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Ambiance automnale en plein été : «Les arbres se mettent en dormance pour affronter cette mauvaise période»

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A cause du manque d’eau et des pics de température, les arbres se débarrassent déjà de leurs feuilles, comme en 2022 et 2023. Mais en voulant limiter leur transpiration, ils cessent aussi de faire des réserves pour l’hiver, avertit Brigitte Musch, de l’Office national des forêts.

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Des feuilles sèches le parc du bois de Vincennes, le 14 août 2025, alors que la canicule sévit en Europe.
Des feuilles sèches le parc du bois de Vincennes, le 14 août 2025, alors que la canicule sévit en Europe.
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Margaux Lacroux
28 août 2025 
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Arbres roussis, tapis de feuilles au sol, branches sèches… En ville comme en montagne, les arbres ont été poussés dans leurs retranchements cet été. Les multiples pics de température à 40 °C, une évaporation accrue et peu de pluies ont brûlé et assoiffé les surfaces boisées. De nombreuses forêts sont tachetées d’orange, un paysage automnal inhabituel à cette période de l’année. Brigitte Musch, cheffe du département ressources génétiques forestières à l’Office national des forêts (ONF), détaille les mécanismes de défense des arbres, formidables usines à fraîcheur et précieux puits de carbone qui atteignent leurs limites face à des stress de plus en plus récurrents.

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Constatez-vous une perte massive des feuilles des arbres cet été ?

Oui, c’est particulièrement marqué cette année. On le voit même en ville, les feuilles de platanes et de tilleuls tombent jusqu’à Paris, même si ça reste relativement vert dans la moitié nord. Dans la moitié sud, c’est beaucoup plus visible : on a l’impression d’être en automne, avec des tons marron, les arbres sont complètement desséchés. Le Sud-Ouest est particulièrement touché par la défoliation (une chute anormale des feuilles) parce que les deux canicules et la sécheresse y ont été plus intenses cet été. On peut l’observer jusqu’en moyenne altitude dans les Pyrénées, ce qui est peu habituel. En Ariège par exemple, zone normalement fraîche même en été, on voit apparaître très nettement des taches brunes dans les massifs de feuillus. Mais tous les arbres ne perdent pas leurs feuilles, c’est par poches, et cela dépend des espèces. Le chêne-liège et le chêne vert, présents en Méditerranée, sont moins sensibles, tandis que dès la moindre petite sécheresse, les bouleaux, pour se protéger, perdent rapidement leurs feuilles.

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Pourquoi les arbres se débarrassent-ils de leurs feuilles ?

Les arbres se mettent en dormance pour affronter cette mauvaise période. La feuille est une centrale énergétique qui permet aux arbres de respirer – via la photosynthèse, elle capte le CO2 et le transforme en carbone puis en bois – et de transpirer grâce aux stomates, de petits pores. Ainsi, l’arbre garde une ambiance humide autour de lui, ce qui apporte de la fraîcheur en forêt. Mais quand le sol manque d’eau, la feuille se ferme, commence à se flétrir. Si le phénomène perdure, elle meurt et se décroche. C’est une manière de lutter contre une transpiration trop importante. Actuellement, on assiste à ce phénomène poussé à l’extrême. Les fortes températures ont aussi brûlé les feuilles, or quand elles ne sont plus fonctionnelles, elles tombent.

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Pourquoi les arbres veulent-ils arrêter de transpirer ?

Pour éviter de faire des embolies. Les arbres fonctionnent comme une vaste pompe : par leurs racines ils prélèvent de l’eau dans le sol, qu’ils transpirent par leurs feuilles via les stomates. En période de sécheresse, les arbres ferment les stomates pour stopper la pression qui permet de faire monter l’eau dans l’arbre. Car quand il n’y a plus d’eau dans le sol, ils aspirent de l’air. Comme chez les humains, les bulles d’air bouchent les vaisseaux et causent la mort des branches qui étaient irriguées par ces vaisseaux.

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Quand a-t-on commencé à constater le roussissement des arbres cette année ?

Cela dure depuis plusieurs semaines. La défoliation arrive tôt dans l’année et cela est lié à la précocité des canicules. Mi-juillet, après la première vague de chaleur, les effets ont commencé à être observés car sécheresse et canicule se sont conjuguées. Lors des fortes chaleurs, le hêtre prend aussi des coups de soleil sur son tronc, il fait des cloques, son écorce se détache, c’est très mauvais pour lui. Dans le Sud-Ouest, il peut y avoir un autre facteur, uniquement pour le chêne : un insecte, la punaise réticulée, pique les feuilles, fait mourir les cellules, qui prennent une teinte marron, c’est très présent autour de Toulouse.

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Les défoliations très précoces peuvent-elles nuire aux arbres ?

C’est un mécanisme de protection mais c’est inquiétant car cela diminue d’autant la période de végétation des arbres. D’habitude, elle s’étend du mois d’avril à mi-octobre. Mais en 2025, elle s’arrête plusieurs mois avant. C’est autant de temps perdu pour faire de la photosynthèse, créer du carbone, croître, faire des stocks de protéines et de lipides pour bien redémarrer l’année suivante. Quand ils perdent leurs feuilles, les arbres ne font plus de réserves.

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Le changement climatique accentue-t-il ce phénomène ?

Oui, cela a aussi eu lieu en 2022 et 2023. Heureusement, l’année 2024, très humide, avait été très bénéfique pour les forêts. Mais cela est de plus en plus rare. Sous l’effet du changement climatique, les records de température se multiplient et les années délicates pour les arbres se succèdent. Or les phénomènes de défoliation sont très liés aux épisodes de sécheresse et de chaleur, donc plus on a une multiplication de ces événements, plus de la défoliation apparaît. Cela peut également s’accompagner de mortalité de petites branches, puis de branches plus importantes, or moins il y a de branches, moins il y a de feuilles. Et si la sécheresse dure, les arbres peuvent aussi produire de plus petites feuilles l’année d’après. Ils font ainsi moins de photosynthèse, moins de réserves pour l’hiver… C’est vraiment un cercle vicieux.

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En temps de stress, les arbres arrêtent de respirer via leurs feuilles, cela signifie-t-il que les forêts roussies actuellement ne jouent plus leur rôle de pompe à CO2 ?

Exactement. En ce moment, les forêts nous aident moins. Cela est inquiétant car en temps normal, les arbres captent beaucoup de CO2 dans l’atmosphère, ce qui permet de limiter le changement climatique. Par le passé, les forêts françaises captaient l’équivalent des émissions provenant du secteur du transport. Désormais, elles pompent moins et pour certaines zones le bilan est même à zéro. Cela nuit donc à notre stratégie de limitation de l’augmentation du CO2 dans l’atmosphère.

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La pluie est de retour en France, cela peut-il sauver les arbres en souffrance ?

L’eau qui est en train de tomber ne va pas être stockée dans les sols, elle va être directement consommée par les arbres. Cela va permettre aux feuilles encore fonctionnelles de se remettre à respirer et à transpirer. C’est positif car les arbres vont reprendre leur croissance. Mais les parties déjà roussies ne vont pas reverdir. C’est fini. Ensuite, si les pluies se poursuivent et que les températures baissent, après être entrés en dormance, les jeunes arbres peuvent se parer à nouveau de feuilles, voire de fleurs, comme si c’était le printemps. Ce surcoût d’énergie peut causer des descentes de cimes [le dessèchement du haut des arbres, ndlr], voire de la mortalité.

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L’année 2025 risque-t-elle d’accroître encore la dégradation de la santé des forêts françaises ?

Bien sûr. Actuellement, la France est comme une peau de léopard : on observe des dépérissements par zones, particulièrement dans le quart nord-est de la France, qui a connu un pic en 2019, et le long de la Loire. Les années de fortes canicules et de sécheresse accélèrent le dépérissement des forêts à cause de la succession de stress hydrique et thermique sur le long terme. Mais le sol est aussi un facteur important : il est comme une éponge et s’il retient l’eau, la stocke assez facilement, il pourra la restituer lors des sécheresses, contrairement aux sols sableux (dans les Landes) ou calcaires (dans le Jura ou le Grand Est) qui ne retiennent rien. La profondeur du sol est aussi très importante car les racines pourront plus ou moins prospecter la ressource en eau.

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La mortalité des arbres dans les forêts françaises a doublé en dix ans, on peut s’attendre à ce que la tendance se poursuive ?

Oui. C’est surtout le cas dans le Grand Est pour l’épicéa, espèce de montagne qui avait été plantée dans les années 1950 en plaine, en limite de ce que pouvait supporter cette espèce en termes de conditions écologiques. A partir de 2017, les sécheresses se sont enchaînées et pratiquement toutes les forêts de plaine sont mortes, notamment parce qu’un insecte, le scolyte, a tiré parti de la faiblesse des arbres pour les attaquer encore plus.

Depuis cette période-là, on constate aussi des dépérissements très importants sur les feuillus, notamment les hêtres dans le quart nord-est et le chêne le long de la vallée de la Loire, en particulier dans des forêts naturelles de l’Allier qui souffrent énormément.

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Les essences n’arrivent pas à suivre le rythme du changement climatique actuel ?

Non, on constate que même les forêts millénaires qui sont remontées naturellement en France au fil du temps sont en difficulté. Les arbres peuvent cependant générer une descendance plus adaptée. Mais pour cela, il faut que la forêt se renouvelle grâce à la reproduction des arbres. Or il leur faut atteindre un certain âge pour produire leurs graines : par exemple un chêne forme ses premiers glands à 50 ans, mais aujourd’hui ces arbres ont plus de chances qu’avant de mourir avant d’arriver à se reproduire. La main de l’homme peut aider à accélérer la migration des espèces vers le Nord, c’est la migration assistée. A l’ONF, on récolte des graines d’espèces présentes dans le sud de la France ou de l’Europe et on les plante plus au Nord. Ainsi, on mime les phénomènes naturels et on enrichit les forêts. La diversité des espèces est une des clés pour assurer la résilience.

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Margaux Lacroux à suivre sur Libé
28 août 2025 

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