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Aïda Tavakoli : « Les leçons de l’histoire ne sont jamais apprises »

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La fondatrice de l’association We Are Iranian Students réagit aux bombardements de l’armée des États-Unis, qui ravivent le traumatisme de l’attaque de l’Irak de 2003. « L’ingérence extérieure n’a jamais apporté autre chose que du chaos », dit cette opposante au régime des mollahs..

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Marie Turcan

22 juin 2025

 

Derrière son pupitre, Donald Trump a vanté un « succès militaire spectaculaire ». Si le « président de la paix » a fait mine d’envisager la voie diplomatique quelques jours, il a finalement préféré la force des bombes, larguées sur les trois sites nucléaires iranien de Natanz, Ispahan et Fordo dans la nuit de samedi à dimanche 22 juin.

En entrant brusquement en guerre avec l’Iran, les États-Unis ont choqué le monde diplomatique occidental, qui peinait encore à trouver, ce dimanche au réveil, les mots pour y répondre. Tout juste l’Union européenne a-t-elle demandé l’évitement d’une « spirale de chaos ». L’Iran, par la voix du ministre Abbas Araghtchi, parle quant à lui d’« événement scandaleux » et de « conséquences durables ».

Pendant ce temps, 90 millions d’habitants et d’habitantes peinent à faire entendre leurs voix. Les autorités iraniennes ont imposé depuis le 18 juin une coupure d’Internet, limitant toute communication avec l’intérieur du pays. Mais s’ils pouvaient parler, seraient-ils pour autant entendus ? Aïda Tavakoli, doctorante à l’université de Cergy-Paris et fondatrice de l’association We Are Iranian Students, dénonce la dépolitisation de la population iranienne, réduite soit au silence, soit au statut de victime démobilisée.

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Les États-Unis viennent de bombarder l’Iran. Quelle a été votre première pensée en l’apprenant ?

Aïda Tavakoli : C’est une démonstration, une fois encore, du fait que l’ordre qu’on a tenté d’établir après la Seconde Guerre mondiale est constamment bafoué par ses dirigeants. Aux États-Unis, certains ont rappelé que Trump a été élu sur ses prétendues capacités à ramener la paix dans le monde… mais qu’il vient de s’engager à la place dans une guerre. Les leçons de l’histoire ne sont jamais apprises.

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Aïda Tavakoli à Mediapart le 19 juin 2025.
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À quels événements pensez-vous ?

Ça me rappelle de très mauvais souvenirs de 2003, quand les États-Unis ont attaqué l’Irak. À l’époque, ils avaient une rhétorique différente de celle de Trump, mais la même intention : prétexter rendre le monde plus sûr, grâce à une attaque. Mais ramener la paix avec des bombes illégales, ça n’a jamais fonctionné. Même depuis la chute de Saddam Hussein, la région n’est toujours pas stable.

De surcroît, dans le cas de l’Irak, l’attaque était basée sur un mensonge : les Irakiens n’avaient pas d’armes de destruction massive. Tous ces dirigeants qui se positionnent comme défenseurs du monde libre ont en fait, dans leur histoire, allègrement diffusé des propagandes mensongères pour attaquer des pays, dont les populations civiles paient le prix. L’ingérence extérieure n’a jamais apporté autre chose que du chaos. On envoie des bombes, pour libérer prétendument une population. Or les bombes écrasent, amènent du chaos, appauvrissent et invisibilisent.

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Que pensez-vous de la position actuelle de la France ?

Je ne comprends pas que le président français décide encore de négocier avec des mollahs. Si je condamne fermement, sans aucune ambiguïté, les bombardements israéliens et l’ingérence américaine, je condamne tout aussi fermement Emmanuel Macron, qui propose, comme alternative, de négocier avec un régime qui est pourtant terminé. Il n’est ni un partenaire crédible pour l’Occident ni un représentant légitime de la population civile iranienne.

 

Les populations civiles sont radicalement méprisées. : Aïda Tavakoli

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Ceux qui doivent se trouver à la table des négociations aujourd’hui, ce sont les opposants politiques iraniens, qui sont dans les prisons. On devrait être capables de les considérer comme des représentants légitimes de la société civile et de donner à cette dernière la possibilité de choisir son gouvernement suivant, d’organiser un processus électoral libre sous surveillance internationale.

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Vous parlez d’une population qui semble « oubliée » du narratif occidental actuel.

