« Pour l’Iranien que je suis, rien ne justifie l’atteinte à l’intégrité territoriale de mon pays »
L’État d’ Israël, après Gaza, la Cisjordanie, le Liban, La Syrie, le Yémen, attaque l’Iran. Où s’arrêtera le déchainement de haine et de violence de cet état (dirigé par l’Extrême Droite ) contres ses voisins ?Israël va t il enclencher une guerre mondiale ?
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Anoush Ganjipour, Philosophe
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La République islamique devrait être renversée par le peuple iranien, qui est seul maître de son destin, affirme le philosophe iranien Anoush Ganjipour, dans une tribune.
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Ça y est. Depuis longtemps, comme tant d’autres, je craignais cette catastrophe. Elle se déroule sous mes yeux, d’ici, à travers des images qui m’envahissent, dans les voix que j’entends à l’autre bout du fil. Voix d’un proche sous chimiothérapie, désormais privé de soins, mais d’ores et déjà meurtri par les explosions qui l’assiègent de toute part au centre de Téhéran. Et une autre voix, et encore une autre… Toutes ces voix iraniennes que personne n’entend ici en France, en Occident : voix des fameux « dommages collatéraux ». Dommages collatéraux, c’est décidément le sort auquel tous les peuples du Moyen-Orient doivent se résigner à tour de rôle. Et voici venu le tour des Iraniens.
Dans l’espace médiatique occidental, et surtout dans les circonstances actuelles, il faut se méfier des porte-parole autoproclamés du « peuple iranien », de ses femmes ou de sa grande majorité, qui s’oppose à la République islamique et qui est écrasée par celle-ci depuis des décennies. Je ne parle donc qu’en mon nom propre et tel que je vois les choses.
Je vois mon pays et son peuple pris en étau entre, d’une part, leurs bourreaux et, de l’autre, leurs agresseurs, leurs envahisseurs. D’où un paradoxe tragique : logiquement, je devrais être soulagé de voir que les chefs des gardiens de la révolution, grands responsables de tous nos malheurs, capables de massacrer sans scrupule des milliers d’Iraniens en quelques jours, en quelques heures, ont été éliminés. Leurs assassinats, finalement si faciles, si ridicules, dans leurs penthouses ou résidences de luxe, en dit long sur la classe des dirigeants de l’Etat islamique : un groupe de bandits, incroyablement incompétents et corrompus jusqu’à la moelle.
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Ni content ni soulagé
Mais je ne suis ni content, ni soulagé, non. Tout au contraire. Pour l’Iranien que je suis, rien ne justifie l’atteinte à l’intégrité territoriale de mon pays. En ce qui concerne la politique intérieure, la République islamique devrait être renversée par le peuple iranien, qui est le seul souverain légitime et maître de son destin. Les dirigeants de cet Etat et ses bourreaux devraient être jugés au tribunal de ce peuple et subir la sanction qu’ils méritent.
Quant aux relations entre les Etats, les modernes nous rebattaient les oreilles qu’il n’y a qu’un seul critère : le droit international, dans tout ce qu’il a de formel. Le même droit qui a reconnu l’existence de l’Etat d’Israël et celle de la République islamique. Aux yeux de ce droit, peu importe qu’un Etat protège son peuple alors qu’un autre laisse le sien à la merci d’une guerre sans ouvrir d’abris contre les bombardements, que l’un chérisse à juste titre chacun de ses morts quitte à les instrumentaliser pour sa propagande belliciste, alors que l’autre cache soigneusement le nombre réel des victimes civiles, lui aussi pour sa propagande, si inhumaine et stupide soit-elle. Pour ledit droit international, peu importent les « intentions » qu’un Etat attribue à l’autre. Sauf si vous êtes les Etats-Unis contre l’Irak, ou, plus récemment, la Russie de Poutine contre l’Ukraine, et maintenant l’Israël de Nétanyahou !
Parler d’« attaque préventive », c’est se moquer du monde, et le gouvernement israélien n’en est pas à son coup d’essai, on le sait bien. Dans les termes du droit international, Israël est l’Etat agresseur dans cette guerre, le reste n’est que la propagande à usage national aussi bien qu’international.
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Après une attaque de l’armée israélienne sur le bâtiment de la télévision nationale, à Téhéran, le 16 juin 2025.
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Pour l’Iranien que je suis, une comparaison révèle le tragique de la situation dans laquelle je me retrouve : pendant des décennies, la République islamique, ses juges et ses bourreaux arrêtaient, emprisonnaient, torturaient ou simplement tuaient dans la rue les journalistes, activistes, syndicalistes, les femmes non voilées ou toute voix critique au nom d’une certaine « loi préventive des actes criminels graves ». Et voilà que, maintenant, Israël bombarde ces mêmes gens au nom d’une attaque « préventive » qu’il prétend nécessaire pour sa sécurité et qui, selon Nétanyahou, devrait leur apporter accessoirement la liberté !
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Mythomanie des dirigeants
Le monde entier constate le niveau de l’infiltration du Mossad partout dans l’appareil d’Etat iranien. Comment le gouvernement israélien et son armée pouvaient-ils ignorer l’incapacité structurelle de la puissance militaire de la République islamique à pouvoir constituer une « menace existentielle » contre Israël ? Comment seraient-ils restés sans savoir que la prétendue puissance militaire est pour une grande partie un mythe nourri par la mythomanie des dirigeants de la République islamique ? Un mythe au développement duquel Nétanyahou lui-même a méthodiquement contribué dès son premier gouvernement, de 1996 à 1999. Des « menaces existentielles » toutes surprises dans leur lit au moment de la plus haute tension, voilà l’aspect tragicomique de ce mythe.
Il faut se rendre à l’évidence : ce que le gouvernement et l’armée israéliens sont en train de faire ne vise pas simplement la puissance militaire de la République islamique. Ils mettent en œuvre étape par étape le plan qui consiste à détruire les infrastructures de l’Iran. Comme toujours, nous devons prendre Nétanyahou au mot : faire avec l’Iran ce qu’on a fait avec la Libye.
Ni le droit, ni les instances internationales, mais un usage décomplexé de la force nue : c’est manifestement le seul moyen désormais convenable pour le gouvernement israélien de réaliser la stratégie sécuritaire qui lui paraît la « bonne », c’est-à-dire une stratégie qui lui laisse aussi les mains libres de faire à sa guise, non seulement à Gaza et en Cisjordanie, mais également au Liban, en Syrie, en Egypte, etc., sans aucune gêne extérieure. Une stratégie qui consiste à faire du Moyen-Orient une terre brûlée.
Après l’Irak, après la Libye, après le Liban, après la Syrie, c’est le tour de l’Iran. La nouvelle carte du Moyen-Orient que Nétanyahou promet de dessiner est celle d’une terre brûlée où Israël serait enfin en sécurité, y compris pour réaliser ses rêves messianiques. La liberté que Nétanyahou promet aux Iraniens doit être, elle aussi, comprise dans cette optique : la liberté d’une terre brûlée et de ses cimetières.
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Né à Téhéran, en 1978, Anoush Ganjipour vit en France depuis 2006. Il est philosophe, chercheur au CNRS et spécialiste de la pensée islamique.
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Il a récemment publié, avec Jean-Claude Milner, Parler sans détours. Lettres sur Israël et la Palestine (Cerf, 264 pages, 22,90 euros).
Anoush Ganjipour (Philosophe)