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Couverture du livre La Société de la trahison

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Philosophie

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La Société de la trahison

  • La mode est à la trahison ! Trump trahit l’Europe, le Washington Poste trahit ses lecteurs, ce chef d’entreprise s’enfuit avec la caisse, cet élu trahit ses engagements ( on donne pas de nom ) et ici tel associatif trahit  la confiance des membres de la structure… Une société sans confiance est  invivable !

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Vincent Cespedes
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Quels sont les mécanismes de la trahison et comment apprendre à la débusquer ? Quels nouveaux atours revêt-elle dans le monde contemporain ? Et surtout, comment la combattre pour remédier à la vaste « crise de la confiance », qui a contaminé notre société ?

C’est le propos de ce livre passionnant qui explore la trahison, cette grande oubliée de la philosophie, pourtant au cœur de notre culture et de notre quotidien : relations amoureuses, familiales, amicales, vie professionnelle ou politique…

Dans ce monde du chacun pour soi, il s’agit de « courir le risque de la loyauté » et de réaffirmer notre fidélité à des idéaux qui ne fléchissent pas sous le poids de la facilité ou de la peur.

N’est-ce pas la clé pour en finir avec la société de la trahison ?

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Vincent Cespedes, philosophe, essayiste, est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont L’Homme expliqué aux femmes : l’avenir de la masculinité, L’Ambition ou l’Épopée de soi (Flammarion), ainsi que Les 50 plus grandes théories des philosophes français (collection « 3 minutes pour comprendre », Courrier du Livre).

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Sociologie de la trahison

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S’il est un phénomène peu traité par la sociologie alors qu’il est omniprésent dans l’histoire, l’imaginaire et l’expérience sociale, c’est bien celui de la trahison. En effet, si l’on trouve quelques références à la notion chez Simmel, Goffman ou Aron, il a fallu attendre ces quinze dernières années pour que des auteurs se saisissent directement de la question (Åkerström, 1991 ; Ben-Yehuda, 2001). Si ce manque d’intérêt peut en partie se comprendre en raison de la forte connotation axiologique de la trahison – celle-ci est une catégorie négative dans la plupart des cultures et des sociétés –, cela est plus surprenant au regard de son importance sociologique.

Ainsi, rappelons que la trahison est un phénomène courant, ou en tout cas moins exceptionnel qu’on ne le croit généralement : il nous est à tous arrivé d’être trahi ou de trahir à notre tour. De révéler un secret, d’être infidèle, d’être pris dans des loyautés conflictuelles ou de faire défection. De même, les figures de l’escroc, de la balance, du déserteur, du « collabo » ou de la « girouette » imprègnent l’histoire collective. Sans parler de ces personnages dont le nom est désormais à jamais associé dans notre mémoire à leur trahison, réelle (de Judas à Pétain) ou supposée (Dreyfus).

Autre indication révélatrice de la prégnance de la trahison : le fait qu’elle soit aussi présente dans l’imaginaire social. Peu de contes et de mythes, de religions et de « grands récits » dont elle ne soit absente. Quant à l’univers fictionnel, il est lui aussi saturé de références à ce thème, certaines œuvres étant parfois exclusivement articulées autour d’une trahison. C’est donc un des paradoxes de ce phénomène d’être à la fois présent à toutes les échelles du social (de la vie quotidienne à l’imaginaire), d’investir ainsi potentiellement toute forme de lien (de l’amitié aux relations internationales) et d’être en même temps relativement absent des discours savants.

Cela est d’autant plus étonnant que la trahison met en jeu des questions essentielles, notamment pour le sociologue. Dit sans ambages, la trahison nous permet d’interroger les rapports entre les individus et les ensembles dont ils sont membres, en questionnant plus fondamentalement ce qu’il en est de l’appartenance et du lien. En effet, la rupture qu’implique toute trahison suppose toujours la préexistence d’un lien. Pour cette raison, la trahison hante de nombreuses relations, même en tant que possibilité ou fantasme. Cependant, toute interaction ne peut donner lieu à une trahison : nous montrerons ainsi que la trahison est toujours le produit d’une tension entre des éléments contextuels et certains invariants. Le label « trahison » est en effet universellement invoqué dès qu’il y a rupture d’un lien basé sur la confiance et la loyauté, et cela même si les actes mis en cause sont bien relatifs à un contexte, et sont donc susceptibles de varier.

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LA SIGNIFICATION SOCIOLOGIQUE DE LA TRAHISON

Nous avons défini succinctement la trahison comme étant une forme de rupture d’un lien ou d’une relation. Cette définition provisoire présentait l’avantage d’insister sur une dimension importante de toute trahison (quelque chose est rompu) sans pour autant rendre compte précisément de « ce qu’il se passe » lorsque ce label est convoqué par les acteurs sociaux. Il va de soi que nous ne pouvons en rester là et qu’il va s’agir, notamment en exposant les formes contemporaines de la trahison, de proposer une définition moins vague afin d’en cerner les contours et d’en comprendre les implications.

Ainsi, que nous disent les acteurs sociaux lorsqu’on les interroge sur leurs expériences et sur leurs représentations de la trahison ? Quels actes qualifient-ils précisément de trahison ? De même, quelles actions sont en cause lorsque les médias, les romans et les films relatent une trahison ? Eh bien, ceux-ci [1] nous parlent d’infidélité, d’adultère, de conflits de loyauté, de révélation d’une information ou d’un secret, de défection, d’entrisme, du fait de « balancer », de rébellion contre une autorité, de collaboration, d’espionnage, de désertion, de mutinerie, de chantage, de sédition, du fait de « fayoter », d’aviser, d’abandonner, de dénoncer, de se comporter « comme une girouette », de « tourner sa veste », de se convertir, de briser une grève, de changer de groupe social, de faire dissidence…

Comme l’a remarqué Åkerström (1991), la plupart des actions qualifiées de trahison peuvent en fait se ramener à deux grandes familles ayant la même signification sociologique : il y a d’un côté les actes relatifs à une révélation ou la transmission d’une information ou d’un secret, et de l’autre, ceux relatifs à une soustraction physique et mentale, un « exit » au sens large si l’on reprend la terminologie d’Hirschman. Au premier type correspondrait ainsi l’espionnage, les différentes formes de divulgation, le fait de « balancer »… Au deuxième correspondrait le fait de déserter, de faire défection, de changer sa loyauté, de se convertir, d’être infidèle… Chacun de ces actes implique ainsi directement une rupture ou une séparation, ou du moins, peut être associé à l’idée de rupture : par exemple, « balancer » – dénoncer – suppose généralement de rompre un secret. Faire défection ou déserter suppose bien l’idée d’un départ, d’un mouvement, d’un aller sans retour, et donc une rupture physique ou spatiale avec un pays ou une organisation. De même, se convertir, changer sa loyauté suppose une rupture cognitive et/ou intellectuelle sur le mode de l’avant/après.

Toutes ces actions nous renvoient donc à l’idée d’un « franchissement » et d’un « dépassement » (Åkerström), voire d’un « jeu » (Ben-Yehuda) avec les frontières physiques et symboliques du groupe considéré. La trahison suppose donc une différenciation initiale entre un « Nous » et un « Eux » ainsi qu’un « mouvement » de l’intérieur vers l’extérieur (l’acte de trahison). On peut caractériser ce « Nous » comme étant une forme ou un ensemble de relations qui se constituent, s’autonomisent et se renforcent par différenciation avec l’environnement : ce « Nous » peut ainsi être une simple dyade ou impliquer des millions de personnes. Cette différenciation suppose donc l’institution concomitante d’une frontière délimitant l’identité du « Nous », son espace de développement, permettant ainsi la régulation des interactions avec l’environnement. Ce « Nous » n’a rien de labile ni de fugace : il est différenciation dans la durée. Ses frontières sont donc le produit d’une histoire, d’un passé, de routines, d’expériences communes…

Ce point est important et joue d’une manière centrale dans l’appréhension d’un acte comme trahison : sa prise en compte permet par exemple de faire un distinguo entre ce qui relève du témoignage et ce qui relève de la délation (et donc de la trahison). Un témoin n’a généralement pas de liens avec ceux qu’il dénonce alors qu’un délateur (un indic par exemple) fait généralement partie des proches ou des complices de ceux dont il rapporte les faits. Le délateur fait donc partie des initiés, le témoin non, et c’est pour cette raison que sa dénonciation sera perçue par le « Nous » comme une trahison (Brodeur, 2005).

Ainsi, à partir du moment où ce « Nous » est formé et institué, c’est-à-dire dès qu’il acquiert une certaine consistance, un certain nombre d’expériences (pratiques, croyances, représentations, routines, actions, informations…) ne peuvent être partagées légitimement avec un tiers extérieur par l’individu qui en est membre sans violer du même coup les frontières symboliques de l’ensemble. Le secret, dont Simmel a le premier souligné le rôle dans la constitution des groupes sociaux (1999), en constitue une des plus connues.

Cependant, la constitution d’un « Nous » ne suppose pas seulement une différenciation entre ce qui est de l’ordre du « Nous » et ce qui relève de l’environnement, ainsi que l’instauration d’une frontière et d’un mode de régulation des échanges avec l’extérieur : elle implique plus généralement des attentes spécifiques quant au lien et à sa pratique ainsi qu’une norme de réciprocité. Ce qui vaut pour le secret doit ici être élargi à d’autres aspects des interactions. Ainsi chaque « Nous » – qu’il soit dyade ou collectif plus important – instaure tout en se construisant des conventions, des normes et des prescriptions relatives à la pratique du lien : confiance réciproque et loyauté minimale constituent à ce titre le cœur et le dénominateur commun de ce type d’attentes (Ben-Yehuda, 2001). Sans entrer dans le détail, disons que confiance et loyauté doivent se comprendre ici non comme des propriétés de la relation mais comme des processus : non seulement ils conditionnent et l’émergence et la conservation du « Nous » (il faut bien faire confiance pour s’engager dans une relation, et, sans un minimum de loyauté, la relation ne « tient » pas), mais sont aussi des normes prescrites par le « Nous ». Ainsi, sincérité, dévouement, fidélité, confiance… ne sont pas seulement attendus, voire « exigés » mutuellement par les membres de l’ensemble : ils sont également vécus, c’est-à-dire alimentés et renforcés par des pratiques et une histoire communes. La norme quant à la pratique du lien est donc sans cesse expérimentée, retravaillée et donc réaffirmée par les acteurs qui en sont partie prenante.

Révéler un secret, quitter un groupe, se convertir… ne sont donc pas seulement des actes que l’on peut assimiler à des ruptures « en soi » : ce sont donc aussi des violations de la confiance et de la loyauté escomptées dans toutes les relations ou liens qui constituent le « Nous ». Autrement dit, ce sont également des atteintes aux attentes mutuelles, des dommages aux exigences de réciprocités propres à tout « Nous ». C’est bien pourquoi certaines formes de défection ne sont pas considérées comme des trahisons : il n’est pas possible de parler de trahison lorsqu’un consommateur choisit une grande surface au détriment d’une autre pour faire ses courses ou lorsqu’un individu reçoit une promotion dans une entreprise et passe dans un autre service.

Pour paraphraser Schurmans, nous pourrions dire que la situation de trahison se résume à « quelque chose qui allait bien jusqu’alors ne va plus » : un équilibre expérimenté par les membres du « Nous » est rompu (2003). C’est une « situation de crise » au sens de Berger et Luckmann, qui comme telle, peut amener à une « rupture de la réalité » (1989). De plus, toute trahison serait aussi ressentie comme une attaque contre la manière dont l’ensemble se pense, se rêve et s’imagine (Ben-Yehuda, 2001). De par son acte, le transgresseur est donc perçu par les autres membres du « Nous » comme ayant franchi la limite, la frontière qui les sépare de l’extérieur : stigmatisé comme traître, la rupture est alors effective puisque entérinée par les autres membres de l’ensemble. La définition de la situation peut ainsi être commune. Ce franchissement est donc vécu comme un acte contre le « Nous », comme un rejet de ce qui fait le « Nous ». Il nous faut cependant moduler ce propos dans les cas où l’appartenance au « Nous » se définit par des conditions formelles d’entrée et non par des preuves concrètes de loyauté (Fletcher, 1996) : dans ces situations, la trahison ne dissout pas forcément le lien entre le membre et le « Nous » auquel il doit fidélité (c’est le cas de la « haute trahison » : même après avoir trahi son pays, un individu n’en reste pas moins citoyen. C’est d’ailleurs en tant que tel qu’il sera sanctionné).

Notons aussi que cette rupture initiale, entérinée par les membres du « Nous » comme une transgression, se double souvent d’une autre rupture, à l’initiative du « Nous » cette fois-ci : en effet, la trahison se traduit souvent par l’exclusion, la réclusion, voire la mise à mort du traître. Cela n’est certes pas systématique : certaines trahisons peuvent par exemple déboucher sur un pardon qui permet de renouer le lien et de rétablir le « Nous » dans une certaine mesure (car on ne revient pas pour autant à la case « départ »). Quand la rupture est redoublée, il s’agit alors pour le « Nous » d’avoir le dernier mot, de reprendre l’initiative, de conjurer la trahison et de prévenir d’autres candidats potentiels : en dernier ressort, c’est le « Nous » qui décide en quelque sorte… Cela suppose bien sûr que cet acte – qualifié de trahison – soit rendu public ou du moins porté à la connaissance du « Nous » : en ce sens, une trahison demeurée secrète n’est pas tout à fait une trahison. Pas tout à fait car il y a bien un acte dont la publicité le ferait immédiatement qualifier de trahison. Mais il manque bien ce savoir indispensable à cet étiquetage. Ainsi, la personne que l’on trompe sans qu’elle en ait le moindre soupçon n’est qu’une dupe : elle ne se sentira trahie que le jour où elle en prendra connaissance. L’appartenance est donc une condition nécessaire de la trahison, mais elle n’est pas une condition suffisante (Ben-Yehuda, 2001).

