Sélectionner une page

« Dépérissement des arbres : sécheresse, canicules et ravageurs se superposent »

.

Des phénomènes de dépérissement des arbres sont constatés cet été en France. Brigitte Musch explique quelles en sont les causes, entre sécheresse, canicules et ravageurs, et les conséquences sur la santé des arbres.

.

Pin à Die

.

   
Brigitte Musch
Chef du département ressources génétiques forestières à l’Office national des forêts (ONF)
.
   

On constate des phénonèmes de dépérissement d’arbres en plein été. Quelles en sont les causes ?

Brigitte Musch : Plusieurs facteurs se superposent, en particulier cette année. Concernant les ravageurs, en ville, c’est surtout le marronnier qui est attaqué par une mineuse, un insecte qui creuse des galeries dans les feuilles. En forêt, on a un tout petit insecte, très joli, le tigre du chêne ou punaise réticulée, qui est arrivé relativement récemment dans le sud de la France. Il pique les feuilles de chêne uniquement, la cellule meurt et la feuille jaunit. Des chênes peuvent donc devenir marrons en plein mois de juillet, même si on n’a pas de stress hydrique et de chaleur. Ensuite, on a des changements de couleur, de nature plus automnale, avec des arbres qui passent du vert au rouge ou au marron. Le stress dû au rayonnement peut augmenter la vitesse de ces transformations. Mais le point essentiel cette année, c’est vraiment la combinaison de la chaleur et de la sécheresse.

.

AE : Quels sont les phénomènes rencontrés ?

BM : Sous les feuilles des arbres, les stomates permettent à la fois de respirer et de transpirer. Cela maintient une certaine pression dans les vaisseaux des arbres. Ces stomates se ferment plus ou moins vite selon deux stress : la sécheresse et la température, mais surtout la sécheresse. Quand l’arbre détecte qu’il n’y a plus d’eau dans le sol, le stomate se ferme pour arrêter de faire monter de l’eau qui n’existe pas et donc des bulles d’air. Il arrête donc de respirer, mais aussi de transpirer. C’est pour cela que, quand il fait très chaud, on n’a moins l’impression de fraîcheur en forêt. Quand on n’a pas cette transpiration, on n’a plus ce flux de sève dans les feuilles qui permet de réguler leur température. On a donc un effet global de desséchement de la feuille sur l’arbre.

.

AE : Quel rôle jouent les épisodes de canicules là-dessus ?

BM : Il faut avoir en tête qu’à la cime d’un arbre, les températures sont de l’ordre de + 4 °C par rapport à son pied. Or, on n’a plus cette ambiance humide autour de l’arbre qui protège. Les températures deviennent extrêmes et brûlent les feuilles. Selon l’exposition des arbres, on peut avoir la moitié d’une feuille marron et l’autre verte, car la première a reçu directement les rayons du soleil. Cela peut aussi brûler les troncs. C’est le cas des hêtres, qui sont sensibles aux coups de soleil. Cela provoque un décollement de leur écorce.

.

AE : Quelles sont les conséquences de ces stress pour les arbres ?

BM : Quand la feuille est sèche, l’arbre ne fait plus de photosynthèse et sa croissance est stoppée dès la mi-août. Il perd deux mois de végétation, ce qui est énorme en termes de croissance, de mise en réserve de sucres pour faire du bois et repartir l’année suivante. Le fait de perdre ses feuilles est une protection, l’arbre se met en dormance. Mais si on a un automne doux et pluvieux, l’horloge de certains arbres, comme le marronnier, le lilas, les hêtres ou de jeunes plants, peut considérer que c’est de nouveau le printemps. Ils vont se remettre à faire des feuilles, les bourgeons redébourrent au mois de septembre et la situation peut devenir compliquée si on a des gelées précoces, car elles peuvent brûler définitivement les feuilles, par le froid cette fois-ci. Un surplus d’énergie aura été demandé à l’arbre et son effort sera stoppé net, avec des bourgeons peut-être insuffisamment formés pour l’hiver. Cela va entraîner un peu de mortalité au niveau des branches, voire des descentes de cimes.

.

AE : Des effets à plus long terme peuvent-ils survenir ?

BM : Si ça ne se passe pas comme ça, on peut aussi avoir des effets de répétition. 2024 était une année bénie pour les forestiers, car on a eu un été normal. Cette année, les arbres vont être affaiblis. Pour lutter contre ces conditions plus défavorables, ils ont tendance à faire de la microphylie, c’est-à-dire des feuilles beaucoup plus petites. C’est un phénomène d’adaptation d’une année sur l’autre. Cela a aussi des conséquences. Car plus la surface de la feuille est faible, moins il y a de photosynthèse. A fortiori s’il y a également moins de branches, c’est une spirale qui n’est pas très positive.

AE : On ne craint donc pas de mortalité importante des arbres dès cette année ?

BM : Non. Mais cela va dépendre des espèces. Pour les feuillus, qui perdent normalement leurs feuilles à l’automne, ce que l’on peut voir, ce sont ces aspects de microphylie, de quelques branches qui peuvent mourir, car il y a eu des phénomènes d’embolie. Mais peu d’arbres adultes vont mourir, sauf s’ils étaient déjà dépérissants. En revanche, si cela atteint les semis dans les sous-bois, on aura peut-être un peu de mortalité. Pour les résineux, si un arbre perd les trois quarts de ses aiguilles, il pourra encore redémarrer. En revanche, s’il les perd toutes, c’est foutu.

.

AE : Est-ce que certains types de forêts résistent mieux ?

BM : Ce dont on parle rarement, et à tort, c’est la question du substrat des forêts. On peut avoir des sols qui gardent l’eau et d’autres pas du tout. Dans le cas du Jura, par exemple, on a très peu de sols, c’est du calcaire plein de trous. S’il ne pleut pas régulièrement, le sol n’a pas de capacité à conserver l’eau et à la restituer aux arbres. Ses forêts sont donc en première ligne. De la même façon, les landes de Gascogne sont implantées sur des sables, avec de la latérite en-dessous. L’eau ne reste pas dans les sols. En revanche, si vous avez des sols profonds, avec du limon, comme dans le nord-ouest de la France, il y a plus de résilience possible pour les forêts.

.

AE : Ces épisodes vont-ils se multiplier avec les changements climatiques ?

BM : Oui, hélas. Nous ne sommes pas sur la bonne courbe. On est plutôt sur une tendance de + 4 °C en 2100. On va avoir des épisodes de plus en plus réguliers de chaleur et de sécheresse. Sur le plan du régime hydrique, les périodes et les quantités d’eau qui tombent ne seront pas réparties de la même façon. Si les sols ne peuvent pas mettre d’eau en réserve, cela sera très compliqué pour les forêts. Cette année, on a eu deux canicules, avec des températures de plus de 40 °C dans le Sud-Ouest, ce qui est clairement un facteur aggravant. Si on avait chaud et de l’eau, on serait en mode tropical, mais le cumul de la chaleur et de la sécheresse est très problématique.

.

AE : Est-ce qu’on a des moyens d’adaptation face à ces phénomènes ?

BM : Il n’y a pas de solution unique et magique. On travaille sur différentes solutions d’adaptation. Le maître-mot, c’est diversité. Une diversité de l’approche de la sylviculture, avec des mélanges de futaies régulières, irrégulières, de couverts continus, de plantations. Il s’agit aussi de continuer, partout où c’est possible, de bénéficier de la régénération naturelle. Les phénomènes actuels vont provoquer de la sélection chez les arbres : ceux qui auront le plus de capacité à résister à ces climats vont pouvoir produire des graines. Les descendants devraient être donc mieux adaptés à ces nouvelles conditions que leurs parents. On cherche ensuite à diversifier les espèces au sein des peuplements, avec des espèces qui peuvent déjà être présentes dans les parcelles en accompagnement. Pour l’instant, on travaille beaucoup avec des modèles, car les espèces forestières ont des horizons de temps de quarante à cinquante ans pour celles à croissance rapide, et de presque deux-cents ans pour les autres.

AE : Doit-on faire appel à des essences nouvelles ?

BM : On peut faire des enrichissements avec des espèces du sud de la France ou de l’Europe. Le chêne pubescent, par exemple, supporte mieux la chaleur et les sécheresses, et peut être implanté en mélange avec le chêne sessile. On a un cortège d’espèces méditerranéennes impressionnant. On peut faire de la migration assistée, c’est-à-dire faire migrer des espèces qui auraient pu conquérir naturellement le territoire métropolitain si le changement climatique avait été plus lent. On peut aussi tester des espèces venues d’autres continents, comme le chêne mexicain ou des espèces du Maghreb. On a des exemples d’introduction réussie avec le cèdre de l’Atlas, qui occupe de belles positions dans le Luberon ou sur le Mont-Ventoux. Mais un bémol doit être mis à cela avec le risque important d’incendie, comme on l’a de nouveau vu cette année. Toutes ces ressources utiles pour adapter nos forêts au changement climatique peuvent rapidement disparaître. Il faut donc avoir des actions de conservation de ces ressources, à la fois physiquement avec la défense des forêts contre les incendies, mais aussi en les mettant en sécurité plus au nord.

.

AE : N’est-on pas à l’aube de cercles vicieux, notamment par rapport à la fonction de stockage de carbone des forêts ?

BM : Hélas, on a une croissance plus faible des arbres depuis quelques années. Qui dit croissance plus faible dit moins de stockage de carbone. Chaleur, microphylie, petites feuilles, moins de stockage, moins de branches, moins de fruits… Des cercles vicieux peuvent effectivement apparaître et il faut absolument essayer de les enrayer le mieux possible. Une politique volontariste de protection de la forêt et de son adaptation s’impose.

.

« Dépérissement des arbres : sécheresse, canicules et ravageurs se superposent »
Brigitte Musch, Chef du département ressources génétiques forestières à l’Office national des forêts (ONF)
.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *