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Dave Eggers, écrivain : « Trump avait promis la grandeur, il n’a apporté que la fureur »

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Dave Eggers, écrivain

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Le romancier américain exprime son indignation devant les actes de l’administration Trump, et en particulier les attaques répétées d’Elon Musk contre le service public.

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10 avril 2025

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L’écrivain américain Dave Eggers, à Paris, en 2019.

L’écrivain américain Dave Eggers, à Paris, en 2019.

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Comme lors du premier mandat de Trump, nous vivons une période de chaos et de colère sans fin. Chaque jour charrie son lot de nouvelles horreurs, de nouveaux crimes, de nouvelles absurdités. Trump avait promis la grandeur, il n’a apporté que la fureur.

Nombre de ceux qui lui ont donné leur voix sont maintenant désorientés. Les électeurs de Trump forment une étrange coalition, mais ils ont tous un point commun : ils votent assurément contre leurs propres intérêts. Des millions de personnes syndiquées ont voté pour quelqu’un qui dénigre ouvertement les syndicats et qui a démantelé les organisations de travailleurs chaque fois qu’il en a eu l’occasion. Des millions de femmes ont voté pour un violeur et un prédateur sexuel en série qui a fait reculer le droit à l’avortement de plusieurs décennies. Des millions de vétérans ont voté pour un homme qui a esquivé la conscription et qui s’apprête à licencier 80 000 employés du département des anciens combattants (Department of Veterans Affairs), ce qui compliquera grandement leur accès aux services de santé et autres prestations sociales. Des dizaines de millions de citoyens âgés ont voté pour quelqu’un qui, en réduisant les pensions de retraite tout en augmentant le prix des médicaments, des produits alimentaires et autres biens ciblés par les droits de douane, leur rendra la vie beaucoup plus difficile.

La seule bonne nouvelle est qu’un pan important de ses électeurs est mécontent. Ils pensaient que Trump ferait baisser le prix des denrées alimentaires, mais, au lieu de cela, nous voyons la Maison Blanche demander au Danemark et à la Lettonie de bien vouloir lui vendre des œufs. Ils pensaient que Trump ferait baisser leurs impôts, mais, au lieu de cela, il a lancé tous azimuts une guerre commerciale qui ne profite à personne. Tout coûte soudain plus cher aux Etats-Unis, la Bourse s’effondre et une récession est de plus en plus probable. Tout cela en trois mois. S’il y a bien une chose pour laquelle Trump a du talent, c’est de mener les entreprises (et les gouvernements) à leur perte.

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Musk est un adolescent ignorant

Pendant ce temps, l’agence la plus visible de l’administration Trump est le département de l’efficacité gouvernementale (Department of Government Efficiency, DOGE) d’Elon Musk, composé uniquement d’experts en informatique d’une vingtaine d’années et sans aucune expérience dans l’administration. Ils ont licencié sans discernement des dizaines de milliers d’employés fédéraux, une mesure que personne n’a réclamée et pour laquelle personne n’a voté. Réduire les effectifs des fonctionnaires ne figurait pas au programme de la campagne présidentielle de 2024. Ce n’était un sujet de préoccupation pour personne.

Si vous aviez demandé aux électeurs où se situait le « surnombre de fonctionnaires fédéraux » dans leur liste de priorités, la question ne serait même pas apparue dans le top 100. Et pourtant le DOGE a dominé l’actualité pendant des semaines et provoqué la colère de millions d’électeurs, toutes sensibilités politiques confondues. C’est en grande partie dû au fait que Musk – qui est indifférent à l’histoire, aux faits établis ou aux subtilités politiques – ignorait manifestement un point essentiel au sujet des fonctionnaires fédéraux, à savoir que près d’un tiers d’entre eux sont d’anciens combattants.

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En 1944, sachant que des millions de jeunes vétérans auraient besoin d’un emploi à la fin de la seconde guerre mondiale, le Congrès adopta une loi favorisant leur recrutement dans l’administration fédérale (Veterans’Preference Act) afin de faciliter leur retour à la vie civile. Cette loi aidait notamment les mutilés de guerre, ceux dont la perte d’un bras ou d’une jambe limitait les perspectives professionnelles, à trouver un emploi suffisamment bien rémunéré pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. C’était considéré comme le moins que puisse faire une nation reconnaissante.

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Il ne fait absolument aucun doute qu’Elon Musk ne savait rien de cet aspect de la fonction publique. Il ne lit pas de livres. Il ne connaît pas l’histoire. Il prête allégeance à Trump avec un salut nazi et a récemment amplifié l’affirmation selon laquelle « Staline, Mao et Hitler n’ont pas tué des millions de gens. Ce sont leurs employés du secteur public qui l’ont fait ». Musk est un adolescent ignorant qui vient de renvoyer 6 000 vétérans, dont beaucoup d’infirmes, et qui a provoqué la colère du pays. Les gens l’ont exprimée en brûlant, en saccageant ou en vendant leur Tesla, ce qui a fait chuter la valeur boursière de l’entreprise. En réaction, Musk a exprimé sa stupéfaction et sa peine. « Pourquoi tant de gens sont-ils furieux contre moi ? », a-t-il demandé sur X, alors qu’il n’a fait que ressusciter le salut nazi et virer ensuite des dizaines de milliers d’Américains qui travaillent dur, et ce sans aucune autorité pour le faire.

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Une manœuvre politique stupide

Le 18 mars est paru aux Etats-Unis un ouvrage intitulé Who Is Government ? The Untold Story of Public Service (« Qui est le gouvernement ? L’histoire inédite de la fonction publique », non traduit). Dans ce recueil d’essais journalistiques publié sous la direction de Michael Lewis, chaque contributeur aborde un aspect du gouvernement fédéral et tâche d’expliquer en quoi consiste la mission de telle ou telle agence, pourquoi elle est importante et pourquoi les personnes qui y travaillent méritent notre gratitude. Geraldine Brooks a consacré un chapitre à un agent du service des impôts (Internal Revenue Service) qui, au cours de son enquête sur les activités frauduleuses liées aux cryptomonnaies, a mis au jour de multiples projets de trafic de mineurs et ainsi sauvé des dizaines d’enfants de l’esclavage sexuel. D’autres ont écrit sur les Archives nationales, sur l’indice des prix à la consommation et sur l’agence des produits alimentaires et médicamenteux (Food and Drug Administration).

Ma propre contribution porte sur les scientifiques du laboratoire de recherche sur la propulsion à réaction (Jet Propulsion Laboratory) de la NASA qui, dans le seul but éclairé de pousser plus loin la connaissance, cherchent au-delà de notre Système solaire d’éventuelles traces de vie sur des exoplanètes. (Cette équipe de recherche est d’ailleurs dirigée par le Français Bertrand Mennesson.) Michael Lewis nous ayant confié ces sujets il y a un an, nous n’imaginions pas combien cette parution tomberait à point nommé, ni combien la population serait en colère face à la remise en question de la notion même de service public.

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Aux Etats-Unis, on nous apprend dès le plus jeune âge à nous méfier du gouvernement. Les foyers républicains dénoncent l’excès de réglementation et veulent réduire les impôts. Les minorités, des Amérindiens aux Afro-Américains, ont eu de bonnes raisons – historiquement et récemment – de se méfier du gouvernement fédéral. Cependant, celui-ci emploie plus de 3 millions de personnes, et les gouvernements des Etats fédérés en emploient des dizaines de millions d’autres. Alors le dénigrement puéril de Musk à l’encontre de ces millions de fonctionnaires, des gardes forestiers aux scientifiques chargés de la sécurité de l’eau, qu’il dépeint comme des flemmards inefficaces, est une manœuvre politique stupide qui témoigne d’une profonde ignorance. Et cela, croyez-moi, l’obligera à vendre Tesla en 2025. Ce sera la deuxième entreprise, après Twitter/X, qu’il aura détruite par son adhésion au néonazisme, ses tendances autoritaires et son imbécillité pure et simple.

Pour nous, écrivains, ce sont des temps absolument épuisants. Après la première élection de Trump à la Maison Blanche, j’ai écrit Le Capitaine et la Gloire [Folio, 2020], une petite fable qui tâchait de décrire combien il est malavisé pour une grande démocratie d’élire à sa tête un individu qui exècre tous les aspects du système démocratique. Manifestement, il fallait plus qu’un court roman allégorique pour dissuader les 77 millions de mes concitoyens de choisir Trump une deuxième fois.

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Ainsi, ces quatre prochaines années, nous devrons nous contenter de petites victoires, comme ce fut le cas pendant le précédent mandat de Trump. Les juges bloqueront les décrets anticonstitutionnels. Les avocats défendront les plus vulnérables. Trump perdra les élections de mi-mandat et il sera de nouveau mis en accusation pour les crimes innombrables qu’il commettra d’ici à 2026. Et, pendant tout ce temps, nous devrons nous estimer heureux chaque fois que l’autorité de la loi (rule of law), ou le bon sens américain (il existe ! il existe !) l’emporteront sur la folie d’extrême droite. Priez pour nous. Seulement douze semaines se sont écoulées et nous sommes déjà fatigués… tellement fatigués.

Traduit de l’anglais par Juliette Bourdin.

Dave Eggers est un écrivain américain. Dernier livre paru : « Le Tout » (Gallimard, 2025).

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