Sélectionner une page

 

Dans le techno-cocon

.

La Silicon Valley est à la fois la terre de l’émancipation promise et le creuset de l’aliénation. Dans Vallée du silicium (Seuil, 2024), Alain Damasio observe la désagrégation du lien entre les personnes au profit de l’interconnexion.

.

Nicolas Léger
juil./août 2024
.

Un visiteur assiste à un spectacle stupéfiant : dans les rues de San Francisco, des hommes et des femmes errent, tels des zombies, courbés sous les effets du Fentanyl. Cette drogue a changé les rues et la vie des habitants de Tenderloin ; pourtant, non loin de là, trône le siège de Twitter, à quelques kilomètres seulement du gigantesque Ring d’Apple. Cette scène, semblant surgir d’une dystopie, est racontée par Alain Damasio, dans l’une des chroniques de son essai Vallée du silicium. Le décor est donc celui de la Silicon Valley, matrice culturelle et technologique, avant-garde du monde contemporain. Pourtant, cette région américaine est aussi le lieu d’un paradoxe et d’un retournement : terre promise de l’émancipation et des utopies libertaires, elle est devenue le creuset de l’aliénation et d’une certaine déshumanisation. Damasio dresse une généalogie et engage une méditation sur cette promesse trahie en parcourant les rues, rencontrant les acteurs de cette cité d’un nouveau genre. Ainsi le spectacle tragique de Tenderloin, enfer au cœur de l’oasis high tech, sidère-t-il l’auteur : « Comment peut-on adosser, accoler presque la richesse la plus obscène à la pauvreté la plus féroce ? Comment l’immeuble de Twitter peut-il rester debout à deux cents mètres de là et ne pas être pillé sous l’insurrection de militants ou s’écrouler sous une attaque de drogués zombies à la World War Z, enfin réunis dans la conscience commune de leur état ? »

.

Sa réponse sous forme d’hypothèse est implacable : la Silicon Valley est le lieu même de la disparition du « lien », ou plutôt de sa désagrégation progressive. Cette disparition est à ses yeux la conséquence, si ce n’est le dommage collatéral, des nouvelles technologies et des bouleversements anthropologiques qu’elles induisent. Elles-mêmes sont issues d’un trait culturel américain : « La Silicon Valley nous offre un monde américain, quoi qu’on en pense. Rien d’universel en vérité. Elle répond à une culture relationnelle qui ne part jamais du collectif, comme en Asie ou en Afrique pour prendre des exemples sommaires, seulement de l’individu en tant qu’atome et centre de son monde, dont il va bien falloir, ensuite, penser les relations possibles avec les autres (le câblage). »

En effet, le modèle des communautés a prévalu pour penser celui des réseaux : les individus y sont devenus des points nodaux, des pôles interconnectés par l’interface des réseaux sociaux. Mais dans le même temps, le lien empathique, humain, s’est désagrégé au profit de l’interaction et de la réaction. Ce qui rendait possible la cohabitation des communautés multiculturelles s’est étiolé : la fréquentation des espaces communs de vie et de sociabilité ou encore la vie démocratique en ce qu’elle permet une conflictualité régulée et pacifiée.

.

La cybernétique, dans son ambition hégémonique, a favorisé une conception réductrice du sujet : ce dernier est un ensemble de données et d’informations aux prises avec un algorithme. Ses manières de sentir, de parler, d’éprouver, d’aimer, de rencontrer ou de s’informer passent désormais par des interfaces et des canaux conçus et élaborés en Californie. En s’appropriant et en étendant l’idée américaine de communauté, la cybernétique et la techno-industrie l’ont donc vidée de sa substance. En d’autres termes, le melting-pot est empêché et le patchwork américain se détricote sous les coups d’accélérateur des nouvelles technologies qui s’en sont inspirées : « les GAFAM n’ont pas tué les liens, ils les ont absentés », écrit Damasio. Les « communautés » Facebook, WhatsApp, Instagram et Twitter, se dispensant de ce qui vitalise les liens sociaux dans leur matérialité, ont contribué à l’isolement et favorisé le consumérisme. Or la tragédie contemporaine de l’Amérique est que « la seule unité collective (hors famille) qui a permis à ces individus de ne pas finir atomisés a été et reste la communauté. Communautés de voisinage, de quartier, parfois réunies autour d’une église ou d’une école, communautés agrégées par ethnie, par langue, par culture, par préférence genrée, par statut. Communautés que les réseaux sociaux, ironiquement, ont finalement copiées et reproduites parce qu’elles étaient le seul modèle de lien acculturé aux États-Unis. » C’est précisément l’isolement, le recul et la distanciation de ses communautés et leurs solidarités originelles par les interfaces de la Silicon Valley qui mettent à nu la fragilité de la nation américaine.