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LA TRAHISON ENTRE STRUCTURE ET INDEXICALITé

Une autre caractéristique essentielle de toute trahison doit être soulignée. Elle n’a d’ailleurs pas échappé aux observateurs attentifs du phénomène : ceux.ci ont remarqué que la trahison présente toujours une configuration ternaire ou triadique (Åkerström, 1991 ; Petitat, 1998 ; Pozzi, 1999). La trahison exige ainsi « quelqu’un qui est trahi, quelqu’un qui trahit et quelqu’un au nom duquel on trahit », note par exemple Pozzi (1999, p. 9). La trahison ne peut émerger et devenir effective qu’entre ces trois pôles, et cela, indépendamment des relations ou des types de « Nous » visés par la trahison (dyades ou groupes plus importants), des raisons qui poussent à trahir, ou des actes mis en cause (révélation ou soustraction). Pour simplifier, disons que la trahison implique une relation triangulaire entre deux amis et un « étranger » (Petitat, 1998) : l’un des deux amis rompt la relation et s’en va pactiser avec l’étranger. Il trahit. La trahison se déploie donc dans un espace ternaire : c’est une coalition de deux éléments contre le troisième. Ou plus exactement, c’est une coalition de deux éléments contre le troisième, l’un des deux éléments coalisés ayant changé de coalition (A et B sont alliés contre C. B trahit s’il s’allie avec C contre A).

En est-il ainsi pour toute trahison ? Si nous passons en revue les deux grandes formes que nous avons dégagées, le doute n’est pas permis. Un espion, un informateur, une « balance » ou l’ami qui révèle un secret qu’on lui a confié sont bien pris dans une relation ternaire de type Nous/Ego/Eux. Il en va de même pour le transfuge qui fait défection d’un pays à un autre, du « jaune » qui refuse de faire grève, du militaire qui passe à l’ennemi, de la fraction politique qui choisie l’exit, du converti qui change sa foi ou de l’homme ou de la femme adultère.

La trahison nécessite toujours un point d’appui. Même lorsque A paraît trahir B pour son propre profit, « c’est toujours par rapport à un C quelconque qu’il intentionne son acte : où C peut être une personne, une idéologie, l’histoire, un objet, un autre groupe » précise Pozzi (1999, p. 9). Ainsi en est-il de la trahison comme altération de quelque chose (la traduction comme trahison) mais également de la trahison la moins négativement connotée, à savoir la forme pronominale de la trahison : dans l’expression « se trahir », il y a bien l’idée que quelque chose (secret, faute, mensonge…) qu’une personne a enfoui au fond d’elle-même remonte involontairement à la surface et se fraye – à son insu – un chemin vers l’extérieur (Petitat, 1998). Lapsi, actes manqués et autres signes corporels peuvent donc nous trahir. Nous retrouvons bien à chaque fois cette forme élémentaire.

Le traître occupe ainsi une position particulière dans toute configuration : ne serait-il pas le « tiers absolu » (Pozzi, 1999), le tertius gaudens, c’est-à-dire le « troisième larron » dont parle Simmel dans son essai sur la détermination quantitative des groupes ? Rappelons que dans une configuration ternaire, le tertius gaudens fait de l’action réciproque entre les parties et lui-même un « moyen au service de ses fins propres » (Simmel, 1999, p. 139). Le troisième larron fait donc tourner à son propre avantage la dissension, la dualité qui existe entre deux protagonistes : il sacrifie les intérêts du « Nous » à son programme privé. Sans forcément s’impliquer ou prendre parti, il transforme sa faiblesse en force : le tertius gaudens détient ainsi la clé de la situation puisqu’il peut faire basculer l’opposition entre les deux acteurs.

Dans les cas étudiés tant par Simmel que par Caplow, le tertius gaudens est ainsi le partenaire recherché (il fait d’ailleurs payer cher son appui). Notons que ni Simmel ni Caplow n’évoquent directement la figure du traître. Et pour cause, le traître n’est pas un tiers, il le devient. Nous devrions dire qu’il se met (ou est mis) en position de tertius gaudens, il ne l’est pas tant qu’il n’a pas agi (c’est-à-dire tant qu’il n’a pas été infidèle, tant qu’il n’a pas rompu le secret, transmis l’information, fait défection…). Ou plus exactement, si la trahison nécessite bien trois pôles, et donc un point d’appui extérieur (Nous/Ego/Eux), Ego n’apparaît comme tiers aux yeux des autres protagonistes qu’au moment de sa transgression.

