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Ludmila Oulitskaïa, écrivaine censurée en Russie : « Écrivez ce qui vous arrive, écrivez ce qui arrive au monde ! »

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Au moment où Gallimard publie, entre autres, un épais volume de ses œuvres en Quarto, la romancière russe Ludmila Oulitskaïa apprend que ses livres sont retirés des bibliothèques et des rayons des librairies de son pays.

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Gallimard traduit deux nouveaux livres de l’écrivaine russe exilée, Ludmila Oulitskaïa.

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Ludmila Oulitskaïa, opposante au Kremlin exilée

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La grande écrivaine russe vit à Berlin depuis l’offensive de Poutine contre l’Ukraine en 2022. Une anthologie en « Quarto » et un recueil de nouvelles, « Le Livre des anges », rappellent que sa voix porte toujours. En attendant ses Mémoires.

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  Benjamin Quénelle

13 avril 2025
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L’écrivaine russe Ludmila Oulitskaïa, à Paris, le 9 avril 2025. 

Sourire en coin, œil pétillant, Ludmila Oulitskaïa se remet inlassablement à son labeur, l’écriture. Pas pour rêver ni pour espérer. A 82 ans, cette figure phare de la littérature contemporaine russe – célébrée dès son premier roman, Sonietchka (Gallimard, 1996), et dont paraît aujourd’hui un recueil de nouvelles, Le Livre des anges, ainsi que des œuvres choisies en « Quarto » –, Ludmila Oulitskaïa, donc, se moque bien de plonger dans l’optimisme ou le pessimisme.

« Ces sautes d’humeur, du matin au soir… J’essaie de ne pas céder aux émotions. Avant tout, je suis une réaliste », confie-t-elle, attablée dans la cuisine de son appartement à Berlin. C’est là qu’elle vit depuis trois ans, depuis qu’elle a fui « la Russie, son régime, sa guerre ». Le visage plein d’assurance, mais noué par une forme de nostalgie, Oulitskaïa en est persuadée : elle ne retournera jamais dans son Moscou, la ville où elle a grandi et dont elle connaît « le moindre coin », où elle a écrit et, dans les mots comme dans la rue, s’est battue contre le Kremlin.

En une heure d’entretien, elle n’a pas cité une seule fois le nom du président russe. Mais elle dénonce le KGB (FSB, depuis 1991), qui n’a jamais quitté le pouvoir. « Tant que les “tchékistes” resteront au pouvoir, rien ne changera. Leur régime, que je déteste, est plus fort que ma santé », grimace l’écrivaine, regard lumineux et lèvres pincées. Elle sait qu’elle sera probablement enterrée à Berlin. « Ma vie et celle de mon mari se finiront ici, en Allemagne. » Dans l’appartement berlinois, le dit mari, Andreï Krassouline, 90 ans, sculpteur réputé, sourit lui aussi.

En préparation, Oulitskaïa a deux ouvrages. Lorsque, en février 2022, dès le lendemain de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, elle a fui Moscou, son sac était à moitié rempli de livres. Parmi quelques vêtements, il y avait son ordinateur avec des milliers de pages de journal intime. Aujourd’hui, elle met de l’ordre dans ces décennies de notes numérisées.

« Dès que j’ai su écrire, je me suis mise à rédiger. Mon père me disait : “Voilà mon écrivaine !” C’est important de tout coucher sur le papier. Un mot laissé puis relu, et reviennent toutes les circonstances, se réveillent tous les souvenirs », confie-t-elle de sa voix rauque, mais claire. Elle ne se donne pas de date butoir pour finir d’éditer et de publier ses Mémoires. Elle qui dit refuser d’« être optimiste » l’assure sur un ton plaisantin, cheveux ras et paroles franches : « Je ne me dépêche pas ! Tout le temps qui reste est devant nous… »

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Ciblée par la machine judiciaire russe

