Désinformation climatique : « Les scientifiques sont devenus des boucs émissaires », alerte la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte
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Eric Aeschimann
10 avril 2025
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Valérie Masson-Delmotte, à Normale Sup, à Paris
L’ancienne coprésidente du Giec, Valérie Masson-Delmotte, suit avec effarement ce qui se passe outre-Atlantique. Pour elle, derrière la science, c’est la démocratie qui est menacée..
Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, directrice de recherche au CEA, a présidé le groupe 1 du Giec (Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) de 2015 à 2023. Aujourd’hui, elle observe avec une grande inquiétude les effets de la réélection de Donald Trump aux Etats-Unis sur la recherche scientifique et la diffusion de fausses informations, notamment en matière climatique. Des effets qu’elle lie plus largement à une crise démocratique puisque, rappelle-t-elle, des études montent que la transition écologique est empêchée principalement par la corruption et un niveau très élevé d’inégalités.
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L’ancienne coprésidente du Giec, Valérie Masson-Delmotte, suit avec effarement ce qui se passe outre-Atlantique. Pour elle, derrière la science, c’est la démocratie qui est menacée.
Comment analysez-vous ce qui se passe aux Etats-Unis ?
Valérie Masson-Delmotte La science est attaquée. Historiquement, les Etats-Unis étaient les leaders mondiaux de la recherche sur le climat et sur les changements qui résultent des émissions de gaz à effet de serre. Ils étaient les meilleurs et ils ont fait école. Un cadre juridique et scientifique avait été élaboré au fil des décennies, sous les démocrates comme sous les républicains. La nouveauté, c’est que l’administration Trump s’en prend ouvertement à ce cadre, détruisant ce qu’on appelle les sciences de la durabilité : la climatologie, les données sur la qualité de l’air, la qualité de l’eau, les espèces menacées, la santé des écosystèmes, les inégalités environnementales. L’obsession de Trump est de dissimuler les faits, de détruire des bases de données qui étayent les politiques publiques. Par exemple, saper les connaissances sur les inégalités environnementales, c’est saper le droit à un environnement sain ou la possibilité d’un développement inclusif.
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Quels vont être les effets sur la recherche mondiale et notamment les prévisions en matière climatique ? Le prochain rapport du Giec est-il menacé ?
On ne sait pas dans quelle mesure les Etats-Unis vont réduire leurs financements. Mais la recherche est une organisation fragile, qui peut être très vite détruite. Tout affaiblissement représente une perte sèche. Par exemple, les jeunes scientifiques licenciés par la NOAA [National Oceanic and Atmospheric Administration, l’agence américaine d’observation océanique et atmosphérique, NDLR] seront difficiles à remplacer. On ignore aussi si les données américaines resteront accessibles et ouvertes. Quant au Giec, la suppression brutale du « groupe d’appui » de Kate Calvin, la coprésidente américaine du groupe 3, entraîne une incertitude sur le démarrage de ses travaux. Si les Etats-Unis devaient confirmer leur désengagement, le risque serait la remise en cause du Giec comme instance de diplomatie scientifique où s’élabore un socle scientifique reconnu par tous. Néanmoins, l’American Geophysical Union et une alliance d’universités ont mis en place un processus de nomination d’auteurs indépendant du gouvernement américain, preuve que les organisations scientifiques américaines ne renoncent pas..
Avez-vous eu des échanges avec des collègues non européens sur ce sujet ? Et quelle est leur réaction ?
Il y a la crainte que l’arrêt des financements américains en matière de climat et d’aide humanitaire accentue les vulnérabilités, ainsi que le souhait, pour y faire face, de renforcer la coopération et la diplomatie scientifique. Et il y a aussi le sentiment d’une immense lâcheté. Les Etats-Unis, le pays le plus puissant économiquement, premier émetteur historique, laisse tomber les plus pauvres. Pour la Chine, qui s’est engagée à atteindre son pic d’émission avant 2030 et a construit une stratégie industrielle sur les technologies bas carbone, ce sont autant d’opportunités pour étendre son influence.
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Au niveau mondial, ce « backlash » risque-t-il de faire repartir à la hausse les émissions de CO2 ?
Certains collègues m’ont fait part de leur inquiétude de voir la politique étrangère américaine pousser les décideurs du monde entier à accélérer leurs investissements dans les infrastructures fossiles. Quand des scientifiques d’un pays tenteront d’alerter leur gouvernement sur les dangers, ils risquent de se voir répondre : « Les Etats-Unis me disent d’y aller. » Déjà, les grands programmes comme le Green Deal européen prennent du retard. Pour autant, la notion de « backlash », qui est très discutable, ne reflète pas l’évolution de l’opinion publique. En France, en Europe et dans d’autres pays du monde, le climat reste une préoccupation très forte. Vingt-quatre pays ont d’ores et déjà entamé une baisse durable de leurs émissions et, pour la plupart, ce sont des démocraties. Globalement, on sait que la qualité démocratique des pays est assez étroitement liée au niveau de protection de l’environnement qui s’y déploie.
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Aux Etats-Unis, le climatoscepticisme, ce n’est pas nouveau…
Dans les années 1980 et jusqu’à la réélection de Trump, ceux qui refusaient le consensus scientifique sur le réchauffement climatique avaient fait le choix de laisser cette recherche se faire au meilleur niveau mondial et de la combattre en dressant un rideau de désinformation et de relativisation. La nouveauté, c’est qu’on est en train de passer de la désinformation à l’obstruction et, fait inédit, aux attaques sur la science, la capacité de produire et partager des connaissances. Des politiques conçues pour bloquer la transition écologique sont financées et mises en œuvre de manière planifiée, en passant par des think tanks, des relais d’opinion et bien sûr les algorithmes des réseaux sociaux. Aux Etats-Unis, le « Projet 2025 » de la Heritage Foundation, tout en ignorant les risques climatiques et les inégalités environnementales, n’hésite pas à faire référence au recul de la glace pour justifier un projet de militarisation et d’exploitation de ressources en Arctique.
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Vous êtes climatologue, mais vous faites une analyse très politique de la situation. Pourquoi ?
Déjà, il y a un an, j’avais été choquée par les discours populistes remettant en cause les agences scientifiques françaises telles que l’Institut national de la Recherche agronomique (Inrae) ou l’Anses (Agence nationale de Sécurité sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail). Dans un contexte d’incertitudes sociale, géopolitique et climatique – je pense aux événements extrêmes qui ont frappé la France depuis plusieurs années –, on voit émerger de nouveaux boucs émissaires : la protection de l’environnement, les agences environnementales, voire des scientifiques, que l’on jette en pâture à l’opinion publique pour distraire d’une réflexion d’ensemble sur les dysfonctionnements et injustices de nos sociétés.
A qui la faute ? Et dans quel but ?
Aux politiques, mais aussi à certains médias privés qui jouent ce jeu, notamment ceux du groupe Bolloré. Leur cible, c’est la capacité de nos démocraties à prendre à bras-le-corps les questions climatiques. Celles-ci sont devenues tellement transverses que les tentatives de s’opposer à la transition écologique vont de pair avec l’affaiblissement démocratique. Sur les risques climatiques, sur les capacités à décarboner, sur la pertinence des voitures électriques, du photovoltaïque ou les pompes à chaleur, les faits scientifiques sont tellement clairs et les solutions alternatives tellement viables que les tenants du statu quo doivent aller pousser un cran au-dessus. Les études montrent que deux facteurs empêchent la transition écologique dans les pays démocratiques : la corruption, souvent liée aux énergies fossiles ; et un niveau très élevé d’inégalités, car celles-ci permettent aux personnes les plus riches d’exercer une influence disproportionnée dans le processus de décision, alors même que leurs modes de vie sont très émetteurs de gaz à effet de serre. La crise démocratique et la difficulté à répondre au changement climatique sont les deux symptômes d’un même trouble profond. Voilà pourquoi la démocratie américaine se révèle tellement fragile.
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En France, les derniers chiffres montrent que la baisse des émissions a ralenti en 2024.
Pour assurer le rythme de baisse des émissions, il faut un cap clair et un ensemble de politiques publiques : une bonne information, un cadre réglementaire solide, une fiscalité adaptée et une capacité d’investissement. Aujourd’hui, en France, il y a un doute sur cette dernière, tant pour les ménages, à cause de l’inflation, que pour l’Etat, en raison du niveau de la dette publique.
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Début mars, les scientifiques français ont manifesté pour exprimer leur soutien à leurs collègues américains. Pourquoi cette mobilisation ?
Il y avait beaucoup de monde, on sentait l’inquiétude. Mais il y avait aussi une forme de résistance contre les populismes, l’envie de défendre la place des faits scientifiques dans nos sociétés. Car sans eux, il n’y a pas de délibération démocratique possible.
BIO EXPRESS
Paléoclimatologue, Valérie Masson-Delmotte a présidé pendant huit ans, jusqu’à l’été 2023, le groupe 1 du Giec (Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat), consacré aux bases physiques du changement climatique.
Eric Aeschimann à suivre sur l’Obs