Jeanne Gang, briser le plafond de vert
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Ecolo et passionnée d’oiseaux, l’architecte américaine, rare femme édificatrice de très hautes tours, fait de la France et de Paris son nouveau terrain de jeu.

Est-elle de cette espèce de volatiles rares qu’on appelle «starchitectes» ? Ou un spécimen d’un nouveau genre, au sommet de son art, qui annonce une génération plus discrète de bâtisseurs refusant ce genre d’appellations médiatiques ? Classer Jeanne Gang, 61 ans, déjoue la taxonomie habituelle. D’abord, l’architecte américaine, qui est aussi théoricienne et enseignante à Harvard, n’a plus à bâtir sa renommée internationale, ni à démontrer qu’elle est aujourd’hui l’une des édificatrices les plus reconnues de son temps. Son œuvre, prolifique, acclamée ou primée – mais pas encore récompensée du prestigieux Pritzker, ça ne saurait tarder – parle d’ailleurs pour elle. En trente ans, elle a construit et concouru sur trois continents (Amérique, Asie, Europe) des dizaines de hauts gratte-ciel résidentiels – faits encore rares pour une femme – comme la Aqua Tower, sa première tour haute en 2010, des salles de concerts, théâtres, extensions d’universités, musées ou aéroports et autres promenades paysagères aux formes inspirées du vivant.
Mais celle qui a transformé la skyline de Chicago, où elle officie depuis 1997 avec son agence Studio Gang (150 employés et des bureaux à New York, San Francisco et Paris), revendique une approche moins égotique de sa mission, sans style propre et loin des gestes démiurgiques à la Jean Nouvel, Norman Foster ou feu Zaha Hadid. «Face à la crise écologique, nous devons aussi être utiles et proposer de nouvelles façons de faire les choses tout en essayant de rassembler les gens», résume celle qui se revendique «idéaliste» et «geek». Du genre : «Le super-pouvoir de l’architecture est de créer des relations plus fortes entre les personnes, mais aussi avec le reste de l’environnement et des êtres vivants.»
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Lorsqu’elle reçoit à la mi-juin, dans les locaux parisiens de son agence rue Beaubourg (IVe arrondissement), par une chaleur caniculaire, Jeanne Gang – «Giny» pour les intimes – peine à se débarrasser d’une toux harassante. Son carré long plonge sur une silhouette svelte tout de noir vêtue. Francophile érudite, lectrice d’essais de biologie ou de philosophie (Rachel Carson, Jane Jacobs, Bruno Latour), elle comprend et apprend notre langue, qu’elle ne parle pas encore tout à fait. Autour d’elle, la com’ est ultra maîtrisée – une heure d’échange et pas une seconde de plus, séance photo surveillée comme le lait sur le feu – mais la patronne reste accessible et bienveillante. A l’américaine en somme.
A l’extérieur, proches ou observateurs ne tarissent pas d’éloges : Jeanne Gang est «humaine», «attentive», «inventive», «combative», «éloquente», «généreuse», «joyeuse», etc. Le philosophe italien – et chroniqueur de Libé – Emanuele Coccia loue la «cohérence théorique» ainsi que «le génie poétique» d’une «amie» «destinée à devenir une figure majeure de l’architecture». «Des militants, il en existe plein, mais elle, elle construit des bâtiments remarqués et qui rentrent dans une économie», note le critique d’architecture Francis Rambert. «Très peu de femmes architectes ont créé des agences de son envergure. C’est un exploit qui montre sa rigueur et sa persévérance», complète la directrice du Pavillon de l’Arsenal et urbaniste Marion Waller. La détentrice du record de la plus haute tour édifiée par une femme – le St. Regis Chicago ou Vista Tower, complexe luxueux de 363 mètres tout en ondulations, en 2020 – est en effet une des rares architectes à avoir percé seule le plafond de verre.
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«Quand je regarde l’ensemble de ma carrière, il y a probablement eu des moments où être une femme n’était pas un avantage, estime l’archi workaholic. Mais j’ai toujours fait l’architecture que je voulais, je n’étais pas inquiète et j’ai suivi ma passion.» Depuis #MeToo, Jeanne Gang, la cheffe d’entreprise, qui cogère avec son mari, Mark Schendel – rencontré en France et avec qui elle n’a pas d’enfants –, pratique la stricte égalité de salaires entre les hommes et les femmes dans sa boîte. Elle estime également que la diversité et l’inclusion ne peuvent faire que du bien à sa discipline. Mais Jeanne Gang croit d’abord à l’action par l’architecture pour résoudre les crises sociales et écologiques. D’ailleurs, elle ne laisse rien filtrer de ses opinions, même si on la devine aisément aux antipodes des dérives réactionnaires et autocratiques du président américain.
Ses marottes : la «greffe» architecturale pour prolonger la durée de vie du bâti existant, la densification pour lutter contre l’étalement urbain, le recours aux matériaux locaux et/ou bas carbone, à l’instar du bois, l’implication des habitants et des communautés dans ses projets, la prise en compte de la biodiversité, etc. Sans tourner le dos à l’innovation, la modernité ou l’acte même de construction. Exemple : le recours sur ses bâtiments à du verre anti-collision pour protéger les oiseaux des villes. «Toute ma carrière est consacrée à la question de savoir comment faire avec une ville post-industrielle», résume celle qui travaille aussi depuis quinze ans à la renaturation des cours d’eau et canaux de Chicago.
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Cet esprit matheux et artistique tient le goût des structures de son père (ingénieur des ponts et chaussées) et de sa mère (activiste pour le droit au logement, la lecture pour tous et cheffe scoute pro-environnement), son engagement. L’enfant du Midwest, native de Belvidere (Illinois) où elle grandit dans «une famille normale» de la middle class catholique à l’ascendance irlandaise et allemande, aime déjà construire des cabanes dans les arbres et des igloos l’hiver. Des pérégrinations familiales avec ses trois sœurs à la suite du patriarche a aussi éclos une fascination pour les paysages des grands espaces. Une relation à mère nature qu’elle entretient toujours par la randonnée ou l’observation avec jumelles des oiseaux aux aurores – à Paris, le meilleur spot est selon elle aux Buttes-Chaumont.
Son parcours dit sa vocation : études de sciences et d’architecture à l’université de l’Illinois, puis à Harvard, ponctuées d’un échange à l’école d’archi de Versailles et à Zurich. La suite de sa carrière est relatée depuis longtemps : après un premier poste chez OMA, l’agence de Rem Koolhaas à Rotterdam, où elle bosse sur le Grand Palais de Lille, elle retourne créer ex nihilo son entreprise aux Etats-Unis, contribue à remodeler le visage de Chicago, multiplie les projets à New York (nouvelle aile du Muséum d’histoire naturelle) ou en Californie, et met désormais le cap sur l’Europe.
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En 2017, Jeanne Gang perd le concours pour la réhabilitation de la tour Montparnasse face à un collectif de trois agences parisiennes. La déception est énorme mais sa détermination à construire dans la capitale ne faiblit pas. Lot de consolation : la réalisation l’an passé dans le XIIIe arrondissement, au-dessus de la gare du RER, de l’antenne française de l’université de Chicago, tout en verticalité avec ses brise-soleil en pierre qui masquent une structure en bois. Certains prédisent même un big gang parisien.
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Jeanne Gang : 19 mars 1964 Naissance à Belvidere (Illinois).
1997 Création de Studio Gang.
2010 Aqua Tower à Chicago.
2017 Son agence s’installe à Paris.
2024 Université de Chicago à Paris (XIIIe).