Plus flou encore est son autre projet, baptisé « Aller-retour », sur l’ubiquité des hommes et femmes qui, happés par l’histoire, se retrouvent entre deux pays, deux destins, deux voyages, dans un sens et dans l’autre. « J’aimerais avoir la force d’écrire ce livre. J’ai un peu commencé… », dit-elle. Il s’agirait, bien sûr mais pas seulement, de ces Russes qui, au fil des décennies, ont fait le choix de l’exil : « La Russie, on la fuit à cause de son régime. J’ai moi-même une certaine expérience ! », ironise cette scientifique, biologiste de formation, née en 1943 dans une bourgade de l’Oural, et qui, opposée au régime soviétique, est entrée en dissidence. Elle a vite découvert la portée subversive des mots. A l’Institut Vavilov, à Moscou, elle prêtait sa machine à écrire pour la rédaction de manuscrits clandestins. A cause de ces samizdats, sa chaire lui a été supprimée.

Depuis, elle n’a jamais cessé d’écrire et de s’opposer. Cela faisait d’elle l’une de ces « traîtres » que le Kremlin persécute, membre de cette « cinquième colonne » vilipendée par les médias publics, ciblée par la machine judiciaire. En temps de paix, c’était risqué. En temps de guerre, c’est devenu trop dangereux.

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Le 23 février 2022, dans l’étroit cercle de l’intelligentsia moscovite, la romancière fêtait ses 79 ans. Le 24 février, le Kremlin lançait ses troupes en Ukraine. « Le lendemain, mon fils aîné est venu spécialement de Londres pour nous dire : “Dépêchez-vous, on quitte le pays !”, raconte-t-elle. Toute ma vie, j’ai pris les grandes décisions, pour moi et ma famille. Cette fois, pour la première et peut-être la dernière, mon fils a décidé. Je lui ai fait confiance. Depuis longtemps, il habite à l’étranger. Il a donc un regard différent sur ce qui se passe en Russie, plus dramatique, mais sans doute plus réaliste. »

Ludmila Oulitskaïa n’a pas vraiment eu le temps de faire ses valises et n’a compris ce qui se passait que dans l’avion. Direction : Berlin où, dix ans auparavant, elle avait acheté un appartement. « C’était comme aller à la maison, avec mes étagères, mes livres, les œuvres de mon mari… », relativise-t-elle. Au mur, dans la cuisine-salon : les photos en noir et blanc de sa famille. Partout dans l’appartement, les peintures et sculptures d’Andreï. Le couple reçoit proches et visiteurs de passage. Tout un symbole : l’immeuble, récent, a été bâti sur un terrain où, du temps de la guerre froide, s’érigeait « le mur qui séparait nos deux mondes »

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« Un livre jamais achevé »

Avec le recul, l’écrivaine a compris que ce départ hâtif était la « bonne décision ». La plupart de ses amis ont aussi quitté la Russie. « Je ne sais pas comment aider ceux qui sont restés. Là-bas, il faut se taire », s’inquiète celle qui, au réveil et au coucher, suit sur les réseaux sociaux les dernières nouvelles – de Moscou et du front ukrainien. A Berlin, elle lit en allemand, mais écrit en russe. « L’Allemagne n’est plus cet ancien pays ennemi. C’est une nation amie, civilisée. L’Europe ne veut pas changer la Russie. C’est une obsession du Kremlin, persuadé que le pays est détesté à l’Ouest. Un prétexte pour se réfugier dans ses archaïsmes, justifier ses guerres, vivre dans le passé. La simple idée du futur l’effraie », insiste l’écrivaine.

Férue d’histoire, elle se replonge dans les récits des exilés russes « d’il y a cent ans ». Leur destin diffère de celui des nouveaux réfugiés. « Ils vivaient dans l’illusion de pouvoir rapidement revenir à Moscou et de retrouver une Russie transformée en pays civilisé. Les temps ont changé. A l’époque, on pouvait rêver d’une nation en chemin vers la lumière. Le pouvoir actuel a détruit tous ces espoirs. Nous ne pouvons plus espérer que la Russie puisse s’améliorer. Heureusement, il nous reste la culture. » Et donc les mots, les histoires.

