Sélectionner une page

« Bullshitnovation » : Créature absurde du capitalisme financiarisé

.

Chercheur indépendant en économie écologique. Théoricien / concepteur NEMO IMS, un système monétaire, bancaire et financier au service de l’humain, de la Terre et du vivant.
.
.
8 mars 2025

Jean-Christophe Duval

Avertissement : Ce texte est une critique philosophique du capitalisme actuel dans sa quête perpétuelle et grandissante de nouveaux marchés à profits. Les lignes qui suivent n’engagent que moi. Merci de me donner vos avis, ressentis et des exemples de bullshitnovation que vous souhaiteriez partager.

.

Dans un monde parfait, il n’y a rien à vendre !

Projetons-nous un instant dans un monde où tous nos besoins seraient satisfaits : la faim et la soif seraient inexistantes, tout autant que les dangers. Nos craintes, nos peurs, nos désirs, nos envies, nos besoins physiologiques seraient pourvus, comme dans une sorte de paradis où rien ne serait en mesure de nous faire défaut. Mais cette définition philosophique de l’Éden serait inversement un enfer pour les marchands. Comment vendre à des gens qui n’ont besoin de rien ? Comment réussir économiquement là où le commerce devient caduc, puisque les besoins et les envies de tous sont déjà satisfaits ?

La notion de Bullshitnovation doit être vue comme une critique philosophique du productivisme empêtré dans les méandres du capitalisme financier spéculatif. Notre économie ne cherche plus à satisfaire des besoins réels ou fondamentaux, comme étancher la soif, apaiser la faim, assouvir les envies, répondre aux besoins essentiels, guérir des maladies ou protéger nos corps des éléments. Ces dilemmes originels sont déjà en grande partie résolus. Non, le véritable dilemme auquel nous faisons face est que la finance, aux manettes de l’économie productive, exige toujours autant, sinon plus, de rendements, alors même que les problèmes auxquels le capitalisme a répondu ces deux derniers siècles sont désormais (presque) épuisés.

.

Du moins, faut-il qu’il y ait assez d’emplois à fournir à un nombre politiquement acceptable d’individus dans les secteurs liés aux besoins fondamentaux. Faute de quoi, il devient nécessaire de créer continuellement de nouveaux besoins pour satisfaire une population assoiffée de réussite sociale et bercée à l’idéologie du mérite. La pérennité d’un système politico-économique dépend de sa capacité à générer plus de satisfactions que de frustrations. Dès que le « point de bascule social » est atteint, c’est-à-dire lorsque le système produit plus de frustrations que de satisfactions, cela signifie que la population délaissée est en nombre suffisamment important pour déclencher un changement de paradigme (révolution). L’évitement de la révolution repose donc sur le fait d’avoir un nombre suffisant d’individus gratifiés et validés par le système et qui ne trouveront aucun intérêt à le remettre en cause. La stabilité de l’ordre social dépend ainsi de ce déséquilibre savamment entretenu entre la satisfaction d’une majorité et la frustration d’une minorité.

Le travail, et par extension le mérite, fait partie intégrante de notre codex culturel, du moins en occident où il a participé à l’essor du capitalisme. Le mérite doit être vu comme une construction politico-sociale qui justifie et légitime la position de chacun dans l’ordre social. Les individus tirent leur distinction sociale depuis les niveaux de responsabilités que leur confèrent leurs professions. Encore faut-il qu’il y ait suffisamment de professions pour distribuer ces distinctions.

.

Une grande partie des gens conservent une vision superficielle de leurs actions ou de leurs professions. Peu importe que leur activité soit absurde, délétère ou dénuée de sens, tant qu’elle leur assure revenu, prestige, reconnaissance et distinction sociale, il ne la requestionnent pas. Certains sont conscients de l’impertinence de leur fonction, d’autres la compensent par la hauteur de leur rémunération. D’autres sombrent en dépressions, burn out, crise de sens, ou démissionnent de leurs bullshit jobs.

Bien entendu, il serait absurde de prétendre que le capitalisme n’a pas contribué à rendre nos existences plus sécurisées et confortables. Grâce à ce modèle, nous bénéficions d’une certaine aisance matérielle et physiologique. La moindre famille de classe moyenne dispose maintenant d’un confort de vie relatif que Louis XIV lui-même ne pouvait pas imaginer à son époque. Malheureusement, cette ère de prospérité et d’innovation est révolue et est en train de se retourner contre nous. À force d’innover, l’innovation s’épuise et de nos jours on imagine mal le nombre de choses absurdes, inutiles et délétères que notre économie produit au nom de la réussite économique et à la gloire du PIB.

.

L’économie au service secret de la finance

Il fut une époque où la finance était au service de l’économie réelle. Désormais, c’est l’inverse : le marché ne consiste plus à répondre à de vrais problèmes, mais à en créer de nouveaux pour justifier son existence.

.

Dans l’imaginaire collectif, l’innovation serait une réponse aux besoins humains. Sous le capitalisme financiarisé, l’innovation est avant tout une réponse aux besoins du marché, et si ces besoins n’existent pas, on les crée de toutes pièces. Peu importe que l’on crée des problèmes pour vendre des solutions pour peu que le marché marche et que la finance prospère. Il paraîtrait même que ces coquins on mis de la nicotine dans les cigarettes pour vous empêcher d’arrêter de fumer.

.

  1. Créer un problème ou une menace.
  2. Vendre une solution marchande pour y répondre.
  3. S’assurer que le problème ne disparaisse jamais complètement, pour entretenir le business.

.

Tuer le mal revient à tuer le marché

.

  • On ne crée pas des armes parce qu’il y a des guerres ; on crée des guerres pour vendre des armes. Les nations entretiennent volontairement leurs « ennemitiés » dans un climat géostratégique en tension permanente de manière à justifier l’influence des complexes militaro-industriels.
  • On ne crée pas des médicaments parce qu’il y a des maladies ; on crée des maladies pour vendre des médicaments. Ou, au minimum, on vend des traitements inefficaces qui ne guérissent jamais totalement, mais qui fidélisent le patient-consommateur.
  • On ne protège pas la population parce qu’il y a de l’insécurité ; on crée de l’insécurité pour vendre de la sécurité. Des assurances, des portes blindées, de la vidéo protection, des armes ou des gilets pare-balles.
  • L’obsolescence programmée, sous ses multiples formes, consiste à limiter la durée de vie des objets de manière à augmenter les fréquences commerciales.
  • On ne nourrit pas le monde en améliorant les sols ; on assassine les sols vivants et fertiles pour vendre des graines OGM et des engrais « miracles ». On verrouille le client de la même façon que le dealer verrouille son drogué.
  • Assassiner le naturel gratuit pour vendre de l’artificiel lucratif. Assassiner les abeilles pour vendre de la pollinisation artificielle, par exemple.
  • On ne répond pas aux besoins des gens ; on fabrique des faux besoins pour capter leur désir.
  • On ne protège pas l’humanité ; on crée des peurs pour mieux vendre des antidotes.

.

Tout ce qui était naturel, gratuit, accessible à tous devient artificiel, marchand et réservé à ceux qui peuvent payer.

.

Un système fondé sur la rareté artificielle

La clé de la Bullshitnovation, c’est qu’elle repose sur une fabrication artificielle de la rareté, ou de l’éradication de ce que la nature produisait d’elle-même. On part du principe que la nature nous impose une concurrence déloyale en fournissant gratuitement ses services. L’idée est donc d’anéantir ces services gratuits pour en proposer d’autres, produits par le marché des hommes, artificiels et lucratifs.

.

  • On casse ce qui fonctionnait naturellement pour vendre une solution marchande.
  • On transforme l’abondance en pénurie pour en tirer profit.
  • On fait durer les problèmes au lieu de les résoudre, car un problème permanent est une rente à vie.

.

L’eau potable était gratuite ? Il fallait créer un marché de l’eau en la privatisant. Les semences étaient transmissibles ? Il fallait breveter le vivant pour vendre des graines stériles chaque année. L’énergie était abondante et renouvelable ? Il fallait imposer des modèles centralisés et gourmands pour maintenir la dépendance. Ils finiront bien par rendre l’air irrespirable pour nous le vendre en bouteille. Et ce modèle continue de s’appliquer partout, car il alimente le triptyque gagnant du capitalisme :

.

  1. Des consommateurs captifs
  2. Des profits garantis
  3. Une croissance infinie, même au prix de l’absurde

.

La tragédie du capitalisme : l’inversion totale des logiques

Nous en sommes arrivés à un point où l’on ne se demande même plus comment améliorer la vie ou préserver ce qui est précieux, mais comment transformer chaque élément de l’existence en produit vendable et plus c’est vital, plus c’est rentable.

.

  • On ne protège pas les écosystèmes, on les détruit pour vendre du développement durable.
  • On ne crée pas des services de santé, on crée des dépendances médicales.
  • On ne rend pas les transports accessibles, on multiplie les embouteillages pour justifier des solutions payantes.
  • On ne réduit pas la pauvreté, on vend du crédit aux pauvres.

.

Le capitalisme n’est plus un système qui « répond » aux problèmes originels du monde. C’est un système qui vit et prospère grâce aux problèmes du monde. Et tant qu’il sera hégémonique, chaque solution proposée sera une illusion de résolution et une opportunité de business de plus.

.

Jean Christophe Duval
Jean Christophe Duval

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *