Burn-out militant: comment repenser l’engagement sans s’épuiser au combat?
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Bon cela fait sourire quand nos parents et grands parents travaillaient 72 heures légales par semaine, il y a quelques années. Et que nos paysans font encore autour de 90 heures hebdomadaire. Et on ne vous parle pas des bengalaises ou vietnamiennes. Mais ce jour 35 heures ou moins, ils et elles sont au bord du surmenage. Cherchez l’erreur ? Mème les militants ou les retraités. A quand les chômeurs ?
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Pauline Deprez
13 août 2025
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Plus qu’une simple fatigue individuelle, l’épuisement militant est le reflet d’un problème systémique plus large: la reproduction de logiques basées sur la performance et le sacrifice au sein des collectifs de lutte. Mais il n’est pas une fatalité.
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Une pancarte avec l’inscription «Fatiguée mais bien énervée, encore prête à lutter», à la marche des visibilités queers à Saint-Pierre (La Réunion), le 6 juillet 2024.
En juin 2019, Anaïs Bourdet décide de fermer la page Tumblr «Paye ta Shnek», qu’elle animait depuis sept ans pour recueillir les témoignages de femmes victimes de harcèlement de rue. Elle exprime alors son sentiment d’impuissance face à l’absence de changement et contribue à faire connaître le terme de «burn-out militant».
Dans son article «Le burn-out militant – Réflexions pour ne pas être consumé par le feu militant», publié en avril 2023 dans la revue Mouvements, le sociologue Simon Cottin-Marx, qui s’appuie sur les travaux de Herbert Freudenberger, Christina Maslach et Mary Gomes, décrit le burn-out militant comme «un épuisement physique et émotionnel», «une déshumanisation des relations interpersonnelles» et une «perte de sens» liée au sentiment d’inefficacité. Ce phénomène touche principalement des personnes engagées bénévolement dans des collectifs militants et illustre une souffrance spécifique à l’engagement intense et prolongé.
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Si cet épuisement est vécu de manière intime, ses racines sont pourtant collectives. Selon plusieurs militantes et militants interrogé·es, les causes sont structurelles. On observe une surcharge de travail, une absence de reconnaissance et un manque de soutien émotionnel.
En 2023, Julie Gillet, militante éprise de justice sociale, a quitté son emploi à la direction d’un organisme féministe, à la suite d’un burn-out. «On a des employés qui comptent sur nous pour pouvoir vivre à la fin du mois, mais on ne peut pas les payer à leur juste valeur. Alors que les valeurs qu’on défend justement, c’est un salaire juste pour tout le monde», déplore-t-elle. L’expérience de Julie Gillet illustre les contradictions internes qui minent fréquemment les structures militantes.
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«J’ai toujours envie de changer le monde, qu’on vive dans une société plus égalitaire et écologiste. Mais je pense que ça ne nécessite pas de se sacrifier.» : Enzo Poultreniez, conseiller politique et militant écologiste, après un burn-out
Pourtant, malgré ces difficultés, le militantisme reste pour beaucoup une source essentielle de liens et d’espoir. Pour Marie-Laure Guislain, cofondatrice du collectif Allumeuses, il faut arrêter de rejeter la faute sur les militant·es: «Je pense que c’est clairement un problème systémique de fond et que tant que l’on reproduira la culture productiviste néfaste, on sera voué à s’épuiser de manière cyclique.»
En réalité, les activistes qui ont traversé un burn-out ne rompent que très rarement avec la cause qu’ils défendent. L’attachement aux valeurs et la fidélité au collectif demeurent quoi qu’il arrive.
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L’idéal militant ne meurt jamais
Vanessa Jérôme est docteure en science politique et autrice d’une thèse intitulée «Militants de l’autrement – Sociologie politique de l’engagement et des carrières militantes chez Les Verts / EELV», qu’elle a soutenue en juillet 2014. Selon elle, lorsque l’on a la flamme militante en nous, elle ne se perd jamais réellement. «Si vous voulez absolument vous engager en politique pour transformer le monde et que vous n’êtes pas élu, vous ferez le deuil de votre rapport au parti politique, mais votre idéal d’engagement ne va pas mourir, il va se transformer», précise-t-elle. Le burn-out militant n’est donc pas une fatalité, mais un signal qui invite à repenser en profondeur la manière dont on s’engage.
