Mircea Cartarescu, écrivain : « La démocratie est aujourd’hui sapée non par un quelconque “Etat voyou” sur l’“axe du mal”, mais par les Etats-Unis eux-mêmes »
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Mircea Cartarescu, écrivain
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L’écrivain roumain réagit à la nouvelle réalité « hallucinante » de l’administration Trump en espérant, avant tout, une union sans faille de l’Union européenne pour y faire face. Une contribution publiée par « Le Monde des livres », pour qui plusieurs auteurs américains et européens ont écrit sur le basculement en cours.
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11 avril 2025
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L’écrivain roumain Mircea Cartarescu, à Montricher (Suisse), en 2019.
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En 1992, Francis Fukuyama publiait son célèbre La Fin de l’histoire et le dernier homme [Flammarion], livre dans lequel il observait que les Etats, du moins sur le papier, étaient parvenus à un consensus sur les principes de la démocratie de type américain. Des événements historiques pouvaient bien encore se produire, l’histoire était néanmoins arrivée à sa fin, avec le triomphe de l’Amérique et de son mode de vie, devenu l’idéal suprême de l’humanité.
A peine plus de trois décennies plus tard, l’humanité entière assiste aujourd’hui avec saisissement à l’écroulement de cette illusion : la démocratie est aujourd’hui sapée non par un quelconque « Etat voyou » sur l’« axe du mal », mais par les Etats-Unis eux-mêmes, lancés dans un élan suicidaire inédit parmi les sociétés humaines. La destruction subite, et de l’intérieur de surcroît, de l’ADN d’une société qui était jusqu’à présent le porte-drapeau de nos aspirations à la liberté, à la démocratie et aux droits humains ne peut être assimilée qu’à ce moment où une personne apprend, stupéfiée, qu’elle est atteinte d’un cancer. C’est l’impossible devenu soudain une réalité hallucinante, « le jour où la terre s’arrêta ».
Platon disait que la démocratie finit souvent en tyrannie, parce qu’il existera toujours quelqu’un pour tromper et manipuler les foules et devenir leur tyran. Les pères de la démocratie américaine avaient créé des mécanismes pour que cela n’arrive pas. Ces derniers ont fonctionné pendant deux siècles, durant lesquels leur Constitution n’a pas été contestée. Mais quand, de nos jours, un groupe est saisi de l’atroce courage de contester la Constitution elle-même, tout le système s’écroule. Les parties d’échecs obéissent à des règles précises permettant de les remporter, mais il existe aussi ce qu’on appelle les « méta-solutions ». Vous pouvez gagner en prenant le roi de l’adversaire, mais aussi en attrapant l’échiquier pour le lui écraser sur la tête. Alors vous triompherez, l’adversaire gisant à vos pieds, blessé à mort. C’est avec ce type de métasolution que l’Amérique démocratique est brusquement devenue antidémocratique.
L’alliance soudaine, là encore sans précédent, de l’Amérique de Trump avec la Russie, adversaire archétypal des Etats-Unis, plus les coups assénés à ses anciens fidèles alliés – l’Europe et le Canada – et plus généralement au monde démocratique international, ainsi que le terrible coup porté à l’Ukraine, rappellent clairement des réalités historiques que l’humanité croyait avoir laissées derrière elle : le pacte Ribbentrop-Molotov et le fantôme du nazisme. Ce qui semblait ne pouvoir arriver, voilà, est arrivé.
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Il me plaît de croire que la démocratie n’est pas morte au pays de la démocratie
Ma conviction est que, si elle n’est pas paralysée par une sorte d’Alzheimer touchant à sa propre histoire, l’Amérique parviendra à résoudre toute seule son gigantesque problème. Il me plaît de croire que la démocratie n’est pas morte au pays de la démocratie, et qu’elle reviendra en force. Je crois que le peuple américain ne va pas se laisser subjuguer par une poignée d’idéologues néonazis et d’oligarques technocrates. Je crois qu’il est du devoir de chaque citoyen américain honnête, quel que soit son parti politique, de lutter contre eux.
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La mission de reconquête de la liberté appartient en effet en ce moment aux deux camps. Je ne pense pas que la justice restera longtemps indifférente aux preuves très claires d’intrusion du FSB dans les plus hautes structures d’Etat américaines.
Mais, si la justice elle-même est paralysée et passe sous la coupe de la nouvelle administration, et si les Américains ne font pas leur travail de défense de leur propre liberté et de celle du monde, il faudra qu’elle soit défendue par les bastions de la démocratie, lesquels se trouvent soudain en minorité à la surface du monde. Pour les Etats qui croient en la démocratie, en la liberté, en l’honnêteté et en la bonne foi dans les relations internationales, la transformation de l’Amérique, passant de Dr. Jekyll à Mr. Hyde, pose des problèmes existentiels suprêmes. Il n’est plus temps de délibérer à l’infini. Devant une menace inédite depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’Union européenne (UE) a deux missions dont dépendent sa propre survie et son rang dans le monde.
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La première est de redéfinir les relations entre les nations qui la constituent. La philosophie de l’Union européenne. D’ordinaire, il y a une tolérance à l’égard des dissidences par rapport à Bruxelles. Dans les temps que nous vivons et qui peuvent être considérés comme des temps de guerre, il est difficile de croire que le principe du vote à l’unanimité concernant la moindre initiative puisse encore fonctionner, quand un Etat aux visées souverainistes, telle la Hongrie, peut à tout moment bloquer une initiative par veto.
Ensuite, il y a trop de jeu dans les liens à l’intérieur de l’Europe unie. Les Etats-Unis d’Europe, construits sur un modèle similaire à celui des Etats américains, n’existeront pas, car les pays européens ne sont pas des carrés sur une carte. Au cours de leur histoire, leurs frontières ont souvent été tracées dans le sang. Mais resserrer les rangs mieux que d’habitude est désormais une impérieuse nécessité. Je crois que le Royaume-Uni devra réintégrer l’Union européenne et que les Etats dissidents souverainistes devront être clairement mis face à leurs responsabilités. Il est impossible que cette contrée merveilleuse, inégalable et irrépétable, ce terreau du génie scientifique et artistique humain qu’a toujours été l’Europe survive économiquement, socialement et militairement d’une autre manière qu’en étant mieux unie.
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Dante, De Vinci, Shakespeare et Goethe sont merveilleux, mais ils ne sont pas adossés à des divisions de blindés
Tout aussi urgente est la croissance massive de sa capacité de défense. On sait depuis longtemps que le Vieux Continent est vulnérable sur le plan militaire. Pendant des décennies, il s’est senti en sécurité grâce à la protection des Etats-Unis. Tous ses instincts de survie se sont atrophiés. L’armement a stagné de manière stupéfiante et intolérable. Dante, De Vinci, Shakespeare et Goethe sont merveilleux, mais ils ne sont pas adossés à des divisions de blindés. Le dicton affirmant que lutter contre les monstres impose de devenir une sorte de monstre est d’une tristesse terrible, mais il est vrai.
En tant qu’Européen pacifique et amoureux des arts, j’ai horreur des armes et des armées. Mais je sais qu’on ne peut faire sans. Dans les jours que nous vivons et qui ont basculé à la manière d’un bouton on-off, tu luttes pour ta propre survie ou tu disparais. En ce moment, la seule armée compétente et qui fait ses preuves en Europe est celle de l’Ukraine. Ce pays héroïque, qui protégera son existence et son intégrité quelles que soient les conditions pour le faire, devra être intégré dans l’UE aussitôt que possible. Son expérience dans la guerre contre la Russie est inestimable. Les armées européennes devront avoir un commandement centralisé. L’espoir d’une autoprotection existe. Tout défaitisme est inutile et contre-productif.
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Cela a été dit, que ni l’art ni la culture ne nourrissent son homme, mais l’un et l’autre fournissent des raisons de vivre. C’est le cas parce que l’art est une forme de liberté. Sans liberté, la vie n’a aucun sens. Je ne vis pas pour être humilié et méprisé par ceux qui ont le pouvoir, mais pour jouir de ma vie, de ma famille, de mes amis, du génie et de la bonté de mes semblables. J’ai vécu quarante-deux ans dans une dictature, je connais la valeur de la liberté.
« La plus singulière différence entre le bonheur et la joie, c’est que le bonheur est un solide, alors que la joie est un liquide », écrivait J. D. Salinger (1919-2010) dans une de ses nouvelles. Tout comme le bonheur est le solide de la joie étincelant dans l’instant, la liberté est le solide de la vie. La liberté est la vie concentrée en un point de lévitation et d’extase. C’est le sentiment le plus puissant dont l’être humain soit capable, parce que, sans lui, notre vie nous coule entre les doigts sans consistance, comme de l’eau.
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Traduit du roumain par Laure Hinckel.
Mircea Cartarescu, régulièrement cité pour le Nobel de littérature, est l’écrivain roumain le plus lu à travers le monde. Derniers livres parus : « Melancolia » et « Théodoros » (Noir sur blanc, 2021 et 2024).
Mircea Cartarescu (écrivain); envoyé par l’auteur; à suivre en premier sur Le Monde