Iran : les mollahs aux abois
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Une « victoire » proclamée depuis sa cachette, d’où il est furtivement sorti le 5 juillet, alors qu’Internet était totalement coupé en Iran. Israël ayant successivement éliminé le chef de l’organe logistique, militaire, industriel et économique du CGRI, puis son successeur, le nom du nouveau titulaire est tenu secret. Curieuse victoire que celle qui impose clandestinité et anonymat aux plus hauts décideurs de l’État.
La théocratie iranienne tente en réalité de trans- former une humiliation cuisante en victoire fictive, purement verbale. Une défaite vécue au jour le jour par les Iraniens, et attestée par le monde entier. Mais la réalité rattrape toujours son double discursif, surtout si l’on se souvient du discours du Guide suprême en 2019 célébrant le quarantième anniversaire du régime. Il rappelait qu’en 1979 le défi khomeyniste était de renverser le Chah et de mettre fin à l’influence américaine. Quarante ans plus tard, nouvel objectif : il s’agit de consolider l’hégémonie islamiste autour d’Israël, d’expulser les Américains d’Asie occidentale, de soutenir le Hamas et de défendre le Hezbollah. Khamenei disait vrai pour ce qui est de l’extension de l’influence iranienne jusqu’aux frontières d’Israël. Dès l’origine, l’objectif principal de la révolution khomeyniste a été d’imposer le règne de Dieu sur l’ensemble du monde, la conquête de l’Iran n’étant que la première étape. Dans cette perspective, l’expansion territoriale de l’hégémonie iranienne renforçait à la fois la cohésion idéologique et la puissance du régime. Les défaites successives de l’Iran – à Gaza, au Liban, en Syrie et sur son propre sol – bouleversent en profondeur la donne géopolitique qui nourrissait le radicalisme idéologique du régime et son appel à l’anéantissement de l’État juif.
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Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de cette défaite et la crise interne qui s’ensuivra. Une chose est certaine : l’infiltration israélienne au plus haut niveau de l’État confirme ce que le mouvement Femme, vie, liberté avait révélé en 2022 : une scission idéologique profonde entre le régime et la société iranienne. Cette fracture semble désormais s’étendre aux structures mêmes de l’État, où un nombre significatif de hauts fonctionnaires seraient suffisamment détachés de l’idéologie et du messianisme islamiste pour se laisser recruter par une ou plusieurs puissances étrangères. Des proches du Guide suprême évoquent un projet de coup d’État avorté. Les différentes factions du pouvoir sont en compétition pour promouvoir leurs candidats à la succession d’Ali Khamenei. Deux noms sont évoqués : Hassan Khomeyni, petit-fils du fondateur de la République islamique, et Mojtaba Khamenei, fils de l’actuel Guide. Tous deux sont des adhérents de l’orthodoxie idéologique. Parallèlement, les soi-disant «modérés», comme l’ancien président Rohani, qui soutiendrait Hassan Khomeyni, évoquent une fois de plus la réforme de la gouvernance et la nécessaire réconciliation du peuple avec le régime. Un mirage maintes fois tenté, qui mène toujours à une impasse.
Face aux Occidentaux, les diplomates iraniens agitent la menace d’un retrait de l’Iran du traité sur la non-prolifération nucléaire (Déjà annoncé, NDLR ), et brandissent, non sans succès, le spectre du chaos en cas d’effondrement du régime pour convaincre qu’il faut s’accommoder du pouvoir en place. Le 24 juin, le président américain a lui-même mis en garde contre le désordre et le risque d’un tel scénario. Trois jours plus tard, Donald Trump a même prétendu avoir sauvé la vie du Guide suprême en refusant aux Israéliens de l’éliminer par crainte du chaos.
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LA CARTE TERRORISTE
Outre les arguments du chaos et de la non-prolifération, le régime iranien dispose d’une autre carte maîtresse : celle de la menace terroriste, qu’il manie avec efficacité depuis quarante-six ans. Des ayatollahs ont d’ores et déjà brandi cette menace en émettant des fatwas appelant à l’assassinat du président américain et du Premier ministre israélien. Quant au peuple iranien, à qui Nétanyahou a demandé, entre deux explosions, de se soulever et de renverser le régime, il reproche à Khamenei d’avoir provoqué la guerre. En témoigne la tribune des Prix Nobel Narges Mohammadi et Shirin Ebadi, et des cinéastes Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, réclamant « l’arrêt immédiat de l’enrichissement d’uranium […] qui n’est en aucun cas l’affaire du peuple iranien ». Dans ce texte, ils expliquent que le peuple ne doit pas payer pour les ambitions nucléaires et géopolitiques d’un régime autoritaire. Et se font l’écho d’une large partie de la société iranienne lorsqu’ils déclarent : «La seule voie crédible pour préserver ce pays et son peuple est la démission des responsables actuels et l’ouverture d’un processus de transition pacifique vers une véritable démocratie. » Beaucoup aspirent à la fin de la théocratie. Les Iraniens ne se sont pas soulevés en plein milieu de la guerre pour renverser le régime parce que si la défense militaire du pays avait été sabotée, l’appareil répressif, en revanche, est resté largement intact. Celui-ci s’est aussitôt engagé dans une vaste opération de dissuasion : mobilisation massive des forces antiémeutes dans les rues, mise en place de check-points, surveillance numérique accrue. À cela s’est ajoutée une coupure d’Internet de plusieurs jours. Cette omniprésence répressive, marquée par l’arrestation de plus de 1 200 personnes et six exécutions pour espionnage, tranchait avec l’absence totale de services de protection civile, de sirènes d’alerte et d’abris. La théocratie iranienne se comporte avec son peuple comme une puissance d’occupation dans un pays conquis.
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Cette répression intérieure constitue l’un des fronts d’une guerre que le régime a déclarée dès 1979 contre la démocratie libérale et sa puissante incarnation, les États-Unis d’Amérique. L’ayatollah Khamenei l’a encore répété le 25 juin quand il a expliqué que les Américains avançaient des prétextes pour faire capituler son régime : « Une fois pour les droits de l’ homme, une autre fois pour la défense de la démocratie, une fois pour les droits des femmes, une fois pour l’enrichissement de l’uranium, une fois pour le nucléaire, une fois pour la production de missiles.» Pour lui, le mouvement Femme, vie, liberté n’est qu’un des fers de lance de cette guerre que l’Occident mène contre le totalitarisme islamiste. Ou, plus véritablement, que le totalitarisme islamiste a déclarée contre la démocratie libérale : en violant les droits de ses citoyens et en menant une guerre terroriste asymétrique contre les démocraties occidentales et contre Israël.
Un jeune Iranien nous a dit qu’il fut un moment durant la guerre où les habitants pouvaient prendre le contrôle de leur bourgade. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils se sont demandé : et après ? À défaut d’un effondrement interne du régime, comme en URSS, cet introuvable « et après ? » demeure la question clef pour un peuple qui, durant cette décennie, s’est soulevé en masse trois fois et a vu, chaque fois, sa révolte écrasée dans un bain de sang. Il appartient aux Iraniens d’apporter la réponse à cette question, mais ils doivent avoir un espace de liberté pour l’articuler. Les démocraties libérales, qui sont leurs alliées naturels, se doivent, ne serait-ce que pour leur propre sécurité nationale, de leur venir en aide : en isolant le régime et en restreignant ses capacités de répression tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Iran. Elles doivent comprendre que le régime islamiste d’Iran est lui-même générateur de chaos, en Iran par sa gouvernance catastrophique, et dans le monde par son soutien au terrorisme. Par Ladan Boroumand
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BIO EXPRESS
Ladan Boroumand est historienne, cofondatrice du Centre Abdorrahman Boroumand. Cette organisation non gouvernementale œuvre pour la promotion des droits humains et de la démocratie en Iran. Avec d’autres dissidentes iraniennes, Ladan Boroumand a été reçue par Emmanuel Macron, en 2022, alors que le mouvement Femme, vie, liberté subissait une sanglante répression en Iran.
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Tentacules de Téhéran
En Occident, l’Iran peut compter sur des cellules dormantes et des relais d’influence. Des experts craignent une guerre hybride et des représailles terroristes.
Le 1 juillet, la justice allemande révélait l’arrestation au Danemark d’un homme d’origine afghane suspecté d’espionnage pour le compte de la Force Al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la révolution islamique en charge de ses opérations extérieures. Selon le parquet fédéral, sa mission consistait «probablement» à préparer «des attentats terroristes contre des cibles juives ». La semaine dernière, on apprenait également que l’idéologue d’extrême droite Alain Soral, multicondamné pour antisémitisme et négationnisme, était lié à une affaire d’ingérence pour le compte de Téhéran. Il aurait participé à une boucle Telegram nommée « axe de la résistance », qui faisait l’apologie des proxys terroristes de la République islamique d’Iran, comme le Hamas et le Front populaire de libération de la Palestine, impliqués dans le 7-Octobre. Cette chaîne était animée par Madieh Esfandiari, une Iranienne de 35 ans, dont tout laisse à penser qu’elle est liée à Al-Qods.
Conscients de leur infériorité militaire, les stratèges du régime ont opté, en plus du terrorisme, pour une approche asymétrique qui comprend ingérence, entrisme et manipulation de l’opinion.
Depuis les années 1980, les Gardiens de la révolution islamique et les services secrets iraniens ont investi dans l’implantation de cellules dormantes terroristes en Europe, notamment à Londres, Berlin et Paris. Certaines sont liées à la force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique. D’autres aux réseaux du Hezbollah libanais, ou issus du narcobanditisme. « L’Iran a placé ses pions dans nos sociétés. Son objectif est de disposer, le moment venu, d’un levier de déstabilisation interne, et d’un outil de chantage diplomatique et stratégique », explique Vahid Beheshti, représentant du Front iranien pour le rétablissement de l’État de droit, un mouvement politique proche du centre. Pour lui, aucun doute : « La France et le Royaume-Uni sont des cibles privilégiées.»
