Saura-t-on ne pas courir dans le sens du vent ? par Lola Lafon
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Vous souvenez-vous du monde d’après, celui que tant d’hommes politiques appelaient de leurs vœux pendant l’épidémie de Covid ? Un monde vertueux dans lequel l’économie serait raisonnée, une société dans laquelle le sentiment de vulnérabilité remplacerait le fantasme de la toute-puissance, un monde dans lequel on prendrait garde et soin au lieu de prendre, de s’emparer. On s’en doutait, les températures et les versements de dividendes aux actionnaires ont continué de battre des records, et l’éventualité d’un monde d’après s’est évanouie. Place, aujourd’hui, au monde d’avant. Le présent a enclenché la marche arrière. Des mots, des actes, des discours s’en reviennent, qu’on croyait remisés dans l’histoire. Ils se sont peu à peu immiscés dans nos quotidiens et, constatant que la fenêtre dite d’Overton était grande ouverte, ils se sont mis à l’aise.
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Pourquoi se gêneraient-ils, les mots, les discours, les actes, puisqu’on leur a obligeamment tenu la porte, relativisant leur portée, tergiversant sur ce que Stefan Zweig nomme «une rechute de la barbarie» ? Même la résurgence de ce mot-là, «nazi», ne stupéfie pas ou peu. Une projection du film Z de Costa-Gavras est attaquée en plein Paris par un groupuscule identitaire qui clame haut et fort : «Paris est nazi» ? Ça ne fera pas la une des quotidiens. D’autres identitaires vandalisent l’exposition de la photographe Sandra Reinflet, une projection de vitraux sur des habitantes d’Aubervilliers et de Saint-Denis, projet dont le diocèse de Saint-Denis souligne qu’il «ne porte atteinte ni aux valeurs de l’Evangile ni au culte catholique» ? Pas la une. A Angers, des individus forcent, en pleine rue, des étudiants à faire le salut nazi avant de les passer à tabac lorsqu’ils refusent ? Pas la une. Un élu, à Cintré (Ille-et-Vilaine), est agressé alors qu’il dénonce les saluts nazis d’un groupe d’hommes devant un bar ? Pas la une non plus. Une indignation convenue et on passe à la suite.
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«Légitimation de la loi du plus fort»
Tenir le compte, aujourd’hui, des attaques idéologiques ou physiques menées par l’extrême droite partout dans le monde est une tâche vouée à l’échec. C’est courir derrière une vague, une déferlante. Au moment où j’écris, le Parlement hongrois vient de voter une loi interdisant la marche des fiertés et la préfecture de police de Paris a déployé un dispositif quasiment militaire pour jeter à la rue des mineurs isolés. En parlera-t-on encore quand vous lirez ceci ?
Suspendu·es à leur moindre déclaration, nous nourrissons la jouissance de Trump, de Poutine, de Musk et des autres, à nous tenir, nous, spectateur·rices du show mondial, en haleine. On n’en perd pas une miette, on le dévore, ce spectacle. A moins que ça ne soit l’inverse : leur récit du monde colonise nos pensées, comme nos imaginaires. Le sens vieilli du verbe «divertir» est : «Détourner à son profit, s’approprier illégalement.» Nos matinées, nos nuits, nos discussions, nos rêves se voient kidnappés par la logorrhée d’hommes qui tonnent sur tous les plateaux télévisés qu’on ne peut plus rien dire. La liberté qu’ils promeuvent est un bien de propriétaire armé. La liberté qu’ils exigent est celle d’interdire que d’autres le soient, libres. «L’extrême droite a réussi à imposer son narratif selon lequel toute régulation est égale à une censure. Ce discours porte en lui une forme de suicide démocratique, car, derrière cette liberté d’expression absolue, c’est la légitimation de la loi du plus fort qui est glorifiée», dit l’historien des médias Alexis Lévrier.
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Se défier de la pente
Un adverbe se fait complice, il règne et transforme des évidences en faits relatifs, discutables. Ce petit mot-là : «vraiment». Le salut de Musk est-il «vraiment» nazi ? La caricature de Hanouna est-elle «vraiment» antisémite (ou rien qu’un peu) ? L’heure est-elle «vraiment» grave ? Le projet est modeste, peut-être, mais il nous échoit : surveiller sa propension à suivre le mouvement, se défier de la pente.
On s’en doutait, les engagements antiracistes des grandes marques relevaient de l’opportunisme. L’industrie hollywoodienne qui postait des carrés noirs sur Instagram pour affirmer sa solidarité avec le mouvement Black Lives Matters l’a prestement retourné, son carré, comme on le fait d’une veste : Netflix, Disney n’investissent plus dans les programmes «diversité, équité et inclusion», et ceci a été décidé avant même que Donald Trump ne leur interdise de le faire. De la même façon, Meta a invisibilisé les comptes d’associations féministes défendant le droit à l’avortement avant l’élection américaine. Saura-t-on, nous, ne pas précéder l’ordre ? Saura-t-on ne pas courir dans le sens du vent ? Puisse-t-on ne pas en avoir déjà beaucoup avalé et ne pas avoir déjà en partie digéré ce qui le rend irrespirable, cet air du temps…
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Lola Lafon, écrivaine