » n’a pas été inventé par des polémistes de droite pour stigmatiser les militants progressistes. S’il s’est imposé dans notre vocabulaire politique, c’est qu’il a son utilité. Il définit en effet une nouvelle idéologie, née aux États-Unis, et qui ne correspond pas du tout aux principes de ce qu’il est convenu d’appeler traditionnellement « la gauche », raison pour laquelle qualifier de « gauchistes » ces nouveaux militants serait une impropriété.
Les termes « woke » et « wokisme » se sont donc imposés au fur et à mesure que des chroniqueurs ou des essayistes de droite comme de gauche prenaient conscience qu’ils avaient affaire à de nouvelles idées et revendications, et donc à un mouvement politique inédit.
En quoi le wokisme se distingue-t-il de la gauche traditionnelle ? Tout d’abord, il est assez évident qu’il séduit prioritairement la classe moyenne supérieure (d’où son triomphe au sein des universités ou dans certains milieux, celui des arts notamment), alors que les classes populaires s’y montrent dans l’ensemble plutôt réfractaires.
Dans cette perspective, il est le fruit d’un phénomène déjà ancien (qui remonte aux dernières décennies du XXe siècle) que Christopher Lasch avait défini de façon paradoxale comme la « révolte des élites ».
Ensuite, les wokes sont surtout sensibles aux inégalités qui frappent les minorités (ethniques, religieuses ou sexuelles). Aussi légitime que ce combat puisse être, il tend à faire oublier que la gauche, traditionnellement, prenait au contraire la défense de la majorité, celle que constituent les gens modestes, contre cette minorité dominatrice qu’incarnait une élite sociale dont le pouvoir était fondé sur l’argent.
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Mauvais côté
En dénonçant de façon répétée les abus de pouvoir que la majorité, y compris quand elle s’exprime démocratiquement, est censée perpétuer, les militants wokes inversent complètement ce qui était depuis le XIXe siècle un prérequis essentiel du discours de la gauche. Désormais, à leurs yeux, les majorités « blanches et hétérosexuelles » se retrouvent du mauvais côté de l’histoire. Ils contribuent de ce fait à une méfiance à l’égard de la démocratie ainsi qu’à un oubli de la question sociale.
Bien sûr, ce dernier reproche pourra paraître injuste à plusieurs, car dénoncer le capitalisme fait toujours partie de l’habitus des militants wokes. Il faut toutefois remarquer que, dans ces dénonciations rituelles, le capitalisme se voit surtout associé au colonialisme et au patriarcat (association, soulignons-le, qui est loin d’aller de soi), tandis qu’il n’est à peu près jamais dénoncé en tant que système économique qui favoriserait des inégalités qui ne sont ni sexuelles ni ethniques.
En se spécialisant ainsi dans la défense des minorités, le wokisme se situe d’ailleurs bien plus dans le sillage de la philosophie politique libérale que dans celui du socialisme ou de la social-démocratie. Traditionnellement, la méfiance à l’égard de l’État et des majorités, contre lesquels doivent être défendus les minorités comme les individus, est bien plus un marqueur du libéralisme que de la gauche.
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En même temps, en n’hésitant pas à avoir recours à une violence symbolique (en s’en prenant à des biens publics, en chahutant des personnes, ou encore en dénonçant publiquement des criminels supposés sur les réseaux sociaux), les wokes se distinguent nettement des libéraux en ce qu’ils ne respectent pas les formes et procédures à travers lesquelles s’exprime normalement la justice dans le contexte d’une démocratie libérale. Contre ce formalisme juridique, le wokisme en appelle à une sorte de justice expéditive et populaire, qui est caractéristique des périodes révolutionnaires.
Ce n’est pas si étonnant, car les militants wokes se prétendent effectivement révolutionnaires. Ils ont pour ambition avouée de transformer de fond en comble la société en mettant fin au règne de la « majorité blanche » et de l’« hétéropatriarchie ». Ils ont le projet de chambouler la culture, notamment en transformant l’écriture à coups de nouveaux pronoms et de points médians, ou encore en renonçant à tout « occidentalo-centrisme ». Ils rêvent même de transformer les gens, de les rééduquer afin qu’ils prennent conscience de leurs « privilèges » et apprécient et respectent dorénavant toutes les « différences ».
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Statu quo
Cela dit, cette révolution woke semble moins destinée à transformer le système politique, économique et social qu’elle ne vise à opérer une révolution morale, qui se déploie surtout sur le terrain du symbolisme (celui du langage, qui doit devenir plus « inclusif », celui des attitudes, etc.).
De ce point de vue, les causes que le wokisme défend ont peu d’effets concrets sur la réalité : interdire des mots, ouvrir des toilettes non genrées, etc., ne change à peu près rien aux inégalités réelles qui subsistent dans nos sociétés. C’est pourquoi ce mouvement s’apparente peut-être plus à un mouvement religieux (il tient d’ailleurs son nom des « réveils » protestants des XVIIIe et XIXe siècles) qu’à un mouvement véritablement politique.
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C’est sans doute aussi la raison pour laquelle il semble séduire si aisément les autorités administratives ou bien des compagnies privées et même des partis du centre droit tels que les démocrates aux États-Unis ou le PLC au Canada : il ne remet pas plus en question les pouvoirs institués qu’il ne menace le statu quo.
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Patrick Moreau à suivre sur ledevoir.ca
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Commentaire 1
La meilleure synthèse que j’aie lu à date sur ce phénomène
Merci pour cette opinion qui libère. Elle me semble faire le tour du phénomène.
J’insisterais particulièrement sur un élément qui le caractérise plus que tout autre. Pour reprendre la trilogie des trois grandes grandes vertus chrétiennes, ce phénomène en est un de foi, de croyances désespérantes, dénué de toute espoir et d’amour, même pas envers les minorités qu’elle défendent.
Le mouvement ne fait appel qu’à des sermons. Un grand vent de paroles dans lequel leurs auteurs restent figés. Aucune action libératrice concrète sur le terrain. Des évangélistes qui ne construisent ni hôpitaux, ni écoles, que des chapelles, sans siège social dûment identifié à qui on pourrait présenter un recours, une audience pour se faire entendre, pour présenter une défense. Ils sont évanescents.
Leurs sermons ne sont que condamnations. Leur évangile est une obsession condamnant leurs clients à être silencieux. Cette théologie-sociologie ne s’accompagne d’aucune pratique qui prenne vraiment soin de ceux et celles qu’elle a décrit comme victimes.
L’interaction professionnelle qui pourrait associer au diagnostic les victimes à ceux qui les ont définies telles est absente. Le diagnostic du mal dont ces victimes souffrent ne dépend que d’études socio-théologiques éparses, développées au gré de la pulsion puritaine de leurs fidèles les plus zélés.
Aucune association légalement constituée n’existe pour représenter ces victimes, leurs revendications. Existe-t-il une association légalement incorporée, représentative des LGBT ? Non ! Existe-t-il une association légalement incorporée des victimes de racisme ? Non ! Existe-t-il des conseils d’administration élus de ces mouvements ? Non ! Les associations officielles de femmes ont presque disparu. Leur membership a fondu comme neige au soleil. Leurs porte-paroles officielles ne prennent plus la parole.
Cette foi stérile s’insinue insidieusement dans la hiérarchie politique à l’aide d’une élite universitaire olympienne.
Guy Archambault