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Après avoir fait un burn-out en 2015, Enzo Poultreniez, conseiller au cabinet du maire de Lyon (Grégory Doucet) et militant écologiste, a décidé de choisir ses combats. S’il n’imagine pas sa vie sans l’intensité que lui apporte son engagement, celui-ci s’est éloigné des querelles internes et du mythe du sauveur. «J’ai toujours envie de changer le monde, qu’on vive dans une société plus égalitaire et écologiste. Mais je pense que ça ne nécessite pas de se sacrifier. En ralentissant, on peut aller plus loin», nuance-t-il désormais.
Après un burn-out, si l’élan militant n’est jamais aussi naïf qu’au début de l’engagement, il persiste. Mais alors, comment continuer à défendre ses convictions sans tomber à nouveau dans l’épuisement?
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Transformer son engagement
Pour que l’engagement reste vivable et durable, des militantes et militants expérimentent aujourd’hui d’autres manières de faire: instaurer une horizontalité, recourir à des activités créatives ou encore transformer leur militantisme en activité rémunérée. Certains collectifs mettent aussi en place des espaces de parole et d’entraide pour prévenir la fatigue physique et émotionnelle.
Après son burn-out, Julie Gillet a choisi de redéfinir sa contribution à la cause. «J’ai écrit un essai féministe [Le jour où j’ai arrêté d’être sage, paru en avril 2024, ndlr], je suis en train de travailler sur un recueil de poésie et puis, j’ai mon travail de consultante qui me permet de continuer à m’investir sur ces thématiques, confie la militante d’origine belge. Je peux vivre mon engagement sans être sur le devant de la scène et avec moins de charge mentale.»
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Au-delà de la simple gestion individuelle de l’épuisement, c’est tout un système, encore trop souvent marqué par des logiques de rendement, qui doit évoluer.
.En effet, pour beaucoup, faire de son militantisme une activité salariée est une manière de se réengager avec des limites plus claires et d’accéder à une forme de reconnaissance. Pour Vanessa Jérôme, transformer son engagement militant en travail est une des meilleures manières de le faire durer. Ce glissement n’est pas nouveau. Déjà dans la génération issue de Mai 68, une multitude de militant·es ont converti leurs idéaux en activités professionnelles. C’est à cette époque que se sont institutionnalisés des «nouveaux métiers», comme éducateur spécialisé, travailleur social ou psychothérapeute. Si leurs aspirations initiales n’ont pas toujours abouti politiquement, ces trajectoires traduisent une volonté de faire vivre l’idéal dans le quotidien professionnel.
Aujourd’hui, le phénomène se poursuit sous une nouvelle forme. Notamment chez une partie des jeunes engagés dans la lutte contre le réchauffement climatique. Souvent associés à la «génération Greta Thunberg», ces activistes ont fait le choix de quitter leurs études pour se consacrer entièrement à la cause écologiste. Le militantisme devient ainsi un emploi, souvent précaire, mais perçu comme un compromis viable pour poursuivre l’engagement.
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Mais faire de son combat un emploi ne suffit pas toujours. Ce sont les fondements mêmes du militantisme qu’il faut repenser pour éviter l’épuisement. Pour Marie-Laure Guislain, il est nécessaire d’identifier collectivement les facteurs qui mènent au burn-out. Pour cela, elle a créé l’équipe «Badassoin» avec le collectif Allumeuses, qui propose des accompagnements pour aider les militantes et les militants à instaurer une culture de l’engagement durable. Ateliers, espaces de parole, pratiques artistiques et outils juridiques sont mobilisés pour réexaminer collectivement le militantisme, en rompant avec les logiques productivistes et sacrificielles souvent reproduites au sein des luttes.
Le burn-out n’est pas une fatalité, mais un signal qui invite à repenser en profondeur la manière dont les militant·es s’engagent. Au-delà de la simple gestion individuelle de l’épuisement, c’est tout un système, encore trop souvent marqué par des logiques de rendement, qui doit évoluer. Redonner du sens, libérer la parole, inventer de nouvelles formes d’action collective: c’est dans cette transformation que réside la clé pour préserver durablement la force des combats.
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Pauline Deprez
13 août 2025