Ainsi, retenons que le traître n’est pas en soi « tiers ». Il le devient. Sans être tout à fait identique, sa condition est donc proche de celle de l’étranger dont parle Simmel ou du marginal man qu’évoque Park. Sans développer plus avant la question de l’homologie de position, voire de dispositions qui existent entre ces trois figures [2], il nous faut évoquer comment se déploie cette forme élémentaire, cette structure ternaire en fonction du milieu ou de l’environnement dans lequel elle s’inscrit. Ainsi, après avoir dégagé un dénominateur commun à toute trahison, trans-historique en quelque sorte, il nous faut désormais insister sur son indexicalité. Parler d’indexicalité signifie ici que la trahison est toujours, à un degré ou un autre, relative à ses conditions d’existence, et qu’elle ne peut pleinement s’analyser qu’en référence à son contexte d’émergence.

La trahison prend ainsi un sens et une connotation différents selon l’environnement dans lequel elle se déroule : le « fayot » de l’école n’est pas perçu de la même façon que le déserteur sur le champ de bataille ou que le taulard qui a « balancé » ses compagnons d’infortune. De même, la sensibilité du groupe à cette transgression varie selon ces contextes. S’il faut faire preuve d’une forme assez ostentatoire de délation pour être qualifié de « fayot » à l’école, le moindre geste de connivence à l’égard d’un gardien peut faire passer tout taulard pour une « balance ». Le type d’interaction qui se joue entre le « Nous » et le « Eux » ainsi que le cadre normatif dans lequel celle-ci s’inscrit sont donc des facteurs non négligeables dès que l’on évoque la trahison. Ils conditionnent à la fois la sensibilité du groupe aux transgressions (leur évaluation comme menaces [3]) et le type de réaction sociale engendré par celles-ci (on pourra selon le contexte, relativiser ou punir plus ou moins sévèrement la trahison). Les actes susceptibles d’être qualifiés de trahison – s’ils se rapportent toujours in fine à une rupture de la confiance et de la loyauté – peuvent dès lors connaître une inflation considérable.

Les situations conflictuelles sont un exemple intéressant et particulièrement révélateur de cette sensibilité au contexte. Rappelons que tout conflit implique une polarisation de l’interaction, radicalisant l’antagonisme « Nous » / « Eux » en une relation de type « ami » / « ennemi ». Comme l’ont montré les auteurs qui se sont penchés sur les fonctions socialisatrices du conflit (Simmel, Coser, Freund), l’hostilité qu’inspire l’ennemi commun renforce la cohésion entre les membres du groupe. Dans ces situations, l’exigence de loyauté est à son comble et ne souffre d’aucune exception ; toute prise de distance avec le « Nous » est ainsi susceptible d’être qualifiée de trahison et de connivence avec l’ennemi. La prolifération du délit de trahison est alors révélatrice de la paranoïa qui s’empare du « Nous » en ces occasions : il n’y a virtuellement plus d’innocents, que des traîtres en puissance. Fletcher fait à ce sujet remarquer que sous le IIIe Reich, le concept de haute trahison était tellement large qu’il comprenait même les critiques à l’égard d’Hitler (1996). En temps de guerre, le manque de zèle ou de dévouement, la désobéissance peuvent passer pour une aide directe ou indirecte à l’ennemi (Thérive, 1956).

Un contexte polémogène accroît donc la sensibilité des groupes aux transgressions ainsi que les fantasmes de transgressions : il n’a d’ailleurs échappé à personne que tant la fréquence d’utilisation du terme que son détournement à des fins politiques sont plus importants dans les périodes de conflit qu’en d’autres circonstances (Thérive, 1956 ; Boveri, 1971). Et inversement, que l’élargissement des actes qualifiés de trahison, la récurrence et la fréquence du terme sont bien des symptômes révélateurs d’une situation polémogène. Par ailleurs, en cas d’état de guerre, le domaine du secret se trouve considérablement élargi puisque n’importe quel fait ou n’importe quelle information est susceptible de devenir secret militaire ou secret d’État : chaque citoyen peut alors être considéré comme un traître en puissance (Enzensberger, 1967). De surcroît, un contexte polémogène modifie également la connotation morale de la trahison. « Plus odieuse durant la guerre que durant la paix », elle est pourtant considérée comme un « mal nécessaire » lorsqu’elle permet de démoraliser et d’affaiblir l’adversaire (Pincher, 1986).

La polarisation qu’implique tout conflit a une autre conséquence. Si le conflit s’inscrit dans la durée, elle tend à interdire, ou du moins à rendre problématique, toute position de neutralité. Cette neutralité peut prendre plusieurs formes. Un acteur social peut ainsi contester les causes du conflit ou estimer la polarité « Nous » / « Eux » non pertinente, il peut également être partie prenante du conflit mais souhaiter des « négociations » avec l’adversaire ou endosser un rôle demandant une certaine objectivité (diplomate, chercheur). Or, comme le souligne Caplow, la passion collective que le conflit déclenche dans un système social « a un pouvoir d’attraction sur les témoins et, si la lutte dure suffisamment longtemps, la plupart des membres du système se retrouvent finalement impliqués » (1984, p. 163). Il devient alors extrêmement difficile pour un acteur social d’affirmer sa neutralité lorsque l’ensemble auquel il appartient est impliqué dans une telle situation. Tôt ou tard, il se verra qualifier de traître par les autres membres du groupe (Åkerström, 1991). La recherche d’une position intermédiaire, l’hésitation, le refus de prendre position… sont alors amalgamés à des transgressions, des actes contre le « Nous ». La neutralité est ainsi considérée comme une faiblesse, une forme passive d’aide à l’ennemi, un acte de déloyauté. Du point de vue du « Nous », il s’agit bien de trahison.

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TRAHISON ET DéFINITIONS DE LA SITUATION CONCURRENTES

Évoquant le rôle du contexte et de l’environnement, nous avons jusqu’à présent insisté sur l’influence d’un certain type de situation (conflit) sur la trahison. Il reste donc à appréhender plus précisément la question des rapports de force, des déséquilibres et des asymétries qui existent entre les protagonistes d’une trahison. Ce point est loin d’être négligeable : non seulement il conditionne dans certaines circonstances la qualification des ruptures comme trahison, mais de plus, il joue considérablement sur la manière dont le « traître » se perçoit et est perçu par les autres acteurs sociaux. Qui plus est, cette question nous ramène à l’une de nos interrogations initiales concernant la trahison : en dernier ressort, n’est-elle qu’une question de perspective ?

Prenons l’exemple de ceux et celles qui – au sein d’une administration, d’une entreprise, d’une organisation politique, d’une institution – décident de révéler publiquement un dysfonctionnement, une fraude, des pratiques illégales ou une information sensible pour celle-ci (les Anglo-Saxons parlent de whistleblowers, ce que l’on peut traduire par « lanceurs d’alerte »). Cet acte sera bien perçu par le « Nous » comme une trahison. Dans la plupart des cas ceux et celles qui ont « vendu la mèche » sont immédiatement licenciés ou démis de leurs fonctions, quand ils ne sont pas harcelés par ceux qui les emploient [4]. Cependant, la définition de la situation n’est dans ce cas précis, pas partagée par « Ego ». Deux définitions de la situation s’opposent ici à propos de cette révélation d’information. Sachant que le rapport de force est défavorable à « Ego » (la situation se résume souvent – du moins au début – à un « seul contre tous »), son éventuelle requalification va alors dépendre de plusieurs éléments. Tout d’abord, il est important de savoir si cette révélation d’information est légalement sanctionnée ou pas (révéler une fraude quand on est en droit de le faire n’est pas la même chose que révéler un dysfonctionnement dans un service alors que l’on est tenu au devoir de réserve). Ainsi, le fait d’être poursuivi en justice ou d’être condamné par celle-ci peut jouer en faveur du « Nous » et donc de la partie qui se sent trahie. Cependant, l’élément essentiel est la capacité qu’aura le « lanceur d’alerte » à s’appuyer sur un réseau relationnel, des soutiens et des appuis, afin de contrer cette stigmatisation et de montrer le « bien-fondé » de sa démarche. Et d’imposer ainsi sa définition de la situation.

Si l’on reprend notre configuration ternaire Nous/Ego/Eux, Ego dit en quelque sorte : « Ceci n’est pas une trahison. » L’appui du « Eux » ou d’un public est donc essentiel pour légitimer cette perspective. Il est donc un aspect très important de la qualification d’une rupture comme trahison et c’est pourquoi il est systématiquement recherché. Nous pouvons ici faire un parallèle avec le phénomène de la « dissidence institutionnelle » dont parle David-Jougneau. Par ce terme, l’auteur désigne des individus dont les pratiques professionnelles entrent en conflit avec les normes de l’institution qui les emploie. Ces individus sont en général peu à peu rejetés et mis sur la touche. Au terme de l’affrontement avec leur institution, ils se retrouvent seuls et « ne peu[ven]t compter sur aucune action collective pour prendre en charge le problème qu’il[s] pose[nt] » (David-Jougneau, 1989, p. 90). Dès lors, se produit systématiquement ce que l’auteur nomme un « appel au peuple » : le dissident – afin de poursuivre son combat – doit porter celui-ci sur un champ plus vaste. Usant de divers moyens – articles, conférences de presse, pétitions, happenings, livre-témoignage… –, le dissident (ex)pose le problème sur la place publique et prend l’opinion à témoin. Lorsque la prise de parole rencontre un certain écho, d’autres acteurs sociaux se saisissent alors de la question et « entrent dans la danse » (journalistes, associations, partis politiques, autres institutions ou organisations, citoyens…). Ce qui oblige souvent – mais pas systématiquement – l’institution à rendre des comptes, voire à réhabiliter ou à réintégrer le dissident.

Cependant, un élément important vient généralement conditionner ce soutien. En effet, lorsqu’une personne est accusée de trahison, gagner l’appui d’un public suffisamment important afin d’imposer une autre définition de la situation suppose d’avancer et de faire reconnaître une « bonne raison » ayant conduit à l’action disruptrice. Ainsi, dans son appel au peuple, le dissident peut avancer une juste cause, l’informateur peut rappeler qu’il travaille pour l’État et donc qu’il contribue à sa façon au bien public, le mari infidèle peut avancer qu’il a eu un « coup de foudre » et qu’il n’est donc pas vraiment responsable de son action, l’espion enfin, peut se défendre en insistant sur la valeur morale de sa cause ou affirmer qu’il agit dans un but humaniste… La question des « bonnes raisons » est donc cruciale quant à la qualification d’une rupture comme trahison. L’évaluation de ces raisons par un public, conditionnant souvent le soutien de tiers, pourra parfois infléchir l’accusation et faire consensus sur une autre définition de la situation.

Il est donc possible de proposer formellement une typologie des « traîtres » tenant compte de ces deux variables (imputation ou non d’une bonne raison par un public, soutien ou pas de la part de tiers) ainsi que des perspectives des deux groupes en présence (« Nous » / « Eux »). Selon Åkerström (1991, p. 52), quatre figures idéal-typiques peuvent alors être dégagées. Dans la première configuration, « Ego » avance une bonne raison qui est reconnue comme telle par le public et reçoit un soutien de la part de celui-ci : bien qu’il soit défini comme traître pour le « Nous », il fera figure de héros pour le « Eux ». Deux définitions de la situation s’opposent irrémédiablement. On peut penser ici à quelques traîtres célèbres (les Rosenberg), à certains lanceurs d’alerte (Tomaso Fronte) ou aux dissidents de l’époque soviétique. Dans la deuxième configuration, il n’est pas reconnu à « Ego » de bonnes raisons d’agir et pourtant celui-ci reçoit un soutien de la part du « Eux ». Certains dissidents, transfuges ou groupes politiques qui sont considérés comme des traîtres dans leur pays sont ainsi soutenus par des pays tiers – non en raison des causes qu’ils avancent – mais tout simplement parce qu’ils partagent un ennemi commun. Du point de vue du « Eux », le traître est ici un « allié de circonstance » et non un « héros » dont on approuve publiquement la cause (il se révélera d’ailleurs parfois un allié très encombrant). Dans la troisième configuration, le traître avance et se voit reconnaître une bonne raison d’avoir agi comme il l’a fait mais il ne parvient pas à gagner pour autant un soutien à sa cause. C’est typiquement le cas de certains dénonciateurs ayant échoué à mobiliser un large public à leur combat. On peut ici penser à certains « dissidents institutionnels » dont parle David-Jougneau ou au cas exemplaire de F. Serpico, officier de police américain qui dénonça sans résultats la corruption de ses collègues. Faute de soutien tangible, le traître ne peut ici imposer une autre définition de la situation et se défendre efficacement contre la stigmatisation : sa croisade restera irrémédiablement solitaire. Enfin, dans la quatrième configuration, le traître ne parvient ni à convaincre un public, ni à s’assurer d’un quelconque soutien. Nous pouvons inclure dans cette catégorie les traîtres vénaux, les informateurs, les « collabos » et autres « jaunes ». Cette catégorie fait très souvent l’unanimité contre elle : il y a consensus entre le « Nous » et le « Eux » sur la définition de la situation et sur l’application d’une identité négative. Il n’est pas question de circonstances atténuantes. Le traître est ici le traître parfait en quelque sorte. Dans ce cas, même ceux à qui cette trahison bénéficie ne peuvent s’en glorifier ou l’appuyer publiquement. Le principe de symétrie joue alors pleinement. C’est donc avec le même mépris qu’ils considèrent cet acte que ceux qui en sont les victimes : « Comment ne pas mépriser notre agent qui est un étranger qui trahit son pays, puisque l’on taxera d’ignominie nos compatriotes qui trahissent pour l’ennemi ? » (Dewerpe, 1994, p. 330). La question de la justification par le traître de sa trahison, le rôle du public ou d’un tiers extérieur dans l’imputation et la reconnaissance de « bonnes raisons » à cette action nous montrent qu’il est en réalité extrêmement difficile pour le traître d’inverser le stigmate et de contrer le point de vue du « Nous ». Si le traître peut éventuellement être considéré comme un héros, ce sera toujours aux yeux de tiers, du « Eux » et non du groupe qui se sent trahi.