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L’EUROPE CIBLÉE
Dès leur arrivée au pouvoir en 1979, les mollahs ont mis la main sur un réseau d’ambassades, de consulats, sur des représentations auprès de l’Union européenne, en plus de participer à l’Organisation de la conférence islamique et des Nations unies. Des rouages qu’ils vont utiliser pour organiser des opérations d’influence ou terroristes. D’abord confiées aux services secrets, elles le sont depuis 2015 aux Gardiens de la révolution islamique, y compris à Paris. Leurs cibles sont identifiées : il s’agit d’intérêts israéliens, d’associations et de personnalités juives. Sont aussi concernés des opposants iraniens, des journalistes et des responsables politiques binationaux. Cette violence d’État n’a rien d’étonnant puisque « l’influence, comme la taqiya et le terrorisme font partie des outils utilisés pour atteindre l’objectif révolutionnaire de djihad mondial mentionné dans le préambule de la Constitution de la République islamique », rappelle l’avocat franco-iranien Hirbod Dehghani-Azar, qui documente avec d’autres juristes les crimes contre l’humanité commis en Iran. Conscients de leur infériorité militaire, les stratèges du régime ont opté, en plus du terrorisme, pour une approche asymétrique qui comprend l’ingérence, l’entrisme et la manipulation de l’opinion, y compris sur le Web. Via leurs canaux diplomatiques, leurs agents approchent étudiants de grandes écoles, chercheurs, journalistes et responsables de think tanks. Objectif : diffuser des éléments de langage favorables à la République islamique et à ses proxys, comme le Hezbollah, le Hamas et le FPLP. Tout récemment, la France a dû expulser un agent du régime soupçonné d’agiter la fièvre universitaire depuis Dijon. Ancien policier infiltré en Iran pour le compte du contre-espionnage français, Matthieu Ghadiri précise le niveau de la menace : «Actuellement, l’Iran n’est pas en mesure d’activer ses réseaux opérationnels en Europe. Mais il y a un vrai danger : il se peut que des groupes terroristes et gauchistes proche-orientaux, en signe de solidarité avec les mollahs, attaquent des objectifs juifs en Europe.» Une analyse partagée par le spécialiste américain du corps des Gardiens de la révolution islamique, Adrian Calamel : « Le régime iranien veut éviter une confrontation directe, mais il pourrait avoir recours à des cyberattaques, et utiliser ses organisations de soft power pour influencer l’opinion publique et les décideurs.» Faut-il craindre un coup de semonce de type Al-Qaïda ? D’anciens officiers du renseignement redoutent une attaque qui éclipserait les attentats du 11-Septembre. La pieuvre iranienne, même affaiblie, reste prête à frapper. Par Emmanuel Razavi
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LE CHANTAGE AUX OTAGES
Experte en « diplomatie des otages », la République islamique abat une nouvelle carte en alourdissant les charges contre le couple de Français Cécile Kohler et Jacques Paris. Détenus en Iran depuis mai 2022, leur situation est la parfaite illustration de cette diplomatie qui transforme les étrangers ou les binationaux en otages afin d’arracher des concessions aux États concernés. Dès leur arrestation, ces deux enseignants se voient accusés d’espionnage avant d’éprouver l’enfer délirant auquel le régime iranien peut soumettre qui bon lui semble : divulgation tardive de leur incarcération, périodes d’isolement dans des cellules sans fenêtre en guise de torture, obtention d’aveux forcés. En octobre 2022, alors que l’Iran est traversé par le soulèvement révolutionnaire « Femme, vie, liberté », la télévision officielle diffuse les « aveux » du couple affirmant être des agents de la DGSE. Une mise en scène avec deux buts : alimenter la propagande du régime selon laquelle les protestations sont l’œuvre des ennemis de l’extérieur et faire pression sur la France pour la dissuader de soutenir le peuple dissident iranien, notamment par l’inscription des pasdarans sur la liste des organisations terroristes. Pour le régime des mollahs, les otages constituent, en outre, une monnaie d’échange pour récupérer ses agents arrêtés à l’étranger, surtout dans des affaires en lien avec des plans terroristes. Aujourd’hui, les chefs d’accusation à l’encontre de Cécile Kohler et de Jacques Paris montent d’un cran : espionnage pour Israël, complot pour renverser le régime et « corruption sur terre » (un des crimes imaginés par les mollahs). Par cette manœuvre menaçante, tout en continuant de s’inventer des espions pour camoufler sa vaste infiltration par Israël, la République islamique, après avoir fermé la porte à l’Agence internationale de l’énergie atomique, cherche à empêcher la France de recourir au « snapback », mécanisme permettant de rétablir les sanctions internationales à son encontre. Espérons que le jeune Lennart Monterlos, disparu il y a trois semaines, ne soit pas une nouvelle victime de cette diplomatie sinistre. Par Chahla Chafiq
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