Sélectionner une page

La lecture, une mine de bienfaits pour notre cerveau

.

Sylvie Chokron, Directrice de recherches au CNRS, Laboratoire de psychologie de la perception, université Paris-Descartes

.

Lire mobilise une grande partie de notre encéphale, contrairement à ce qui se passe lorsque l’on scrolle sur son téléphone, rappelle la neuropsychologue Sylvie Chokron. Cette riche activité stimule aussi notre habileté à changer de point de vue et à ressentir les états mentaux d’autrui.

.

.

  23 avril 2025

.

Les humains sont des conteurs. Ils se racontent des anecdotes, échangent des secrets et des confidences. S’ils passent une grande partie de leur temps à produire des histoires, ils en consomment également beaucoup !

Mais à force d’être baladés de vidéos en photos par des algorithmes qui nous imposent ce que nous devons regarder, on en oublierait presque le bonheur de choisir un bon livre et de profiter pleinement de ce voyage intérieur. Car lire nous permet de nous identifier à des personnes inconnues ou disparues, de découvrir de nouvelles contrées, de vivre à des époques révolues ou futuristes, de raisonner, de mémoriser et même d’imaginer la suite du récit.

Lire mobilise ainsi une grande partie de notre cerveau, contrairement à ce qui s’y passe lorsque l’on voit défiler à toute allure de courtes vidéos sur nos écrans… Raymond A. Mar, de l’université de York (Toronto, Canada), a ainsi démontré que la lecture de textes activait, au-delà de la tâche de conversion de signes écrits en langage, un large réseau d’aires cérébrales dont, entre autres, le cortex préfrontal, le sillon temporal supérieur bilatéral, la jonction temporo-pariétale droite et le gyrus frontal gauche.

.

Fait intéressant, ces structures ne s’activent pas seulement lorsque nous lisons, mais également lorsque nous tentons de comprendre ce qui se passe dans la tête de personnes réelles avec lesquelles nous interagissons. Ces capacités sont regroupées sous le terme de « théorie de l’esprit » et désignent notre habileté à changer de point de vue et à ressentir les états mentaux d’autrui.

.

« Lire, c’est boire et manger »

Afin d’élucider la mise en jeu de ces processus pendant la lecture, Chun-Ting Hsu et ses collègues de l’université de Berlin ont proposé à des participants de lire 120 passages de la série Harry Potter et d’en évaluer la charge émotionnelle pendant que l’on enregistrait leur activité cérébrale en IRM fonctionnelle. Les résultats confirment clairement une activation des régions associées au traitement des émotions, à la compréhension des situations et à la théorie de l’esprit.

Ces auteurs ont également pu montrer que plus les sujets éprouvaient de la peur, plus ils se sentaient en immersion dans le livre et plus leur cortex cingulaire s’activait, reflétant ainsi le degré d’empathie du lecteur pour les personnages du livre. Les résultats révèlent que les descriptions détaillées de la douleur ou de la détresse des personnages activent dans le cerveau du lecteur les régions impliquées dans sa propre perception de la douleur !

Si la peur est un puissant moyen de nous identifier aux personnages, que se passe-t-il lorsque nous sommes plongés dans la lecture d’un roman policier ? Pour répondre à cette question, Moritz Lehne, de l’université libre de Berlin, et ses collègues ont enregistré l’activité cérébrale de participants en IRM fonctionnelle pendant que ceux-ci lisaient une nouvelle à suspense, Le marchand de sable, de E.T.A. Hoffmann [1776-1822].

.

Les sujets devaient évaluer le suspense ressenti après chaque passage pendant que l’on enregistrait leur activité cérébrale. Leur évaluation s’est avérée être liée à l’activation d’un réseau d’aires cérébrales frontales, pariétales et temporales associées à la cognition sociale mais aussi aux capacités d’inférence prédictive, processus crucial pour notre cerveau, qui prédit en permanence ce qui va arriver pour s’y adapter au mieux…

En plus des émotions fortes, le suspense active ainsi d’autres fonctions très élaborées telles que l’attente, l’anticipation, la prédiction, ou encore le raisonnement et le jugement critique. Quoi de mieux pour stimuler notre intellect ? Victor Hugo affirmait : « Lire, c’est boire et manger. » S’il était confronté à notre monde actuel, il ajouterait peut-être que lire est sans doute aujourd’hui l’un des meilleurs moyens de sauver notre cerveau.

.

Sylvie Chokron, Directrice de recherches au CNRS,

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *