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8 Mai : à Kyiv, des commémorations au goût amer

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Retour de l’idée de guerre en Europe : «Les Européens sont en train de redécouvrir que leur sécurité a un prix»

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Dans la capitale ukrainienne, le 80e anniversaire de la victoire contre l’Allemagne nazie fait douloureusement écho à la guerre menée contre la Russie.
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Veronika Dorman
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Aux bruits de bottes qui feront trembler la place Rouge à Moscou vendredi 9 mai, quand la Russie célébrera en grande pompe le 80e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne nazie, Kyiv répondait, ce jeudi 8 mai, par une sobre «Journée du souvenir et de la victoire sur le nazisme pendant la Seconde Guerre mondiale 1939-1945». En début de matinée, le président Volodymyr Zelensky et son épouse, tout de noir vêtus, accompagnés seulement des ambassadeurs et de quelques membres du gouvernement, se sont présentés devant le monument du soldat inconnu et la flamme éternelle, pour une cérémonie brève et confidentielle. Depuis le début de l’offensive russe, en 2022, le pays ne célèbre plus en pompe officielle aucune fête nationale. Ce n’est qu’une fois le cortège présidentiel reparti en trombe et l’imposant dispositif de sécurité levé que les Kyiviens ont pu venir à leur tour déposer des œillets et des roses par-dessus les bouquets officiels.

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A l’heure européenne

Tamara vient commémorer tous les ans la mémoire de son père, Andreï Doritchenko, lieutenant de l’Armée rouge, originaire de la région de Kyiv et qui a combattu à Stalingrad. La vieille dame aurait préféré continuer de célébrer la victoire le 9 Mai, «comme avant, quand nous étions tous unis». Mais dès 2015, alors que la Russie avait ouvert les hostilités et envahi une partie de son territoire, l’Ukraine avait commencé à prendre ses distances et introduit le 8 Mai, pour se mettre à l’heure européenne. En 2023, le divorce fut définitivement consommé, et le 8 Mai devint une fête nationale. D’autant que la Russie a fini, ces dernières années, de s’approprier la mémoire de la «Grande Victoire» dans la «Grande Guerre patriotique», qu’elle a érigée en culte et qu’elle utilise pour justifier l’offensive contre l’Ukraine.

«En tentant de s’approprier l’Ukraine, la Russie s’approprie la mémoire d’autrui et déforme l’histoire, a dénoncé Volodymyr Zelensky sur Telegram, en publiant les images de la cérémonie matinale. Et nous n’abandonnons pas cette mémoire au nouveau nazisme russe, tout comme nous ne lui abandonnons pas notre présent.» Quelques heures plus tôt, le président s’était adressé aux Ukrainiens, assimilant la guerre d’il y a huit décennies à celle que la Russie a déclenchée il y a trois ans contre l’Ukraine : «Malheureusement, il y a trois ans, la situation s’est reproduite et, comme auparavant, la sirène d’alerte aérienne a de nouveau retenti au-dessus de Kyiv, le mal s’est de nouveau abattu sur notre terre ukrainienne.»

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Reprendre possession de l’histoire

Le passé et le présent se font écho et se répondent dans l’enceinte du musée de l’Histoire de l’Ukraine dans la Seconde Guerre mondiale. A l’entrée du parc mémoriel s’élève une petite construction du XIIIe siècle, une porte d’entrée dans l’ancienne forteresse, qui rappelle vaguement un théâtre en miniature. L’effet est renforcé par l’inscription «DETI» («enfants»), en grandes lettres sur le sol, allusion abrupte au théâtre de Marioupol, bombardé par les Russes le 16 mars 2022, et dans lequel périrent des centaines de personnes et de nombreux enfants. A l’intérieur, sur le mur du fond, entre deux anges en papier mâché, défilent les portraits des enfants tués depuis le début de l’offensive russe, dans toute l’Ukraine. Dmytro (1) tire sa mère par le bras :

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«Ils sont vraiment morts ?

― Oui.

― Même les tout-petits ?

― Oui.

―Et les plus grands aussi, c’est quand ça a fait boum

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Le gamin de 4 ans regarde avec de grands yeux écarquillés. Puis fait comprendre à sa mère qu’il veut ressortir à l’air libre. «On vient souvent ici parce qu’il aime bien regarder les chars et les missiles, s’excuse presque Olha (1), brune menue au regard clair. Moi je regarde ces vieux obus et je me dis que c’est insensé qu’aujourd’hui des gens continuent à considérer que c’est normal de les lancer sur d’autres gens.» Depuis trois ans, Dmytro a appris à se réfugier dans la salle de bains pendant les alertes aériennes, sans jamais vraiment comprendre ce qui se passait. Mais le 24 avril, quand la capitale a été violemment frappée, «il a eu très peur pour la première fois, et depuis il n’arrête pas de me demander si les gens meurent quand ça fait boum».

Sur le parvis du musée, une dalle grise flanquée d’une foule monumentale de soldats, travailleurs, femmes et orphelins, à l’ombre de la gigantesque Mère Patrie, les Ukrainiens entendent reprendre possession de leur histoire et de leur place dans celle, tragique, de la Seconde Guerre mondiale. «L’Ukraine, qui n’avait alors pas de statut d’Etat, s’est vu refuser la possibilité de développer sa propre version des événements de la guerre», clame le panneau d’ouverture de l’exposition «Notre Victoire», qui présente en chiffres et statistiques l’apport des Ukrainiens dans la lutte contre le nazisme. Et de conclure : «Comme il y a quatre-vingts ans, l’Ukraine combat non seulement pour son propre avenir, mais pour l’avenir de toute l’Europe.»

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Veronika Dorman

(1) Le prénom a été changé.

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