Agnès Sinaï, essayiste : « Seul notre attachement aux cours d’eau peut conduire à les protéger »
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Claire Legros
27 juillet 2024
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Entretien« Batailles d’eau ». L’idée de « biorégion » est née dans les années 1970 des mobilisations contre le détournement des fleuves de la côte ouest des Etats-Unis. Elle est reprise aujourd’hui en France par des collectifs qui défendent une autre relation au territoire et aux cours d’eau, explique Agnès Sinaï.
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Cofondatrice et directrice de l’Institut Momentum, laboratoire de réflexion sur les conséquences des crises écologiques, Agnès Sinaï est l’autrice de Réhabiter le monde. Pour une politique des biorégions (Seuil, 2023). Elle y retrace l’histoire de ce concept, né de la contestation des grands projets d’aménagement des rivières dans la Californie des années 1960, et qui propose de repenser l’occupation d’un territoire à partir des ressources dont il dispose, notamment de l’eau.
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L’idée de biorégion est née en Californie dans les années 1970. Dans quelles circonstances a-t-elle été formulée ?
Dans les années 1960-1970, les grandes villes de la côte ouest des Etats-Unis sont le creuset du mouvement hippie et de la contre-culture, qui critiquent la société américaine et le capitalisme. La guerre du Vietnam a marqué les esprits. Dans les universités californiennes notamment, le modèle américain est contesté. En Californie se joue aussi une autre bataille autour de l’eau. Les villes côtières ne disposant pas de ressources propres, elles se sont développées grâce au transfert massif de l’eau des fleuves du nord de l’Etat. Dès 1904, un immense aqueduc a été construit à travers le désert de Mojave. Puis il a fallu détourner le fleuve Colorado afin d’alimenter les robinets de Los Angeles.
L’urbanisation s’est amplifiée après la seconde guerre mondiale, et de nouveaux projets de grands travaux sont lancés dans les années 1960, dans le cadre du California State Water Project. Ils prévoient de détourner l’eau des rivières du nord de la Californie vers le sud grâce à un immense réseau de barrages, d’aqueducs, de canaux et de pipelines, afin d’alimenter les industries de la baie de San Francisco, et d’irriguer la vallée centrale où se développe une agriculture intensive.
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De quelles façons les biorégionalistes s’opposent-ils à ces projets ?
Ils dénoncent la violence de cette occupation, décuplée par l’utilisation de moyens techniques et des énergies fossiles. Dans son ouvrage The Destruction of California (Collier, 1966), Raymond Dasmann critique ce rapport agressif au territoire, sans égard pour les milieux naturels, et au détriment des habitants en aval, notamment les Mexicains, privés de l’eau du Colorado.
Le biorégionalisme propose de repenser l’occupation d’un territoire à partir des ressources dont il dispose, et en premier lieu de l’eau, essentielle à toute vie. Plutôt que de découper les villes et les Etats au cordeau comme c’est le cas aux Etats-Unis, cela suppose de redéfinir les territoires en fonction des fleuves et de leurs bassins versants, c’est-à-dire des zones où ils s’écoulent et qu’ils peuvent alimenter naturellement.
Ce mouvement de contestation participe à la naissance d’une écologie politique qui s’élève contre la transformation massive et accélérée des paysages américains. Des collectifs s’organisent pour habiter l’espace autrement, en mettant en place des formes diverses d’autogestion locale. Aujourd’hui encore, des milliers d’habitants de la côte ouest des Etats-Unis et du Canada se revendiquent membres d’une biorégion qui s’étend de la Californie du Nord au sud de l’Alaska, appelée « Cascadia » en référence aux premières mobilisations pour défendre les cascades.
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Vous écrivez que le projet est à la fois politique et poétique. En quoi consiste un mode de vie biorégionaliste, concrètement ?
Il existe une forme de pédagogie dans la pensée biorégionale. Il suffit de se demander d’où vient l’eau qui coule de nos robinets, comment elle chemine sous la terre, de quelle façon ont poussé les légumes que l’on consomme. L’accélération de l’étalement urbain et les infrastructures invisibilisent les flux nécessaires à la vie, non seulement l’eau, mais également l’énergie. Le biorégionalisme propose d’en prendre conscience. Plutôt que d’habiter un territoire, il s’agit de le « réhabiter », c’est-à-dire d’éveiller nos consciences, de partager et de prendre soin des ressources naturelles qui rendent nos régions habitables.
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Le projet est politique car il vise à agir sur les équilibres entre activités humaines et milieux naturels, et à organiser les circuits de production à des échelles permettant la régénération des écosystèmes. Pour occuper l’espace de façon qu’il ne soit pas détruit, les théoriciens du biorégionalisme aux Etats-Unis privilégient l’autonomie politique et la mise en place d’une démocratie directe et participative.
La pensée biorégionale est aussi poétique car elle passe par la sensibilité et l’attachement aux cours d’eau et à leurs milieux, aux autres vivants qui y cohabitent, à la mémoire des traces de celles et ceux qui nous ont précédés. Danse, théâtre, poésie s’entrelacent dès les origines du mouvement pour révéler les méandres de ces attachements.
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Comment expliquer que le concept de biorégion suscite un intérêt renouvelé dans les milieux de l’écologie politique ?
La prise de conscience des crises écologiques a ouvert dans les années 2010 une deuxième époque pour le mouvement, lorsque l’architecte et urbaniste italien Alberto Magnaghi – qui travaillait sur les villes et l’avenir des métropoles – a fondé la Société des territorialistes en Italie. Ce groupe réunit des chercheurs et chercheuses de disciplines variées – urbanistes, géographes, agronomes, sociologues, anthropologues, philosophes… – qui mènent des expériences de « biorégions urbaines » dans la péninsule italienne.
Plutôt que de diviser les territoires en zones spécialisées – espaces de production alimentaire, zones industrielles, centres administratifs… –, ils préconisent de réagencer les villes de manière à les rendre polyvalentes, à l’image des écosystèmes naturels, en développant des circuits de production alimentaires ou énergétiques plus courts. Cette reterritorialisation réduit les besoins de mobilité et la dépendance aux flux de la mondialisation. Elle suppose de rééquilibrer la démographie entre les territoires.
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En France aussi, de nombreux textes sur le biorégionalisme sont publiés ces dernières années, et des expériences locales s’en inspirent. Comment expliquer cet intérêt ?
Les crises écologiques sont aussi celles de nos attachements aux milieux naturels qui nous entourent. Des collectifs en lutte contre de « grands projets inutiles » en France s’inspirent de cette pensée pour proposer une autre relation au territoire et aux cours d’eau. Les mobilisations en cours, autour des mégabassines dans le Poitou, contre la bétonisation des terres fertiles de la plaine de France et de Saclay ou encore contre la construction de l’autoroute A69 dans le Tarn, revendiquent de nouvelles manières d’habiter l’espace, qui passent par le soin des milieux de vie et par des alliances inédites avec les autres habitants non humains.
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Dans ces dynamiques, l’eau tient une place centrale. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes a fait du triton marbré l’emblème de sa lutte. L’association Eau & Rivières de Bretagne, qui défend les cours d’eau contre les pollutions, invite désormais les habitants à élaborer des cartographies sensibles de fleuves côtiers. Le collectif Hydromondes mène des enquêtes de territoire pour éveiller de nouveaux imaginaires de l’eau et révéler les interdépendances hydrologiques.
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Vous avez travaillé plus spécifiquement sur l’Ile-de-France dans une perspective biorégionale. Quelles sont vos conclusions ?
La région est traversée de quelque 7 380 kilomètres de fleuves et de cours d’eau, qui forment plus de 80 bassins de rivières. Elle dispose d’une surface agricole utile de 600 000 hectares. Ces terres, parmi les plus fertiles au monde, sont aujourd’hui largement consacrées à la production céréalière destinée à l’exportation, à grand renfort d’irrigation. Nous proposons de repenser le territoire en fonction de la ressource en eau. Cela passe par la réintroduction de cultures bocagères, la reconstitution de zones humides et de prairies, bordées de chemins d’eau et de canaux. Il serait souhaitable de diversifier les productions pour prendre soin des sols et recréer des circuits alimentaires régionaux et interrégionaux, ce qui permettrait d’accroître l’autonomie alimentaire de l’Ile-de-France. Une ville comme Paris pourrait être affamée en quelques jours par l’interruption du flux des denrées alimentaires arrivant chaque jour à Rungis par camion.
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Quelle différence faites-vous entre ce redimensionnement des régions à l’échelle des bassins versants et le localisme prôné par l’extrême droite ?
Le localisme de l’extrême droite prône un repli territorial pour mieux défendre l’idée de territoires ethniquement purs et séparés. Il constitue un détournement de la vision biorégionaliste, fondamentalement antiraciste et aux antipodes de cette idéologie. La sensibilité et l’attention portée aux milieux de vie que sont les cours d’eau ne sont pas l’apanage des « natifs » d’un territoire. Que l’on y habite depuis toujours ou que l’on vienne d’y émigrer, chacun peut avoir une conscience biorégionale de son lieu de vie et en devenir coproducteur, à partir du moment où il l’habite de manière éveillée et non en simple consommateur de l’espace et des ressources. La biorégion n’est pas un « espace vital » où se fixe un peuple, au sens de la biogéographie inventée par le géographe allemand Friedrich Ratzel qui inspira les nazis. Elle ne peut se confondre avec la vision écofasciste et xénophobe qui fantasme sur des protectorats rivaux et régressifs.
