« On a le sentiment d’être juste avant 1933 » : en Allemagne, la peur qui monte
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Ce week-end, près de 400.000 personnes ont manifesté en Allemagne contre la décision des conservateurs de voter des textes avec l’extrême droite. A Berlin, le rassemblement s’est terminé devant le siège du parti chrétien-démocrate.
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Emmanuel Grasland
« 1933 : attention danger » ; « Pas de bière pour les nazis » ; « Démocratie cherche parti : je ne sais plus pour qui voter ». A Berlin, ils étaient ce dimanche des dizaines de milliers à se réunir devant le Parlement allemand, pour ensuite défiler jusqu’au siège du parti chrétien-démocrate.
A trois semaines des élections, les manifestants protestaient contre les votes communs des conservateurs (CDU-CSU) et de l’extrême droite en faveur d’une motion sur l’immigration mercredi, puis d’un projet de loi limitant le regroupement familial et facilitant la mise en détention des étrangers sans papiers vendredi.
La police a comptabilisé 160.000 personnes, les organisateurs 250.000. Des rassemblements ont également eu lieu dans de nombreuses villes allemandes comme Ulm, Nuremberg ou Sarrebruck. Samedi, plus de 220.000 personnes avaient déjà manifesté à Hambourg, Leipzig, Cologne ou Stuttgart, selon la chaîne de télévision publique ARD.
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Un basculement dans un autre monde
Dans la foule berlinoise, des jeunes, des vieux, et beaucoup de familles avec des vélos-cargos et des enfants en bas âge. « Ici, on a vraiment le sentiment d’être juste avant 1933. C’est pourquoi il est important de manifester pour le droit d’asile, l’égalité et contre la haine des étrangers. Il est inacceptable que l’on puisse renvoyer en dehors des frontières des gens qui sont venus chercher une protection dans notre pays », explique Leonie, étudiante en médecine.
Le vote en commun des chrétiens-démocrates et de l’extrême droite était pointé du doigt par les manifestants. « La CDU est mal conseillée. Je pense qu’avec de telles manoeuvres, on n’attire pas un électeur de l’AfD du côté des chrétiens-démocrates. Bien au contraire, les gens qui hésitaient encore entre les chrétiens-démocrates et l’AfD se sentent maintenant confortés dans l’idée que si les deux votent ensemble, c’est que l’AfD n’est pas si mauvaise », juge Katerin, employée de musée à Postdam.
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A contrario de l’an dernier, le candidat conservateur à la Chancellerie, Friedrich Merz, était ciblé par les manifestants. Sur le panneau de Wolfgang, le favori des sondages apparaissait bras dessus, bras dessous avec la coprésidente du parti d’extrême droite AfD, Alice Weidel. Avec, au-dessus d’eux, le mot « réunification ».
Pour ce militant écologiste, la semaine a marqué un basculement dans un autre monde. « Je ne peux pas imaginer désormais que mon parti ou les sociaux-démocrates puissent participer à un gouvernement, si Friedrich Merz est chancelier », explique Wolfgang.
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Un cordon sanitaire en danger
Les votes communs de la droite et de l’extrême droite, mercredi et vendredi, marquent-ils la fin du « cordon sanitaire » des partis traditionnels vis-à-vis de l’extrême droite ? « Je n’utilise pas ce mot parce que je crois qu’une grande partie des Allemands sont d’extrême droite et ont une tendance fasciste. Mais je suis peut-être trop vieux pour avoir beaucoup d’espoir », soupire cet architecte d’une soixantaine d’années.
« Le parti de la haine est un problème fondamental de ce pays. » : Michel Friedman, publiciste franco-allemand, ancien membre de la CDU
Clemens, lui, utilise volontiers l’expression. Il pense que le « cordon sanitaire » est en danger. Alors il a repris le panneau « Maintenant plus jamais ça ! », qu’il avait fabriqué l’an dernier à l’occasion des manifestations contre l’extrême droite. « Avec ces votes de la CDU avec l’AfD, un pas en avant a été fait dans la mauvaise direction. Mais il y a aussi des gens chez les chrétiens-démocrates qui voient les choses autrement », souligne le trentenaire.
A ses yeux, l’attaque au couteau d’Aschaffenburg tient plus à une offre thérapeutique insuffisante pour gérer des réfugiés traumatisés par la guerre qu’à la politique migratoire de l’Allemagne. « Stopper le regroupement familial, je trouve cela plutôt contre-productif, car cela ne va pas améliorer la santé psychique des réfugiés », explique ce technicien audiovisuel.
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Eviter la répétition de 1933
Lors des échanges avec les manifestants, la peur de l’avenir est perceptible et les résultats des élections suscitent de la crainte. « Nous ne voulons pas que 1933 se répète en Allemagne. Partout en Europe, on assiste à une montée en puissance de l’extrême droite, en Autriche, en France et aux élections régionales en Allemagne », dit Evelyne, chirurgien-dentiste.
Sans surprise, le phénomène est particulièrement fort à l’Est. « Vous savez, je viens d’un village de Saxe, où il n’y a aucune perspective d’avenir, explique Evelyne. Les infrastructures sont en mauvais état, les possibilités de formation nulles et où aucun argent n’arrive. Alors oui, les gens sont très mécontents. »
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Commencée dans l’après-midi, la manifestation s’est achevée devant le siège du parti conservateur. Le publiciste juif franco-allemand Michel Friedman a pris la parole devant la foule. « Le parti de la haine est un problème fondamental de ce pays », a lancé l’entrepreneur, en visant l’AfD. Celui qui a quitté la CDU la semaine dernière après plus de quarante ans de cotisations a jugé que le parti avait fait une « erreur inexcusable » en votant un texte au Bundestag avec l’extrême droite.
Ce lundi midi, un millier de délégués conservateurs se réuniront à Berlin en congrès pour adopter un « programme d’urgence » en 15 points pour « le bien-être et la sécurité ». Il fera la part belle à l’économie et à la politique migratoire. Et reprendra les éléments de la motion de la semaine dernière votée avec l’AfD.
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Emmanuel Grasland (Bureau de Berlin) à suivre sur : https://www.lesechos.fr/