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En Russie, les bibliothèques publiques ne prêtent plus les livres de Ludmila Oulitskaïa, désormais considérée par la justice comme « agent de l’étranger ». Mais ils sont toujours en librairie. « Dans un pays où, par le passé, on ne respectait que la littérature prohibée, plus mes livres seront interdits, plus j’aurai d’autorité », plaisante-t-elle.

Comme Fragments d’un tout, le beau volume « Quarto » qui compose un tableau de la Russie marquée par les tragédies du XXe siècle, son nouvel ouvrage, Le Livre des anges, se joue du destin s’abattant sur les simples Russes. Ecrit en 2022, le livre n’est publié en France que maintenant. Cela a laissé le temps à l’écrivaine d’y ajouter quelques nouvelles pour l’édition française. « C’est un livre jamais achevé, comme le labeur de ces anges qui, en permanence, continuent de nous observer, de jouer avec nos vies et morts », raconte-t-elle dans un nouveau sourire. « Mes anges sont doux et gentils. Ils ne comprennent pas la logique des conflits entre humains. Mais il en existe d’autres qui se réjouissent des errements et conflits des hommes, ironise-t-elle. Ces anges nous posent des questions. Et leurs thèmes sont éternels. »

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Parcours

1943 Ludmila Oulitskaïa naît à Davlekanovo (au pied de l’Oural).

Années 1960 Etudes de biologie à Moscou.

Années 1970-1980 Elle travaille pour le théâtre, écriture de nouvelles.

1992 Sonietchka (Gallimard, prix Médicis étranger 1996).

2001 Un si bel amour et autres nouvelles (Gallimard).

2006 Contes russes pour enfants (Gallimard Jeunesse).

Années 2010 Plusieurs initiatives de défense des droits civiques.

2011 Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes.

2015 L’Echelle de Jacob (Gallimard, 2018).

2022 Elle s’exile après l’invasion de l’Ukraine.

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Critique

« Le Livre des anges, suivi de Six fois sept » (Kniga anguelov), de Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, Gallimard, « Du monde entier », 126 p., 18 €, numérique 13 €.

« Fragments d’un tout. Œuvres choisies », de Ludmila Oulitskaïa, édité par l’autrice, traduit du russe par Sophie Benech et Bernard Kreise, Gallimard, « Quarto. Voix contemporaines », 1 020 p., 28 €.

Dans Le Livre des anges, la guerre est absente. Mais, comme ces anges qui guettent les vieilles femmes pour accompagner, voire précipiter, leur mort, elle est présente partout entre les lignes. Experte en « angéologie, cette science mystérieuse », Ludmila Oulitskaïa l’observe, du regard et avec ses mots. C’est une plongée, réelle et inventée, dans le quotidien de ces petites gens qui se battent avec la vie avant l’inévitable mort. Il y a certes un peu d’espoir lorsqu’elle raconte d’improbables histoires d’amour qui finissent bien. Mais, comme le prédit l’écrivaine au détour d’un de ces récits angéliques, « de façon générale, ce qui est magnifique est de courte durée ».

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Ses anges, doux et malicieux, donnent de belles leçons de vie, pour apprendre à profiter du moment présent, pour cohabiter et pardonner. « La vie, c’est ce qu’on peut téter, mordre, mâcher et avaler », conclut l’un de ses plus invraisemblables héros. Un autre « évoluait à la limite périlleuse de ce qui était acceptable » – un vrai résumé de ce que peut être le quotidien russe, toujours sur le fil.

A la lecture, cela peut paraître naïf. Tout en ironie, c’est en fait le portrait impressionniste mais acerbe de la Russie, avant, pendant et après la guerre contre l’Ukraine. Ludmila Oulitskaïa nous emmène pour une promenade dans cet univers russe si curieusement paradoxal, désireux de bonheur mais fatalement accablé de malheurs. Un pays fait d’espoirs précaires où « de la musique résonnait quelque part, là-haut », sans doute la voix des anges.

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Benjamin Quénelle

13 avril 2025

Lire un extrait du « Livre des anges » sur le site des éditions Gallimard.

 

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