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Les derniers jours du camp de Buchenwald

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Une étude inédite retrace les ultimes instants du camp de concentration allemand, libéré le 11 avril 1945. Fondée notamment sur des archives américaines jusqu’ici négligées, elle témoigne du rôle joué par les prisonniers avant l’arrivée des Alliés et tente de solder une vieille querelle mémorielle.

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  Benoît Hopquin

06 avril 2025

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Des rescapés du camp de Buchenwald, après l’arrivée des troupes américaines, en avril 1945. Parmi ces survivants, le futur Prix Nobel de la paix Elie Wiesel (septième à partir de la gauche, sur la deuxième rangée).

Des rescapés du camp de Buchenwald, après l’arrivée des troupes américaines, en avril 1945. Parmi ces survivants, le futur Prix Nobel de la paix Elie Wiesel (septième à partir de la gauche, sur la deuxième rangée). 

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Le camp de concentration de Buchenwald a été libéré le 11 avril 1945. Mais par qui ? Pendant des décennies, le débat a fait rage. Par les troupes américaines, affirmaient les uns. Par les déportés eux-mêmes, rétorquaient les autres. La querelle, née avec la guerre froide, était largement idéologique, opposant atlantistes et communistes. « Les communistes ne pouvaient pas dire que c’étaient les Américains qui avaient libéré le camp et les atlantistes admettre que c’étaient les communistes », résume Dominique Durand, ancien président de l’Association française Buchenwald, Dora et kommandos, fils de Pierre, un résistant déporté qui avait adhéré au Parti communiste lors de son internement.

Quatre-vingts ans plus tard, Dominique Durand et Georges Beauchemin, un Canadien, gendre de déporté, reviennent sur ces journées du début d’avril. S’appuyant sur les témoignages d’époque, sur les travaux déjà publiés d’historiens, mais aussi sur des rapports américains jusque-là laissés en jachère, leur étude est à paraître fin avril dans Le Patriote résistant, un mensuel lancé en 1946 par les victimes de la déportation.

Leur chronologie tente de vider la dispute mémorielle. Mais, au-delà, ce « jour par jour » et même cet « heure par heure » éclairent sur la terrible attente des détenus qui savaient les Alliés tout proches, tandis que les SS tentaient par tous les moyens de liquider le camp avant leur arrivée.

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Abominable promiscuité

Fin mars 1945, plus de 50 000 déportés survivent à Buchenwald, dans une abominable promiscuité. Le camp, situé au centre de l’Allemagne, près de la ville de Weimar, a plus que doublé sa population en moins de trois mois. Aux détenus politiques se sont ajoutés les déportés juifs ayant survécu aux marches de la mort, après l’évacuation, devant l’avancée de l’Armée rouge, des camps d’Auschwitz et de Gross-Rosen. Les nouveaux arrivants, dont un millier d’enfants, certains mourants, sont entassés sans soins dans ce qu’on appelle le « petit camp », une zone de quarantaine sise à l’intérieur de l’enceinte. Parmi eux, Elie Wiesel, futur Prix Nobel de la paix, qui a alors 16 ans et racontera l’épisode dans La Nuit (Éditions de Minuit, 1958).

A cette époque, l’intérieur du camp est de facto passé sous le contrôle de la Résistance. Les triangles rouges (opposants politiques) ont évincé violemment les triangles verts (les droits communs) des postes d’influence, notamment des fonctions de kapo. Un mouvement clandestin s’est constitué qui compte 850 hommes (dont environ 200 Français), en majorité des communistes mais aussi des militaires. Ils ont réussi à subtiliser des fusils et des grenades, à l’occasion d’un bombardement allié survenu en août 1944 qui a touché l’usine d’armement situé à l’intérieur du camp. Des spécialistes ont même confectionné des postes émetteurs qui leur permettent de communiquer avec l’extérieur.

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Les déportés n’ignorent pas l’avancée des Alliés. Le 1er avril, alors que les blindés de George Patton sont à moins de 100 kilomètres, un premier SOS est envoyé du camp. Une insurrection immédiate est envisagée. Mais les gardes sont encore trop nombreux, les Américains encore trop loin et qui plus est bloqués, à cours de carburant et d’intendance. Le projet est repoussé. Au même moment, Hermann Pister, l’officier SS qui commande Buchenwald, reçoit l’ordre d’évacuer coûte que coûte les déportés. Va alors s’engager une course de lenteur et un tragique jeu de cache-cache pour retarder ce projet.

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« Retournez à vos blocs »

Le 4 avril, les déportés envoient un deuxième SOS aux Américains. Le 5, les juifs sont convoqués par les autorités du camp sur la place d’appel. Elie Wiesel et d’autres s’y rendent, quand des détenus de la Résistance leur conseillent de faire demi-tour. « Retournez à vos blocs et ne bougez pas », leur intime-t-on. Le lendemain, les SS décident de fouiller les baraquements. Près de 4 000 juifs échappent à la rafle, cachés par les autres détenus qui décousent leurs signes distinctifs. Mais 1 500 sont pris et transférés vers le camp de Flossenbürg, en Bavière. Moins d’un sur cinq arrivera à destination.

Le 6 avril, George Patton n’est plus qu’à 45 kilomètres de Buchenwald. Les Allemands continuent d’organiser plusieurs départs de déportés. Autant de marches de la mort qui ne laisseront guère de survivants. A partir du 8 avril, à la suite d’un troisième SOS lancé aux Américains, des escadrilles alliées mitraillent la gare de Weimar afin de retarder les évacuations forcées. Ce qui n’empêche pas un gros « transport » de partir le soir même vers Dachau.

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Convoi après convoi, il ne reste bientôt plus que 20 000 déportés dans le camp et 1 700 gardes. Devant l’avancée alliée, la liquidation des détenus est décidée par les SS. Des commandos de tueurs sont même désignés. Il est envisagé que la Luftwaffe bombarde le camp. L’eau est coupée, la nourriture n’est plus distribuée. « Nous n’avons rien mangé depuis six jours, sinon un peu d’herbe et quelques épluchures », écrit Elie Wiesel dans La Nuit.

Les Alliés se rapprochent toujours mais se heurtent aux points de défense allemands. Terrible attente suivie d’une non moins terrible déception : les premières colonnes contournent le camp au large, avec mission d’atteindre au plus vite les ponts non détruits sur la rivière Saale. Hermann Pister tente encore d’organiser un convoi massif le 10 avril qu’une alerte aérienne interrompt.

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Le camp se révolte

Le 11 avril au matin, les chars américains sont à portée de vue. A 14 heures, le camp se révolte. Les gardiens sont désarmés par 715 insurgés préparés au combat. L’Allemand Hans Eiden, le doyen des internés (depuis 1939), lance dans les haut-parleurs vers 15 h 15 : « Camarades, nous sommes libres. » Vers 17 heures, une Jeep alliée avec deux éclaireurs de la 80e division d’infanterie, deux Français, le lieutenant Desard et le sergent Bodot, pénètrent dans le camp, bientôt suivis par d’autres soldats accueillis en libérateurs par les prisonniers. Mais ils repartent très vite au combat.

Livrés à eux-mêmes, les détenus vont s’organiser, se mettre notamment en quête d’eau et de nourriture dans les environs. Le 13 avril, les Américains prennent officiellement la direction du camp que George Patton visite le 15. Le général force des habitants de Weimar à se rendre sur place afin de contempler ce qui se passait à leur porte et qu’ils ne pouvaient ignorer. Les unités médicales du 120th Evacuation Hospital arrivent le 17. Les soins prodigués ne pourront empêcher la mort de plus de 100 détenus chaque jour, trop affaiblis pour survivre. L’évacuation sanitaire durera deux mois.

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Le 19 avril, les détenus se réunissent sur la place d’appel et prêtent le serment de Buchenwald, traduit dans plusieurs langues. « Nous, qui sommes restés en vie et qui sommes des témoins de la brutalité nazie, avons regardé avec une rage impuissante la mort de nos camarades. Si quelque chose nous a aidés à survivre, c’était l’idée que le jour de la justice arriverait. » La version en français sera lue par Pierre Durand. Vers cette date, Elie Wiesel se découvre dans un miroir : « Un cadavre me contemplait. »

Au même moment, dans les camps de Bergen-Belsen, Sachsenhausen, Flossenbürg, d’Ebensee, de Ravensbrück, Dachau, Neuengamme ou Mauthausen, des centaines de milliers de déportés à l’agonie attendent toujours d’être libérés. Le dernier lieu de déportation, Theresienstadt, ne sera ouvert que le 8 mai, jour de la capitulation allemande.

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Benoît Hopquin à suivre sur Le Monde

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