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Les facteurs qui affectent aujourd’hui les fleuves et les rivières sont de nature globale, comme le réchauffement climatique et les polluants éternels. N’est-il pas vain de se replier sur l’échelle locale ?
Pour lutter contre ces catastrophes transfrontières, l’échelle globale est indispensable en effet. Les grandes négociations climatiques autour des COP, de même que les conférences des Nations unies sur l’eau, sont utiles pour éveiller les consciences mais restent lointaines. Les débats internationaux relèvent souvent d’une arithmétique abstraite. Dans la pensée biorégionale, seul notre attachement aux cours d’eau et à leurs milieux de vie peut conduire à les protéger, car c’est à cette échelle que nous en avons la responsabilité directe.
L’échelle biorégionale est au fondement d’une éthique de la responsabilité, écrit l’un des théoriciens du mouvement, Kirkpatrick Sale (L’Art d’habiter la Terre, Wildproject, 2020). D’une certaine façon, la Nobel Elinor Ostrom* ne dit pas autre chose lorsqu’elle souligne combien il est important d’adapter au contexte local les règles définissant l’usage d’un bien commun comme une rivière ou un étang. Plus on s’attache au bassin versant dont on dépend, plus on est prêt à se mobiliser pour le préserver durablement et équitablement.
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Claire Legros
27 juillet 2024
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Agnès Sinaï est une journaliste, essayiste et enseignante française née à Marseille le 28 juin 1966.
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Agnès Sinaï est une habituée des Rencontres de Die et de la Biovallée.
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Collapsologue, ses recherches portent sur l’analyse de l’état du monde actuel, sur les causes des ruptures environnementales et sociétales qui sont en train de produire l’effondrement de nos sociétés et de la biodiversité, ainsi que sur les possibilités d’actions telles que la décroissance, la résilience locale, la biorégion, pour tenter de s’adapter aux catastrophes imminentes.
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Publications
- Sauver la Terre, avec Yves Cochet, éd. Fayard, Paris, 2003
- Veilleurs de l’eau, éd. La Découverte, Paris, 2007
- Labo-Planète, avec Catherine Bourgain et Jacques Testart, Fayard, 1001 Nuits, Paris, 2011
- L’Eau à Paris. Retour vers le public, éd. Eau de Paris, 2014
- Petit traité de résilience locale, avec Hugo Carton, Pablo Servigne, Raphaël Stevens, éditions Charles Léopold Mayer, Paris, 2015
- Walter Benjamin face à la tempête du progrès, Le Passager clandestin, Neuvy-en-Champagne, 2017
- Biorégion 2050. L’Île-de-France après l’effondrement, avec Yves Cochet et Benoît Thévard, Institut Momentum, 2019
- Réhabiter le monde : Pour une politique des biorégions, Seuil Anthropocène, 2023
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Direction d’ouvrage
- Politique de l’Anthropocène, Presses de Sciences Po, Paris
- I. Penser la décroissance, 2013
- II. Économie de l’après-croissance, 2015
- III. Gouverner la décroissance, 2017
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*Elinor Ostrom, née le 7 août 1933 à Los Angeles (Californie) et morte le 12 juin 2012 à Bloomington (Indiana), est une politologue et économiste américaine. En octobre 2009, elle est la première femme à recevoir le Prix Nobel d’économie, avec Oliver Williamson, « pour son analyse de la gouvernance économique, et en particulier, des biens communs »
Traductions en français
- Elinor Ostrom (trad. de l’anglais), La Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles [« Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action »], Bruxelles/Paris, De Boeck, 2010, 300 p.
- Elinor Ostrom et Eloi Laurent, « Par-delà les marchés et les États. La gouvernance polycentrique des systèmes économiques complexes », Revue de l’OFCE, no 120, 2012, p. 13-72
- Brondizio Eduardo S., Ostrom Elinor et Young Oran R, « Connectivité et gouvernance des systèmes socio-écologiques multiniveaux : le rôle du capital social », Management & Avenir, no 67, juillet 2013, p. 108-140
- Elinor Ostrom et Xavier Basurto, « Façonner des outils d’analyse pour étudier le changement institutionnel », Revue de la régulation, no 14, automne 2013