«Coulée brune»: les mille stratégies du fascisme pour envahir le langage
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Dans un essai Olivier Mannoni dissèque le mécanisme d’un discours politique aux relents de catastrophe connue.
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Olivier Mannoni est le passeur des mots les plus malfaisants de notre histoire moderne. Dans le cadre de son métier de traducteur, il est entré dans la pensée des architectes de la Shoah pour en traduire en français la moelle toxique et la rendre accessible aux chercheurs, étudiants et citoyens désireux de comprendre comment on en arrive à institutionnaliser la haine et le meurtre et à convaincre tout un peuple du bien-fondé d’un génocide.
Cette expérience de traduction, il l’a racontée dans Traduire Hitler, paru en 2022, où il lance un premier cri d’alarme: si les nazis appartiennent à l’histoire, la bête immonde n’est qu’endormie. Les premiers signes de la violence passent toujours par le langage et l’architecture de l’autoritarisme se retrouve dans les discours de certains politiques passés maîtres dans l’art de la manipulation des foules.
Dans Coulée brune, Olivier Mannoni aborde et dissèque le discours des politiciens français qui reprennent cette mécanique de la haine. En détournant le langage, en vidant les mots de leur sens, en faisant appel à l’indignation au détriment de la réflexion et en compartimentant grossièrement les processus de pensée, les extrémistes politiques instillent l’idée que le monde se divise en deux camps, les bons et les mauvais, et qu’il convient de se ranger du côté de l’histoire qui n’accepte pas l’existence de l’Autre.
Nul n’est mieux à même que le traducteur, qui passe ses journées à lire entre les lignes, de pénétrer le message subliminal des fausses vérités assénées à longueur de discours. Avec Coulée brune, Olivier Mannoni pousse un cri dans la nuit et le brouillard des mots. Extraits.
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Communication ou propagande?
La propagande ne passe donc plus directement par un discours rationnel et construit mais par une agitation permanente, insidieuse, souvent d’une extrême violence verbale, n’hésitant pas à utiliser l’injure, la menace, les fausses nouvelles, les montages vidéo et photographiques dans le but de décrédibiliser les démocraties.
Le national-socialisme devient «de gauche», puisqu’il porte le mot «socialisme» dans son intitulé. L’Ukraine de Volodymyr Zelensky est peuplée de «nazis» alors que la nation même qui l’envahit porte de nouveau le drapeau de la race supérieure et ses rêves d’espace vital à l’Ouest. Le Rassemblement national français, dont toute la phraséologie est centrée sur le rejet de l’autre, l’obsession de l’immigration et l’admiration des pouvoirs autoritaires, demande à ce que le mot «extrême droite» ne soit plus employé à son propos, etc.
Ces attaques créent peu à peu une confusion généralisée du langage, conduisent à l’émergence simultanée de métalangues primitives et figées, coupées du réel. «La guerre c’est la paix. La liberté c’est l’esclavage. L’ignorance c’est la force»: le slogan fictif inventé par George Orwell dans 1984 est en train de devenir la réalité de notre langage politique.
Cette perversion radicale et profonde est un phénomène nouveau, international et profondément inquiétant. D’où vient-elle, et quels canaux a-t-elle empruntés pour s’imposer à nous?
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Perte de contrôle
À quel moment cette transparence sans concession du langage, fruit d’une longue tradition politique républicaine, s’est-elle abîmée dans cet océan de médiocrité poisseuse où nage aujourd’hui le discours démocratique? Il est vrai qu’à part de Gaulle et Mitterrand, on cherche en vain d’autres grands rhéteurs à la tête de la Ve République.
Ni Georges Pompidou, ni Valéry Giscard d’Estaing, ni, encore moins, François Hollande, ne laisseront de traces dans l’histoire de l’art oratoire, et si Jacques Chirac ne manquait ni de mordant ni d’humour, c’est surtout le technicien de la politique que l’on retrouve dans ses textes, exception faite, peut-être, de quelques exhortations: «Ne composez jamais avec l’extrémisme, le racisme, l’antisémitisme ou le rejet de l’autre. Dans notre histoire, l’extrémisme a déjà failli nous conduire à l’abîme. C’est un poison. Il divise. Il pervertit. Il détruit. Tout, dans l’âme de la France, dit non à l’extrémisme.»
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Nous pourrions peut-être vivre avec cette médiocrité rhétorique contemporaine –même si nous verrons plus loin qu’elle a atteint de bien plus profonds abysses ces dernières années– si un autre phénomène ne s’y était ajouté, si d’autres courants n’avaient distordu en profondeur un discours politique dont le niveau avait baissé jusqu’à le ramener à des batailles de slogans creux, d’invectives et de «petites phrases», tandis que le flou s’emparait des idées et des projets.
À quel moment a-t-on perdu le contrôle?
