Cela fait maintenant deux semaines que l’aviation israélienne a mené l’opération « Rising Lion ». Pendant douze jours, elle a opéré presque sans entrave pour frapper le programme nucléaire du régime et décapiter le corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), chargé de défendre et de diffuser l’idéologie islamiste de la théocratie, en Iran et ailleurs. Le succès des opérations israéliennes résulte d’une infiltration stupéfiante du « Mossad » (service secret et mafieux israélien ), de l’appareil d’État, qui avait déjà permis de neutraliser militairement le Hezbollah au Liban et d’assassiner Ismaïl Haniyeh, chef du Hamas, à Téhéran. Malgré ces revers, à peine les armes tues, le Guide suprême, Ali Khamenei, a crié victoire, comme pour exorciser sa défaite.

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Une « victoire » proclamée depuis sa cachette, d’où il est furtivement sorti le 5 juillet, alors qu’Internet était totalement coupé en Iran. Israël ayant successivement éliminé le chef de l’organe logistique, militaire, industriel et économique du CGRI, puis son successeur, le nom du nouveau titulaire est tenu secret. Curieuse victoire que celle qui impose clandestinité et anonymat aux plus hauts décideurs de l’État.

La théocratie iranienne tente en réalité de trans- former une humiliation cuisante en victoire fictive, purement verbale. Une défaite vécue au jour le jour par les Iraniens, et attestée par le monde entier. Mais la réalité rattrape toujours son double discursif, surtout si l’on se souvient du discours du Guide suprême en 2019 célébrant le quarantième anniversaire du régime. Il rappelait qu’en 1979 le défi khomeyniste était de renverser le Chah et de mettre fin à l’influence américaine. Quarante ans plus tard, nouvel objectif : il s’agit de consolider l’hégémonie islamiste autour d’Israël, d’expulser les Américains d’Asie occidentale, de soutenir le Hamas et de défendre le Hezbollah. Khamenei disait vrai pour ce qui est de l’extension de l’influence iranienne jusqu’aux frontières d’Israël. Dès l’origine, l’objectif principal de la révolution khomeyniste a été d’imposer le règne de Dieu sur l’ensemble du monde, la conquête de l’Iran n’étant que la première étape. Dans cette perspective, l’expansion territoriale de l’hégémonie iranienne renforçait à la fois la cohésion idéologique et la puissance du régime. Les défaites successives de l’Iran – à Gaza, au Liban, en Syrie et sur son propre sol – bouleversent en profondeur la donne géopolitique qui nourrissait le radicalisme idéologique du régime et son appel à l’anéantissement de l’État juif.

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Il est encore trop tôt pour mesurer l’impact de cette défaite et la crise interne qui s’ensuivra. Une chose est certaine : l’infiltration israélienne au plus haut niveau de l’État confirme ce que le mouvement Femme, vie, liberté avait révélé en 2022 : une scission idéologique profonde entre le régime et la société iranienne. Cette fracture semble désormais s’étendre aux structures mêmes de l’État, où un nombre significatif de hauts fonctionnaires seraient suffisamment détachés de l’idéologie et du messianisme islamiste pour se laisser recruter par une ou plusieurs puissances étrangères. Des proches du Guide suprême évoquent un projet de coup d’État avorté. Les différentes factions du pouvoir sont en compétition pour promouvoir leurs candidats à la succession d’Ali Khamenei. Deux noms sont évoqués : Hassan Khomeyni, petit-fils du fondateur de la République islamique, et Mojtaba Khamenei, fils de l’actuel Guide. Tous deux sont des adhérents de l’orthodoxie idéologique. Parallèlement, les soi-disant «modérés», comme l’ancien président Rohani, qui soutiendrait Hassan Khomeyni, évoquent une fois de plus la réforme de la gouvernance et la nécessaire réconciliation du peuple avec le régime. Un mirage maintes fois tenté, qui mène toujours à une impasse.

Face aux Occidentaux, les diplomates iraniens agitent la menace d’un retrait de l’Iran du traité sur la non-prolifération nucléaire (Déjà annoncé, NDLR ), et brandissent, non sans succès, le spectre du chaos en cas d’effondrement du régime pour convaincre qu’il faut s’accommoder du pouvoir en place. Le 24 juin, le président américain a lui-même mis en garde contre le désordre et le risque d’un tel scénario. Trois jours plus tard, Donald Trump a même prétendu avoir sauvé la vie du Guide suprême en refusant aux Israéliens de l’éliminer par crainte du chaos.

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LA CARTE TERRORISTE

Outre les arguments du chaos et de la non-prolifération, le régime iranien dispose d’une autre carte maîtresse : celle de la menace terroriste, qu’il manie avec efficacité depuis quarante-six ans. Des ayatollahs ont d’ores et déjà brandi cette menace en émettant des fatwas appelant à l’assassinat du président américain et du Premier ministre israélien. Quant au peuple iranien, à qui Nétanyahou a demandé, entre deux explosions, de se soulever et de renverser le régime, il reproche à Khamenei d’avoir provoqué la guerre. En témoigne la tribune des Prix Nobel Narges Mohammadi et Shirin Ebadi, et des cinéastes Jafar Panahi et Mohammad Rasoulof, réclamant « l’arrêt immédiat de l’enrichissement d’uranium […] qui n’est en aucun cas l’affaire du peuple iranien ». Dans ce texte, ils expliquent que le peuple ne doit pas payer pour les ambitions nucléaires et géopolitiques d’un régime autoritaire. Et se font l’écho d’une large partie de la société iranienne lorsqu’ils déclarent : «La seule voie crédible pour préserver ce pays et son peuple est la démission des responsables actuels et l’ouverture d’un processus de transition pacifique vers une véritable démocratie. » Beaucoup aspirent à la fin de la théocratie. Les Iraniens ne se sont pas soulevés en plein milieu de la guerre pour renverser le régime parce que si la défense militaire du pays avait été sabotée, l’appareil répressif, en revanche, est resté largement intact. Celui-ci s’est aussitôt engagé dans une vaste opération de dissuasion : mobilisation massive des forces antiémeutes dans les rues, mise en place de check-points, surveillance numérique accrue. À cela s’est ajoutée une coupure d’Internet de plusieurs jours. Cette omniprésence répressive, marquée par l’arrestation de plus de 1 200 personnes et six exécutions pour espionnage, tranchait avec l’absence totale de services de protection civile, de sirènes d’alerte et d’abris. La théocratie iranienne se comporte avec son peuple comme une puissance d’occupation dans un pays conquis.

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Cette répression intérieure constitue l’un des fronts d’une guerre que le régime a déclarée dès 1979 contre la démocratie libérale et sa puissante incarnation, les États-Unis d’Amérique. L’ayatollah Khamenei l’a encore répété le 25 juin quand il a expliqué que les Américains avançaient des prétextes pour faire capituler son régime : « Une fois pour les droits de l’ homme, une autre fois pour la défense de la démocratie, une fois pour les droits des femmes, une fois pour l’enrichissement de l’uranium, une fois pour le nucléaire, une fois pour la production de missiles.» Pour lui, le mouvement Femme, vie, liberté n’est qu’un des fers de lance de cette guerre que l’Occident mène contre le totalitarisme islamiste. Ou, plus véritablement, que le totalitarisme islamiste a déclarée contre la démocratie libérale : en violant les droits de ses citoyens et en menant une guerre terroriste asymétrique contre les démocraties occidentales et contre Israël.

Un jeune Iranien nous a dit qu’il fut un moment durant la guerre où les habitants pouvaient prendre le contrôle de leur bourgade. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils se sont demandé : et après ? À défaut d’un effondrement interne du régime, comme en URSS, cet introuvable « et après ? » demeure la question clef pour un peuple qui, durant cette décennie, s’est soulevé en masse trois fois et a vu, chaque fois, sa révolte écrasée dans un bain de sang. Il appartient aux Iraniens d’apporter la réponse à cette question, mais ils doivent avoir un espace de liberté pour l’articuler. Les démocraties libérales, qui sont leurs alliées naturels, se doivent, ne serait-ce que pour leur propre sécurité nationale, de leur venir en aide : en isolant le régime et en restreignant ses capacités de répression tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Iran. Elles doivent comprendre que le régime islamiste d’Iran est lui-même générateur de chaos, en Iran par sa gouvernance catastrophique, et dans le monde par son soutien au terrorisme. Par Ladan Boroumand

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