Anne Vignot, Doubs penchant
.
Elue il y a cinq ans, partante pour rempiler, la maire écolo de Besançon continue de vouloir verdir et féminiser la ville, quitte à crisper ses opposants.

Pour une fois, on n’est pas là «parce que ça tire», et ça étonnerait presque son équipe, habituée, ces derniers mois, à voir la ville associée au narcotrafic et aux règlements de compte. Dans le salon gorgé de soleil de son appartement, choisi pour sa vue sur sa «citadelle adorée», Anne Vignot, élue maire de Besançon en 2020, se dit ravie d’avoir une occasion de parler du fond, de défendre «les décisions et orientations» adoptées pour la cité comtoise depuis sa prise par les écolos lors de leur grande percée, il y a cinq ans. Historiquement à gauche, la préfecture du Doubs, 120 000 habitants, s’était alors laissée emporter par la marée verte des dernières élections, après une vingtaine d’années d’une gouvernance socialiste convertie en chemin au macronisme.
«Une jolie aventure collective», rembobine l’édile, qui se dit prête à recommencer, et a d’ores et déjà fait connaître sa volonté de rempiler aux municipales de l’an prochain. Pourtant, le mandat écoulé, entamé en pleine pandémie, n’a pas été un long fleuve tranquille, marqué par des attaques de l’extrême droite contre sa politique d’accueil des migrants et une opposition féroce. «Bilan catastrophique», «victoire du dogme sur l’intérêt du quotidien», «laisser-faire et angélisme à outrance», cingle son principal adversaire, le conseiller municipal LR Ludovic Fagaut, qui ne consent à lâcher qu’un seul bon point – du bout des lèvres –, concernant la rénovation des écoles et des crèches, avant d’ajouter : «Il faut dire qu’on avait pris un tel retard sur ces questions, du fait de l’ancienne équipe, dont faisait partie madame Vignot…» Venue de la recherche, entrée en politique sur le tard, l’intéressée, géographe de formation, défend son bilan en matière de «lutte contre le dérèglement climatique et démocratique». Cartographie.
.
Place de la Révolution. Le dernier point de crispation trône face au musée des Beaux-Arts. Inaugurée le 8 mars dernier, une statue rend hommage à Jenny d’Héricourt, sage-femme, écrivaine et militante féministe, ayant notamment ferraillé contre la misogynie de son contemporain, Pierre-Joseph Proudhon, penseur majeur de l’anarchisme. Dernier acte d’une série d’hommages à d’illustres femmes voulus par la municipalité, et de loin celui qui a le plus fait hurler. En cause : son coût (103 000 euros), le choix de l’artiste, non issue du cru… Et bien sûr, le «wokisme» d’une mairie déconnectée des «vrais sujets», à en croire ses détracteurs. «Ce n’est pas la question», évacue Anne Vignot, qui voit là une série de prétextes. Essayant de «comprendre l’énervement», elle avance une hypothèse : «Jenny d’Héricourt s’autorisait tous les métiers, a fait face à Proudhon… De façon inconsciente, elle représente peut-être une menace.» Comprendre : pour certains hommes. Première femme élue à la tête de «Besac», Anne Vignot, mère d’un pédiatre en région parisienne qu’elle a élevé seule «pas complètement par choix», se revendique féministe sans hésiter, et attribue à la «place des femmes dans l’espace public une forte charge symbolique». «Sans être ouvertement sexistes, elle a fait l’objet de commentaires assez violents, d’une forme de mépris de la part de l’opposition. Longtemps, ils ont refusé de l’appeler “madame la maire”. Son autorité n’était pas respectée», déplore Christophe Lime, conseiller municipal communiste. Interrogée sur la gestion de l’affaire Bayou par son parti, la maire «renouvelle sa confiance» à sa secrétaire nationale, Marine Tondelier, avec un bémol : «Je fais partie de ceux qui estiment qu’il faudrait s’excuser.»
.