Cette question de l’importance des rapports de force et de l’imposition d’une définition de la situation se retrouve également lorsque l’on évoque l’instrumentalisation politique de la trahison. L’ombre du pouvoir plane en effet sur toute trahison (Aron, Thérive, 1956 ; Enzensberger, 1967 ; Boveri, 1971 ; Pozzi, 1999). Selon Pozzi, la définition et l’attribution de la trahison sont revendiquées par le pouvoir « car elles constituent un instrument puissant de lutte politique et de contrôle social » (1999, p. 7). En effet, comme nous l’avons souligné précédemment, la thématique de la trahison est florissante dans les périodes de conflit. Nous avions rappelé que les ensembles sociaux impliqués dans un conflit sont plus sensibles à toute transgression. Néanmoins, lorsqu’un ensemble est ébranlé par des dissensions, la figure du traître et la trahison peuvent aussi être utilisées par certains membres du « Nous » pour expurger l’étrangeté et la différence, occulter les discordes, et surtout resserrer les liens du groupe autour de l’idéal commun. La trahison serait de ce point de vue l’ « outil » des puissants : « Le vainqueur n’est jamais un traître », fait remarquer Pozzi (1999, p. 7). L’invention du traître est en effet garante d’unité, car elle comporte – à l’instar du bouc émissaire – un formidable pouvoir d’occultation : l’enjeu du conflit, sa pertinence et le débat auquel il aurait pu donner lieu au sein du groupe n’ont plus lieu d’être à partir du moment où le traître est identifié et condamné. Il s’agit bien de faire diversion et d’éviter toute remise en cause plus sérieuse : Aron souligne par exemple que les défaites militaires ont tendance à être « expliquées » par des trahisons et imputées à des traîtres, masquant ainsi les véritables responsabilités (1956). La trahison confère un sens et une logique à l’événement inquiétant (Pozzi, 1999). De manière récurrente au cours de l’histoire, le traître fait bien figure de « chaînon manquant » de la politique (Dewerpe, 1994, p. 103).

L’invention du traître et son instrumentalisation permettent donc non seulement de proposer une « solution » toute faite aux conflits entre les membres du « Nous », mais surtout de minimiser et de neutraliser les dissensions : le traître – bouc émissaire incarnera désormais cet « ennemi sans visage » qui trouble la quiétude du « Nous » ; il focalisera contre lui toutes les passions négatives (affaire Dreyfus). La trahison alors n’est plus que « l’autre nom de l’opposition » (Aron, 1956, p. XXXI).

L’instrumentalisation du traître par certaines forces du « Nous », son annexion par le pouvoir met donc en évidence le paradoxe de la trahison puisque celle-ci lui est à la fois fort utile en certaines circonstances et ce qu’il craint le plus ordinairement. Ainsi, la trahison se découvre-t-elle comme enjeu et symptôme des fractures qui parcourent tout ensemble social. Faut-il en conclure pour autant que la trahison se résume à un rapport de force ou ne serait qu’une question de point de vue ? Non évidemment. Car, comme le rappelle Ben-Yehuda, la construction sociale de la trahison est toujours limitée par ce qu’il nomme « la structure universelle des violations », désignant ainsi le dénominateur commun de toute trahison : la rupture d’un lien basé sur la confiance et la loyauté.

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 Sébastien Schehr

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https://shs.cairn.info/revue-cahiers-internationaux-de-sociologie

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BIBLIOGRAPHIE

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  • Pozzi E., Le paradigme du traître, in De la trahison, Paris, PUF, 1999.
  • Schurmans M. N., Les solitudes, Paris, PUF, 2003.

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