Transition écologique
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Contre les populismes, l’Etat stratège doit réinvestir la transition écologique
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Matthieu Goar
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Au lieu de laisser, par peur de la réaction de la société, l’Assemblée nationale détricoter des mesures très importantes de la loi Climat et résilience et les extrêmes récupérer toutes les colères liées à l’écologie, l’exécutif devrait reprendre la main à long terme sur ce thème essentiel.
L’ombre des « gilets jaunes » continue de poursuivre la vie politique française. Lors de l’hiver 2018-2019, les manifestations, émaillées de violences, avaient contraint le gouvernement d’Edouard Philippe à reculer sur la taxe carbone. Un dispositif vertueux d’un point de vue climatique mais très mal pensé socialement. Pour s’en sortir par le haut, l’Elysée avait organisé une convention citoyenne pour le climat qui avait abouti à la loi Climat et résilience votée en 2021. Quatre ans plus tard, craignant la réaction de la société, des mesures très importantes de ce texte sont en train d’être détricotées à l’Assemblée nationale et au Sénat. Comme une deuxième victoire des « gilets jaunes ».
Les zones à faibles émissions (ZFE) censées améliorer la qualité de l’air dans les métropoles ? Balayées en commission par une offensive conjointe des députés d’extrême droite, de droite et de certains « insoumis » et macronistes. L’objectif zéro artificialisation nette (ZAN) qui doit mener à une baisse de la bétonnisation jusqu’à la neutralité en 2050 ? Le secteur industriel est en passe de s’en faire exempter grâce à Bercy.
Le gouvernement, divisé sur ces questions, dénonce une dérive populiste. A l’instar de la taxe carbone, les ZFE font l’objet d’une immense désinformation dans les débats politiques. Dans un tweet, le Rassemblement national (RN) a soutenu ces « 10 millions de Français » qui se voient « refuser l’accès à 30 agglomérations sur le territoire » depuis le 1er janvier. Si 10,4 millions de véhicules de particuliers sont immatriculés Crit’Air 3, 4 ou 5 selon le ministère de la transition écologique, seules quatre agglomérations devaient interdire jusqu’au Crit’Air 3 cette année.
Décrivant une politique contre les « gueux » victimes d’une « ségrégation sociale », l’écrivain Alexandre Jardin a tenté de fédérer les rancœurs sur les réseaux sociaux. Refusant d’appliquer le ZAN, Laurent Wauquiez, à l’époque président Les Républicains (LR) de la région Auvergne-Rhône-Alpes, avait critiqué, à l’automne 2023, un dispositif « ruralicide » imposé depuis Paris. Une loi de simplification venait pourtant d’être votée.
Un changement dans les modes de vie décidé par les élites contre le peuple, une évolution imaginée par les métropoles contre les campagnes… Les ingrédients de la marmite populiste sont connus. Et le gouvernement ne pouvait pas être surpris par la tonalité de ces attaques. Depuis l’épisode des « gilets jaunes », l’extrême droite, imitée par une partie de la droite et d’autres personnalités du centre et de la gauche, tente de récupérer toutes les colères liées à l’écologie. Lors des élections régionales de 2021, le RN avait mené une virulente campagne contre les éoliennes terrestres. Lors des élections européennes de 2024, Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, a vitupéré contre Bruxelles et les dirigeants français qui veulent « culpabiliser la vieille grand-mère qui va acheter le pain avec sa 206 plutôt que d’interroger la mondialisation ».
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Contourner le front du refus
Dans ce contexte, le vote de la loi Climat et résilience, qui avait épuisé des dizaines de conseillers parlementaires, n’aurait dû être qu’un début. Après les tractations parlementaires, il fallait tenter d’assécher le terrain des populistes. Beaucoup de chantiers ont pourtant été laissés en jachère.
Pour éviter d’être taxés de jacobinisme, les ministères ont voulu que les collectivités gèrent le dossier des ZFE. Par peur de prendre des coups et par manque de moyens, l’exécutif a déserté ce dossier alors qu’il avait des missions stratégiques à remplir : pédagogie quotidienne sur l’amélioration de la qualité de l’air, renforcement des dotations pour développer les infrastructures de transports en commun, ciblage des aides à la décarbonation vers les ménages concernés par les ZFE… Au lieu de cela, les premiers ministres Gabriel Attal, Michel Barnier et François Bayrou, confrontés à des difficultés budgétaires, ont choisi de réduire les aides en faveur des véhicules les moins polluants. Sur le ZAN, l’exécutif a laissé prospérer la rancœur de certains élus locaux qui n’ont pas été assez accompagnés.
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Cette expérience grandeur nature prouve que la transition écologique, sujet transversal et anxiogène, ne se proclame pas en votant des lois ambitieuses, mais doit être pensée dans sa globalité, c’est-à-dire jusqu’au « dernier kilomètre », une expression souvent employée par Emmanuel Macron. A l’heure des populismes, cet échec nécessite une réflexion en profondeur. Dans leur livre Décider et agir. L’action publique face à l’urgence écologique (Ed. de l’Atelier, à paraître le 28 mai, 21 euros), des agents et des chercheurs de la fonction publique, réunis dans le réseau Le Lierre, insistent sur la fonction stratégique que doit réendosser l’Etat. « Pour convertir la majorité, le rôle de la puissance publique consiste cette fois à faire en sorte que les citoyens disposent de solutions accessibles qui leur permettent effectivement de changer leur mode de vie, constatent les auteurs. L’Etat a tendance à sous-estimer sa responsabilité, mais aussi sa capacité en matière de structuration de l’offre. »
La France en est capable. En dix ans, grâce à 5 milliards d’euros d’argent public, qui ont attiré quatre fois plus d’investissements privés, le plan France très haut débit a permis d’équiper plus de 80 % de foyers sans dérive des coûts. De quoi inspirer la transition écologique ? Pour contourner le front du refus, les auteurs explorent plusieurs pistes pour l’Etat : inciter plutôt qu’interdire, se concentrer sur des chantiers importants comme le développement des infrastructures, limiter le nombre d’interlocuteurs et tenter d’organiser le marché de la rénovation énergétique des bâtiments. Une stratégie qui ne peut se déployer qu’en étant actif sur le long terme. Le contraire de ce qui a été fait pour les ZFE et le ZAN.
Matthieu Goar à suivre sur Le Monde