Saint-Denis, Toulon, Marseille. Dans un article récent, basé sur les statistiques de la Place Beauvau, Ouest France classait Besançon en troisième position des villes de plus de 100 000 habitants les plus concernées par le trafic de stupéfiants, derrière Saint-Denis et Toulon, et devant Marseille. «Ça nous pèse terriblement», entame l’élue. En accord avec le procureur de la République, elle veut y voir le signe que «les équipes de police et de justice sont très actives, et très efficaces». Ici comme à Bordeaux ou à Grenoble, la question du narcotrafic empoisonne les municipalités vertes, accusées de négliger l’insécurité, thématique surinvestie à droite. Comme son homologue vert isérois, Anne Vignot se dit favorable à un référendum sur la légalisation du cannabis, histoire que «le débat soit posé». Tandis que l’opposition voudrait armer la police municipale et augmenter drastiquement la vidéosurveillance, Anne Vignot, elle, fustige une forme de «démagogie», et renvoie la balle à l’Etat : «On a rajouté des caméras là où il y avait des besoins essentiels. Mais laisser croire, comme l’a fait Gérald Darmanin ici même, qu’on réglera le narcotrafic par la vidéosurveillance, c’est berner le public.» «L’armement létal n’est pas un sujet tabou. C’est un débat qu’on devrait avoir, en vue des prochaines élections», estime quant à lui Nicolas Bodin, conseiller municipal socialiste. L’autre ligne de fracture potentielle réside dans l’inclusion éventuelle de LFI au sein de la majorité, «ligne rouge» pour certains. Anne Vignot, elle, ne ferme pas la porte.
Le Jura. Née à Dole, d’un père ouvrier dans une usine de produits chimiques et d’une mère au foyer, Anne Vignot grandit dans la cité ouvrière toute proche de Tavaux, au sein d’une fratrie de cinq, dont quatre filles, à qui leur mère souhaitait un destin dans le secrétariat : «Son objectif était que ses enfants ne soient pas ouvriers, sans imaginer des choses démesurées. Qu’on soit indépendantes, qu’on ait le permis.» Plus jeune, Anne Vignot s’imagine un temps faire du dessin industriel, «quelque chose de transgressif : le lycée à l’époque ne voulait pas d’une femme là-dedans». Ce sera finalement un peu de droit, puis un DEA de géographie, avant d’intégrer le Centre national de la recherche scientifique, d’abord comme technicienne, puis ingénieure de recherche au laboratoire chrono-environnement. Elle travaille sur l’aménagement du territoire à l’époque gréco-romaine. Son engagement écolo vient de là, de ce constat qu’une «société humaine juste ne peut pas se construire en sciant la branche sur laquelle elle est assise». Elle qui n’avait jamais tracté se laisse convaincre de se lancer en politique avec les écolos lors des régionales de 2010, pour «agir».
.
La boucle. A vouloir trop privilégier le vélo, le centre-ville, lové dans les méandres du Doubs et surnommé «la Boucle», serait devenu impraticable pour les automobilistes, et les bouchons, invivables, pointent ses opposants. Les critiques ne sont pas sans rappeler celles adressées à la maire de Paris, Anne Hidalgo. Anne Vignot, elle, rétorque par les chiffres, assurant que l’espace consacré aux voitures n’a été grignoté qu’à la marge depuis le début du mandat. Elle se déplace à pied ou à vélo, voire, si besoin d’aller plus loin, en train ou en véhicule électrique via un système d’autopartage. La politique lui laisse peu d’espace pour des loisirs. Finies, les balades en forêt avec feu ses lévriers. Désormais, il reste tout de même du temps pour son petit-fils, sa «dernière passion».
.
Anne Vignot
28 février 1960 Naissance à Dole (Jura).
2010-2015 Conseillère régionale de la Franche-Comté.
2014-2020 Adjointe au maire.
2020 Elue maire de Besançon.
Avril 2025 Congrès des Ecologistes.