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Pourquoi la prise de conscience des chocs climatiques ne change rien aux politiques menées

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Gérard Horny 

8 juillet 2025

C’est l’énigme du moment. Les canicules et les catastrophes climatiques se suivent, tout le monde s’en plaint et pourtant, les opinions publiques et les gouvernements restent en retrait dès qu’il s’agit de passer à l’action.

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Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche, lors d'un discours à Thuir (Pyrénées-Orientales), dans le cadre du lancement de la stratégie nationale de défense des forêts contre les incendies, le 5 juin 2025. | Jc Milhet / Hans Lucas via AFP

Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, de la Biodiversité, de la Forêt, de la Mer et de la Pêche, lors d’un discours à Thuir (Pyrénées-Orientales), dans le cadre du lancement de la stratégie nationale de défense des forêts contre les incendies, le 5 juin 2025.

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Cela fait maintenant plusieurs décennies que l’on sait que les activités humaines sont à l’origine d’un changement climatique. Cela fait près de dix ans que l’accord de Paris sur le climat (décembre 2015) a été adopté et presque neuf qu’il est entré en vigueur (novembre 2016). Pourtant, le montant des émissions de gaz à effet de serre continue d’augmenter à l’échelle mondiale. Les climatosceptiques indécrottables sont minoritaires, la réalité du réchauffement de la planète est indéniable et pourtant, tout continue à peu près comme avant. L’être humain se flatte d’être un être rationnel, mais il ne fait rien ou trop peu, face à un danger qui menace son existence et qu’il a parfaitement identifié. A priori, cela semble parfaitement incompréhensible.

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L’obstacle des idéologies et des intérêts matériels

On peut dire que l’écologie est un combat perdu d’avance à cause de notre nature humaine et cela est vrai. Pendant les phases de canicule, on réclame plus de moyens pour les politiques d’adaptation au réchauffement climatique, mais on ne se préoccupe guère de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Et dès que les températures redescendent, on passe à autre chose. Il en est de notre comportement face à ce péril comme de notre révolte face aux horreurs des guerres. Depuis plus d’un siècle, on dit à chaque fois que c’est la «der des ders»… et on prépare la suivante.

Le péril climatique et la guerre présentent beaucoup de similitudes. Dans les deux cas, on voit à l’œuvre des idéologies et des intérêts matériels, les premières venant souvent apporter une justification à la défense des seconds. La poursuite des émissions de gaz à effet de serre est justifiée par la recherche à tout prix de la croissance, liée aux énergies fossiles depuis le début de la révolution industrielle. Rompre ce lien n’est pas évident. Et ceux qui ont le plus intérêt à ce que le statu quo soit maintenu n’ont guère de mal à persuader l’ensemble de la population que cet intérêt est partagé: ce sont toujours les plus démunis qui souffrent le plus dans les phases de récession. Il faut être fou ou écologiste pour ne pas chercher le taux de croissance le plus élevé possible!

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Une section inondée de Lokoja, dans l'État de Kogi, au Nigeria, le 19 septembre 2018. | Sodiq Adelakun / AFP
COP27: l’Afrique est le continent qui pollue le moins, mais celui qui trinque le plus
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De nouveaux prédateurs

Nous sommes à «l’heure des prédateurs», nous dit l’écrivain italo-suisse Giuliano da Empoli dans un livre éponyme paru en avril 2025, qui s’inquiète pour l’avenir de nos démocraties ou de ce qu’il en subsiste à l’ère des Donald Trump, Vladimir Poutine, Javier Milei, Benyamin Netanyahou, Recep Tayyip Erdoğan, Viktor Orbán, etc. En fait, pour ce qui est de l’environnement, la prédation n’est pas un phénomène nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que l’action humaine touche cette fois à un phénomène –le climat– que l’on pensait fixé exclusivement par des lois naturelles et dont les changements se mesuraient en siècles ou en millénaires. Et là, il devient évident que l’on ne peut plus continuer comme on l’a fait au cours des deux derniers siècles.

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«Le pouvoir de l’IA n’a rien de démocratique ni de transparent. Plus qu’artificielle, l’IA est une forme d’intelligence autoritaire, qui centralise les données et les transforme en pouvoir.»

Giuliano da Empoli, dans son livre L’Heure des prédateurs (Gallimard, avril 2025)

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Le problème serait déjà très compliqué s’il s’agissait simplement de passer d’une source d’énergie à une autre. Ceux qui doivent leur puissance et leur richesse à l’exploitation du charbon, du pétrole et du gaz ont de bonnes raisons de s’opposer à une évolution rapide. Mais ce simple changement ne suffira pas, surtout si l’on ne traite pas le climat sans tenir compte d’autres sujets environnementaux, comme la biodiversité ou la pollution. Il semble difficile de ne pas aborder d’autres thèmes comme la sobriété et de ne pas remettre en cause certaines habitudes de consommation ou certains modes de production.

Cela risque d’être d’autant plus problématique que les nouveaux prédateurs dénoncés par Giuliano da Empoli, les «conquistadors de la tech», veulent imposer l’intelligence artificielle (IA) dans tous les domaines: «Le pouvoir de l’IA n’a rien de démocratique ni de transparent. Plus qu’artificielle, l’IA est une forme d’intelligence autoritaire, qui centralise les données et les transforme en pouvoir.» Et ce pouvoir a énormément besoin d’énergie et d’eau pour ses centres de données qui se multiplient à travers le monde et pour lesquels les États sont entrés dans une compétition à couteaux tirés. Qu’importe que vous préfériez les éoliennes, les panneaux solaires ou les centrales nucléaires: vous risquez de les avoir tous… en plus des centrales thermiques.

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Le PIB ne nous dit pas tout

Le combat est-il donc perdu d’avance? Non, s’il est bien organisé et si la volonté de le gagner des dirigeants politiques (du moins de certains d’entre eux) est soutenue par les électeurs. Savoir que les rejets de gaz à effet de serre ont des conséquences négatives graves est une chose, vouloir les éviter en est une autre. Il faut avoir la possibilité de le faire et cette possibilité ne doit pas être trop coûteuse ou trop désagréable. Cela demande un travail de préparation.

Les économistes et les responsables politiques jouent un rôle considérable dans la façon dont nous nous représentons le monde. Prenons l’exemple de la statistique économique probablement la plus commentée, celle du produit intérieur brut (PIB), dans sa variation trimestrielle ou annuelle. Un PIB en forte hausse et tout s’illumine, un PIB stagnant ou en recul et c’est la désolation. Incontestablement, cette statistique est importante et utile. Une activité soutenue signifie des emplois, des revenus en augmentation, des rentrées d’impôts et de cotisations sociales. Mais le PIB ne nous dit pas tout.

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On peut avoir une croissance en hausse du fait d’une production agricole satisfaisante, de la construction de logements, d’écoles ou d’hôpitaux, en utilisant un maximum d’énergies décarbonées, mais on peut obtenir une statistique tout aussi élevée en produisant plus de canons et en faisant tourner à plein régime des centrales thermiques au charbon, au fioul ou au gaz. Le résultat ne sera pas le même, surtout si l’on raisonne à moyen ou long terme: les canicules d’aujourd’hui résultent des émissions de gaz à effet de serre des décennies passées et les émissions d’aujourd’hui préparent les canicules de demain. Un bon chiffre du PIB peut être une mauvaise nouvelle pour le futur; tout dépend de la façon dont il est obtenu.

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Introduire d’autres statistiques dans le débat public

Les décideurs ne doivent donc pas se contenter du produit intérieur brut. L’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) a entrepris de publier des chiffres détaillés sur les émissions de gaz à effet de serre et travaille aussi sur des variantes du PIB. Ainsi, on a le PIN, le produit intérieur net, qui correspond au PIB diminué du coût d’usure du capital au cours de la période considérée.

Ensuite, et c’est là que cela devient vraiment intéressant, on peut calculer un PINA, un PIN ajusté qui tient compte de deux autres éléments. D’abord le fait que les émissions de gaz à effet de serre provoquent une dégradation du climat; ce dommage affecte les services économiques que le climat donne aux branches qui en dépendent. Puis, deuxième élément, ces émissions réduisent notre budget carbone, c’est-à-dire le montant des émissions futures à ne pas dépasser si nous voulons atteindre nos objectifs de décarbonation.

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Si l’on veut que l’opinion adhère aux politiques de lutte contre le changement climatique, il faut lui montrer que cela paie et que, finalement, le pays en sortira gagnant.

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Le PIN ajusté fournit donc une image précise de l’activité du pays, mais en tenant compte des dommages causés et de l’épuisement des ressources. Et comme le carbone rejeté dans l’atmosphère par un pays a un impact sur le climat dans le monde, on peut calculer un PINA étendu qui comprend aussi les dommages causés par les émissions françaises hors des frontières du PIB. L’établissement de ces chiffres pose des problèmes techniques assez complexes, mais le jeu en vaut la chandelle. Ces statistiques encore peu connues mériteraient d’être plus diffusées et commentées plus amplement.

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Lutter contre le changement climatique, cela paie

D’abord, elles montrent clairement que dans la croissance il n’y a pas que du positif, il y a aussi du négatif. Ensuite, elles pourraient montrer que les efforts réalisés pour réduire les émissions de gaz à effet de serre sont utiles, car au fil des années le montant des dommages qui sera à déduire du PIB se réduira; tandis que le PIN et le PINA étendu progresseront plus vite que le PIB lui-même. Si l’on veut que l’opinion publique adhère aux politiques de lutte contre le changement climatique, il faut lui montrer que cela paie et que, finalement, le pays en sortira gagnant.

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Lors d'une manifestation pour le climat, à Bruxelles, le 3 décembre 2023, alors que se déroulait en même temps la COP28 à Dubaï. | Valeria Mongelli / Hans Lucas via AFP

Le climat et l’environnement ne nous captivent pas, il y a pourtant urgence
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Les hausses des températures pourrait avoir un impact sur le PIB bien plus important qu'imaginé. | Markus Spiske <a href="https://unsplash.com/fr/photos/un-panneau-de-protestation-qui-dit-quil-ny-a-pas-de-planete-b-TknRspuNTJs" rel="nofollow">via Unsplash</a>

Pour sauver l’économie, sauvons d’abord le climat
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Par ailleurs, on peut constater que les économistes s’intéressent de plus en plus à cette problématique et proposent des actions concrètes. Il en est ainsi par exemple des travaux menés dans le cadre du Conseil d’analyse économique sous la houlette de Sylvain Chassang, professeur d’économie à l’université de Princeton (New Jersey), sur la façon dont il faudrait agir pour réduire le plus rapidement possible les émissions de gaz à effet de serre dans le secteur des transports, sans pour autant dépenser plus en subventions publiques.

Le constat est très simple: il ne sert à rien d’encourager les gens à se précipiter pour acheter des véhicules électriques s’il s’agit de personnes qui roulent assez peu et vont vendre leur véhicule à moteur thermique à des gens qui roulent beaucoup et vont encore s’en servir pendant de longues années. Le choix du véhicule est important, mais l’usage que l’on en fait l’est tout autant: une baisse immédiate de 10% du kilométrage parcouru chaque année aurait un impact climatique comparable à celui d’une bascule rapide vers les véhicules électriques.

L’action des pouvoirs publics ne peut donc se focaliser uniquement sur les aides à l’achat d’un véhicule électrique. «La trajectoire de décarbonation repose sur la combinaison de quatre leviers: taille du parc, kilomètres parcourus, émissions par kilomètre et adéquation entre véhicule et profil d’usage. Ignorer l’un d’eux affaiblirait l’ensemble», écrit Sylvain Chassang, dans une note du Conseil d’analyse économique publiée le 1er juillet.

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Former des décideurs compétents

Il est fort probable que Donald Trump ne se soucie guère de savoir ce que pensent les universitaires de Princeton sur la meilleure façon de décarboner les transports terrestres. Mais, en dépit des freins mis aux politiques climatiques par certains partis de droite et l’extrême droite, la réflexion avance sur ces sujets et les gouvernants n’y sont pas tous insensibles.

En France, les propos tenus, dans une tribune parue le 3 juillet dans Le Figaro, par Bruno Retailleau et deux autres cadres du parti Les Républicains sur la question des subventions à l’éolien et au photovoltaïque sont là pour rappeler que certains de nos dirigeants n’ont aucune connaissance de ces dossiers et que, plus grave encore, ils n’ont aucune intention de chercher à comprendre de quoi il s’agit.

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Il n’est pas anecdotique que Sciences Po Paris mette en place la Paris Climate School, qui sera ouverte à la rentrée 2026 et qui aura pour mission de former des décideurs aptes à gérer la transformation environnementale de nos sociétés et penser de nouveaux modèles de production. Pour certains de nos ministres et dirigeants de partis politiques, c’est une formation accélérée dans ce futur master interdisciplinaire qui serait souhaitable…

Publié le 3 juillet, le dernier rapport annuel du Haut Conseil pour le climat rappelle qu’il y a urgence: «Le réchauffement climatique est amplifié en France métropolitaine par rapport à la moyenne mondiale.» De fait, le réchauffement y atteint 2,2°C entre 2015 et 2024 par rapport à la période préindustrielle. La réponse d’Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique, à Bruno Retailleau, de même que ses récentes interventions laissent toutefois espérer que l’action sera poursuivie en France.

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Revoir à la baisse nos ambitions climatiques? Un mauvais calcul

De même, malgré le climatoscepticisme qui règne actuellement dans la capitale des États-Unis, membre le plus important de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), cette dernière continue d’encourager les pays industrialisés à accélérer sur la voie de la neutralité carbone. Quant à la Commission européenne, elle maintient son objectif d’une baisse des émissions de 90% en 2040 par rapport à 1990, même si elle accepte certaines «flexibilités» qui peuvent légitimement inquiéter (il reste à voir comment sa proposition sortira des discussions à venir au Parlement européen et au Conseil européen).

Pour l’Union européenne, la poursuite de cette politique est indispensable, même d’un point de vue strictement économique. C’est notamment ce que souligne Alexandre Joly, responsable du pôle énergie au sein du cabinet de conseil spécialisé Carbone 4: «Revoir à la baisse nos ambitions climatiques comme simplifier les exigences environnementales, c’est rester vulnérable face aux aléas géopolitiques.»

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La dégradation de l'environnement est si rapide que ses effets ne vont pas attendre la génération suivante pour se faire sentir. | Mika Baumeister <a href="https://unsplash.com/fr/photos/femme-en-veste-noire-tenant-du-papier-dimprimante-blanc-ctUIyfOyWsE" rel="nofollow">via Unsplash</a>
Sur la question climatique, 2024 fut l’année du grand recul.
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Les députés à l'Assemblée nationale lors de la séance de questions au gouvernement du 12 avril 2024. | Telmo Pinto / NurPhoto / AFP
Face à l’urgence écologique et économique, enfin un éclair de lucidité chez nos politiques?
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Un certain nombre de dirigeants européens en sont conscients. L’Europe a tout intérêt à moins dépendre des énergies fossiles. Le problème est que la lutte contre le réchauffement climatique suppose une action mondiale. Et là, on peut avoir quelques doutes: les prédateurs ont d’autres préoccupations..

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Gérard Horny 

8 juillet 2025

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