S’indigner au lieu de réfléchir
Si l’indignation pose ici un problème, c’est qu’elle efface au bout du compte tout autre mode de réaction plus positive. Elle épargne au lecteur toute réflexion réelle sur les faits, leurs causes et, le cas échéant, sa propre responsabilité dans le phénomène. Elle provoque ce contact électrique immédiat susceptible d’inspirer un «choc».
Le «choc» est justement un autre terme très en vogue dans les années 2010 et 2020: particulièrement apprécié depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron au pouvoir, il désigne, de manière extrêmement floue et souvent éphémère, la prise de mesures énergiques afin de remédier aux lacunes constatées dans un domaine défaillant. On a ainsi parlé de «choc des savoirs», de «choc de simplification», de «choc de l’offre» en matière de logement, de «choc des salaires» réclamé par les syndicats, de «choc de la prévention» dans le domaine des addictions, mais aussi des «chocs psychologiques» provoqués par les catastrophes climatiques.
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Il n’est pas anodin que cette expression ait connu une telle vogue sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui a toujours fait de la «disruption» l’un de ses chevaux de bataille. Seulement, voilà, le choc n’est pas un instrument poli- tique. Il ignore que toute progression sociale, toute avancée des idées, est au contraire le fruit d’un long travail de pensée et de dialogue. Le «choc» est une manière d’affirmer que, dans l’action, toute cette longue réflexion n’a aucune valeur. Même quand on organise des «conventions citoyennes» ou des «concertations» qui ne trouvent aucun débouché concret.
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Matraquage
Face à de tels phénomènes, une démocratie devrait disposer de remparts intellectuels solides, d’une pratique rationnelle rodée et puissante, de points de repère fixes et étayés. Or, ces avalanches de légendes urbaines, ces manipulations du langage et des faits, ces opérations souterraines et parfaitement ciblées fonctionnant sur le mode du matraquage semblent ne plus se heurter à aucune résistance.
Dans tous les cas, ces dérives profitent toujours aux mêmes: à une extrême droite raciste et autocratique, hostile à l’esprit et à la culture.
À droite comme à gauche, les positions tenues depuis des siècles par les esprits éclairés et instruits sont en train de s’effriter. La raison politique devient aussi folle qu’une boussole prise dans un orage magnétique. Inculte, aveuglée par des idéologies à géométrie variable, dépourvue de points de repère historiques, philosophiques et littéraires, elle tourne en tous sens et contribue à son tour à alimenter la déraison générale.
Les mots perdent leur sens, les grands courants politiques qui ont fait le socle de notre pays se dissolvent au gré des circonstances. La confusion généralisée s’installe. Et elle donne le jour à un univers de pensée où les mots n’ont, littéralement, plus aucun sens.
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La solution, l’éducation?
Le savoir, la culture, le socle de connaissances communes, s’ils ne sont en aucun cas un rempart absolu contre le racisme, l’autoritarisme ou, tout simplement, la bêtise, offrent malgré tout un solide bouclier contre l’aveuglement collectif. Et surtout, c’est dans le cadre de leur transmission, notamment par l’enseignement, que se met en place la base de la démocratie: le dialogue.
Celui qui ne maîtrise pas les outils du savoir et de la rhétorique n’a pas de place dans le dialogue de la cité. Il ne lui reste que la violence, lorsque sa situation est devenue trop insupportable, la résignation, lorsque le désespoir est devenu trop puissant, ou la fuite dans l’ésotérisme et les promesses d’un autre monde. Ces phénomènes sont exactement ceux auxquels nous avons été confrontés ces dernières années, de la désagrégation du mouvement des «gilets jaunes» aux antivax. Ce sont aussi ceux que l’on a identifiés aux États-Unis.
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Dans tous les cas, ces dérives profitent toujours aux mêmes: à une extrême droite raciste et autocratique, hostile à l’esprit et à la culture. Aux États-Unis, elles ont produit Trump. En Italie, le gouvernement Meloni. Et chez nous, elles risquent d’amener au pouvoir un parti fondé par d’anciens Waffen-SS et membres de l’OAS, qui a fait de la lutte contre les immigrés le moteur de son action politique et qui, pour le reste de son discours, nage dans une confusion et une contradiction permanentes d’où ne ressortent guère que la xénophobie, la démagogie, mais aussi le mépris de la culture et des enseignants.
La maîtrise du langage est un outil crucial pour qui veut contrôler son destin dans la cité. Depuis la IIIe République, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en donnait le cadre. L’une comme l’autre ont été concurrencées par les instruments audiovisuels: télévision, ordinateur et pour finir le smartphone et ses applications chronophages. La vague est immense, qui porte ces divertissements dégradants, ces fausses informations, ces parodies de médecine ou de science, ce retour atterrant des croyances et des superstitions. Nous aurons du mal à y résister.
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Bérengère Viennot
13 octobre 2024
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