Svetlana Tikhanovskaïa, opposante numéro 1 au Bélarus : «Loukachenko est devenu un criminel de guerre»…
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Dans ce monde Orwellien que certains nous construisent ( ou ils sont aveugles) , le mensonge devient vérité, les manipulations deviennent réalités alternatives, les démocrates… des terroristes, … MCD
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En exil à Vilnius, en Lituanie, la dissidente au régime bélarusse brosse pour «Libération» l’état des lieux de l’opposition, cinq ans après le soulèvement réprimé.

Cinq ans après le fol espoir de l’été 2020, la dissidence bélarusse Svetlana Tikhanovskaïa, en exil, cherche sa voie et navigue entre les crises. Il y a eu les rafles implacables de la répression, les centaines de prisonniers politiques écroués un à un, l’exil de masse en Pologne et Lituanie voisines, puis la guerre en Ukraine qui a relégué le Bélarus dans l’ombre, alors que le satrape de Minsk, Alexandre Loukachenko, s’affiche en vassal de Poutine. Opposées aux ambitions impérialistes de la Russie, désireuses de déloger la dictature, les forces démocratiques en exil savent toutefois leur destin tributaire de la donne géopolitique. Le sort de l’Ukraine, qu’elles soutiennent de manière inconditionnelle, est aussi le leur. Visage de cette résistance, l’opposante répond aux questions de Libération à Vilnius, au quartier général de l’opposition, à l’occasion du 5e anniversaire de la révolution bélarusse. C’est aussi dans la capitale lituanienne que vit son mari, le dissident Sergueï Tikhanovski, depuis qu’il a été libéré de prison puis déporté par le régime, le 21 juin.
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Sergueï Tikhanovski était l’une des principales figures de l’opposition bélarusse, et devait se présenter face à Alexandre Loukachenko lors de l’élection présidentielle de 2020, avant d’être emprisonné et remplacé par sa femme.
Comment vivez-vous la libération de votre mari, dont vous avez été presque sans nouvelle durant cinq ans ?
Sergueï est mon pilier, y compris émotionnel. Il veut apporter sa contribution personnelle à notre combat, crier au monde entier la terrible réalité des prisons. Sa libération a insufflé un nouvel élan à notre mouvement. A la maison, il faudra du temps pour se réhabituer. Notre fille avait 4 ans la dernière fois qu’elle a vu son père, elle en a 9 aujourd’hui, soit plus de la moitié de sa vie sans son papa.
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Ces cinq années, il était certes absent, physiquement. Mais chaque jour, il était avec moi, dans ma tête. Quand il est revenu, il avait beaucoup changé physiquement. C’était difficile, au début, d’accepter son nouveau visage. Comme un squelette. C’est terrible de voir comment la prison bélarusse transforme les gens. Comme s’ils sortaient du goulag. D’un autre côté, on ne peut pas profiter pleinement de ce bonheur d’être réunis. On ressent la douleur de chaque famille qui souhaite vivre ce même soulagement. Des milliers de mères et de pères sont toujours derrière les barreaux.
Intérieurement, Sergueï est resté le même, toujours aussi énergique, enthousiaste. Il n’a pas été brisé par ce régime. Ses valeurs, son moral et sa détermination sont restés intacts. Certes, il est un peu désorienté…
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Coopérez-vous politiquement ?
Pour le moment, il ne souhaite pas travailler au bureau ici, au cabinet ou au Conseil de coordination [sorte de Parlement en exil, ndlr]. C’est à lui de choisir sa voie, je ne le force pas à quoi que ce soit. Pendant cinq ans, il a été en isolement complet. Il a eu le temps de réfléchir aux moyens de se battre, bien qu’il n’a pas pu réaliser comment la société et le régime évoluent. Comme il le dit lui-même, son arme, ce sont les mots. Et c’est avec elle qu’il veut combattre le régime, inspirer les gens.
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Il a été critiqué, il y a cinq ans, pour sa neutralité vis-à-vis de Moscou…
En 2020, le contexte était différent. Au début de notre révolution, nous avons affirmé qu’il ne s’agissait pas d’un combat géopolitique, mais plutôt d’un soulèvement pour des élections libres et équitables. Je me souviens avoir lancé un appel à Poutine [à ce sujet]. Mais ensuite, il est devenu évident que Poutine venait à la rescousse de Loukachenko.
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Comment expliquer cette décision du régime de le libérer ?
On ne comprend toujours pas les véritables motivations. C’est le KGB et Loukachenko qui ont choisi de libérer mon mari [avec 13 autres personnes]. Peut-être ont-ils pensé que cela diviserait les forces démocratiques, ou que j’abandonnerais le combat, dès le retour de mon être cher…
Il faut peut-être y voir le signe que le régime souhaite aller plus loin dans le dialogue. Et nous aussi sommes prêts à parler — mais il faut voir des actes concrets d’abord : la fin des répressions, la libération massive des prisonniers. Tant que cela n’arrivera pas, nous demandons à nos partenaires démocratiques de continuer à maintenir une politique cohérente de pression et d’isolement.
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Pourquoi le régime s’acharne-t-il ainsi contre les prisonniers politiques ?
Pendant ces quatre à cinq dernières années, Loukachenko et son régime étaient convaincus que le mouvement démocratique ne survivrait qu’un an ou deux. Ensuite, pensaient-ils, ils pourraient reprendre leur petit jeu avec l’Occident, comme ils l’ont déjà fait par le passé, en se servant des prisonniers comme monnaie d’échange. Mais nous sommes toujours là, solides. Même à l’intérieur du pays, les Bélarusses ne sont pas prêts à tourner la page. Loukachenko se retrouve dans une situation très difficile. Il est devenu un criminel de guerre, contraint de servir les intérêts de Poutine. Il a aussi peur de son entourage, de ceux qui l’entourent au sein du régime. Les sanctions vident leurs poches. Les oligarques, les proches, commencent à poser des questions. Même la Chine s’interroge. Face à un dictateur, seule la pression [internationale] fonctionne. C’est pour cela que ce n’est pas le moment de changer de politique.
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Avez-vous reçu un engagement clair de Washington quant au maintien des sanctions et de l’isolement politique du Bélarus ?
Je ne perçois aucun appétit, ni du côté des Etats-Unis, ni de l’Union européenne, pour lever des sanctions dans notre dos. Nos relations sont désormais très formalisées, coordonnées. On constate un véritable engagement américain pour aider les Bélarusses à traverser cette crise, mais aussi pour contribuer à résoudre la crise russo-ukrainienne. Ils considèrent notre région comme un ensemble interconnecté.
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