Quand on considère la population, c’est uniquement comme un dommage collatéral : des gens qu’il faudrait protéger ; des femmes et des enfants… Mais ce n’est pas juste des gens qui vivent dans leur maison et qui sont bombardés, c’est une force politique ! Elle doit être associée au processus politique de son pays, qui a le droit à l’autodétermination. Or, tout est invisibilisé : les structures, les demandes, les potentiels leaders…

Il y a un processus de dépolitisation, qui se fait aux dépens des populations civiles, pas seulement iraniennes, mais aussi palestiniennes, gazaouies en particulier, de la population israélienne qui reçoit des missiles iraniens, de la population syrienne qui a souffert pendant quinze ans… Ces populations sont radicalement méprisées. C’est une décision totalitaire de ne jamais considérer ces populations civiles comme ayant droit à l’autodétermination.

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La communauté internationale semble pour l’instant figée, incapable de trouver une réponse appropriée à ce qu’il vient de se passer.

C’est complètement irresponsable. L’ensemble de la communauté internationale, censée défendre les principes d’un monde libre et les droits fondamentaux humains, manque de lucidité face à ce qu’on est en train de construire comme monde.

Giuliano da Empoli l’a écrit dans son essai brillant L’Heure des prédateurs (Gallimard, avril 2025) : les prédateurs, ce sont ces dirigeants comme Trump, Poutine, Nétanyahou, Khamenei, qui n’ont aucune vision du monde. Leurs actions sont vides de sens, elles ne sont que des démonstrations de pouvoir et de rapports de force. Derrière, il n’y a rien d’autre, pas d’ordre du monde, pas de protection des civils, pas de vision, pas d’avenir. Ce n’est que de l’effet de surprise, un théâtre de l’absurde.

Le monde que nous proposent aujourd’hui Donald Trump et Benyamin Nétanyahou, c’est un monde dans lequel, quand un dirigeant nous déplaît, on s’autorise à envisager de le tuer ! Ali Khamenei est évidemment un criminel, qui devrait être derrière les barreaux et qui ne représente plus la population iranienne, mais l’Iran est un pays souverain, qui a des frontières. De quel droit un autre pays pourrait-il s’autoriser à tuer un dirigeant ? Et demain, si on arrive à avoir un dirigeant choisi par la population iranienne à travers des élections libres, mais qu’il n’est pas au goût de M. Trump, on fait comment ?

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Avez-vous des nouvelles de proches en Iran ?

Je n’ai plus aucune nouvelle de ma famille depuis jeudi. Mon cousin est parti en service militaire obligatoire, je ne sais s’il a été ciblé ou pas, je n’ai pas de nouvelles de lui. Mais je ne suis pas la seule. Il y a des millions de parents qui voient leur fils partir en service militaire, des jeunes hommes qui veulent juste avoir une vie digne, avec des droits, construire une famille, pouvoir se nourrir, aller au boulot… Et se retrouvent aujourd’hui visés par des bombes qui disent les libérer.

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Quelle peut être la perspective pour briser ce cycle de l’histoire qui se répète, selon vous ?

Une perspective serait de déplacer toute l’ingéniosité, les moyens et l’ambition dont on a su faire preuve pour préparer des attaques militaires d’ampleur sur l’Iran, et de les utiliser plutôt pour donner des droits à la population iranienne, demander la libération des prisonniers politiques et organiser des élections libres sous surveillance internationale.

Quand on voit les moyens colossaux qui ont été dépensés pour ces attaques militaires, le nombre d’espions, le niveau d’infiltration de la société iranienne pendant quinze ans… Là, personne ne s’est dit qu’investir autant, c’était utopiste ou naïf ! Mais quand on parle d’autodéterminiation des peuples, on serait totalement utopiste. La seule alternative qu’on nous propose, c’est de négocier avec des criminels.

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Les voies diplomatiques prônées par le ministère des affaires étrangères français ne vous semblent pas à la hauteur ?

S’il s’agit d’avoir comme interlocuteur le régime islamique, je condamne ces voies diplomatiques. Nos dirigeants semblent n’avoir que deux solutions : soit bombarder, soit négocier avec les mollahs. Les deux témoignent du mépris de la société civile iranienne. Il faut un isolement complet du régime islamique – diplomatiquement, pas sous les bombes – et inviter à la table des négociations des opposants politiques qui existent.

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Marie Turcan à suivre sur Médiapart

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