.

Ce que montre Damasio, c’est le triomphe de ce qu’il nomme le « techno-cocon ». Ces bulles tissées de confort, d’efficacité et de fluidité enveloppent les individus et les dispensent de se confronter au dehors et à l’altérité : « On n’arrive plus à grimper vers l’autre. Plutôt que de s’exposer, on se juxtapose en interposant l’interface entre nous. » Dehors et altérité sont alors perçus comme des contraintes, des obstacles, à contourner ou à abolir. Nombre d’exemples récents semblent donner raison à Damasio sur ce point : une simple fréquentation d’un fil Twitter ou l’explosion des livraisons Deliveroo à domicile en attestent. La sociologie de la Silicon Valley et ses modes de vie irriguent ces produits. L’auteur rappelle non sans humour qu’Elon Musk ou Mark Zuckerberg et leurs épigones ne se distinguent pas par leur sociabilité extravertie : « En réalité les leaders siliconés vendent un unique produit : leur futur. Et ils nous le markètent à l’échelle mondiale. C’est leur propre économie de désirs qu’ils nous font investir. Ils façonnent un monde à leur image, obnubilé par la performance qui privilégiera toujours l’interface au face-à-face. »

.

Cette culture « sans lien » mais de l’interconnexion étend sans cesse son domaine et traverse tous les pans de l’American way of life. Au pays de la voiture et de sa quasi-divinisation, l’avenir dessiné par nombre d’entreprises de la Silicon Valley est celui de la « voiture autonome », version motorisée de ces « techno-cocons  ». Cet exemple est symptomatique à bien des égards. La volonté de maîtrise et d’efficacité est synonyme de rejet et de peur de l’imprévu, de l’obstacle, jusqu’à la disparition… du conducteur lui-même. La délégation à l’algorithme répond à une double attente : rendre l’individu toujours plus disponible à la captation de son attention et contrôler, rationaliser la mobilité. Les chauffeurs Uber d’aujourd’hui, à ce titre, ne sont qu’une phase intermédiaire de cette évolution : leur vocation est en réalité de récolter les données de leurs prestations et trajets afin d’entraîner les algorithmes. Ceux-là mêmes qui géreront de futurs véhicules autonomes. La prolétarisation n’est qu’une étape avant la disparition de cet impondérable qu’est l’agent humain. Appauvrissement et aseptisation des vies humaines ont supplanté les promesses d’émancipation et d’enrichissement relationnel par la technologie.

.

L’enfer est pavé de bonnes intentions. En tant qu’auteur de science-fiction, Alain Damasio est le mieux placé pour cerner ce paradoxe d’utopies enfantant une société appauvrie et déshumanisée. Les promesses et les avertissements de la science-fiction ont été trahis par ceux qui y ont cru et y ont puisé leurs inspirations. Les sirènes du confort, de l’individualisme, du sentiment d’omnipotence ont mené à un asservissement technologique aux origines pourtant très humaines. Damasio est ancré dans une culture américaine et traversé de récits et de mythologies multiples. Pourtant, l’auteur évite l’écueil d’une techno-critique stérile dans cette réflexion portée par une prose et une poétique éclairantes. Au cœur de la matrice d’un présent et d’un avenir fascinants et pour le moins inquiétants, il rencontre des hommes et des femmes se distinguant par leur pugnacité et leur acuité. Nous y croisons un chercheur élaborant des bots pour contrer l’intoxication informationnelle et maintenir des possibles démocratiques à l’ère de l’intelligence artificielle, ou une artiste militante créant une fresque participative mettant à contribution les résidents locaux et révélant leurs aspirations simples et humaines alors que le désert gagne. Des potagers urbains et communs, comme des péninsules, réconfortent l’auteur. Car l’écrivain le rappelle dans un chapitre conclusif : une guerre a cours, celle des imaginaires. Si certaines batailles semblent s’être jouées à notre insu, celle d’une élaboration de technologies aux finalités autres que consuméristes est primordiale. Elle passe par l’invention d’une convivialité : sans elle, les artefacts numériques achèveront d’écraser nos singularités.

.

Nicolas Léger
juil./août 2024

« Vallée du silicium » de Alain Damasio

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *