Sélectionner une page

 

Salomé Saqué, journaliste : « Il faut dire aux jeunes qu’ils ont le droit de ne pas aller bien »

.

Le Monde décline, cette année, le thème de notre événement : les mondes de demain. Parmi les personnalités invitées à jouer avec vous, la journaliste de « Blast ».
.

Emmanuel Davidenkoff

.

Salomé Saqué
.

Salomé Saqué, journaliste et autrice, Cécile Wendling, prospectiviste et chercheuse en sciences sociales, Clément Beaune, haut-commissaire à la stratégie et au plan, et Hugues de Jouvenel, directeur de la revue Futuribles, formeront l’équipe de personnalités à laquelle nous vous proposons de vous mesurer, vendredi 19 septembre, à 20 h 30, lors du grand quiz du Monde, autour d’une série de questions instructives, drôles, graves, sur la façon dont Le Monde a su – ou non – prédire le futur.

Journaliste économique pour le média Blast, autrice chez Payot de Sois jeune et tais-toi (2023) et de Résister (2024), Salomé Saqué a été intronisée porte-parole de la jeunesse à l’orée des années 2020.

.

Vous venez d’avoir 30 ans. Vous êtes sortie de la catégorie « jeune » de l’Insee…

Eh oui. C’est le drame.

.

Vous en riez. Mais que représente ce cap pour vous qui avez incarné une voix de la jeunesse ?

J’en ris, car cela n’a précisément rien d’un drame. La jeunesse, ce n’est qu’un mot. Et je ne ferai pas partie de ces personnes qui se disent « jeune » ad vitam aeternam pour se qualifier. Pour avoir beaucoup étudié ce que c’était qu’être jeune, sur les plans économique, identitaire et de la quête de soi, je ne vais pas être cette personne-là. Non pas que je me considère comme vieille, mais j’ai conscience d’être sortie de certains aspects de la jeunesse, notamment la quête d’identité. Ce ne sont pas tant mes 30 ans qui m’éloignent de cette catégorie que le fait d’avoir un travail stable, d’être sortie de la précarité, de ne plus avoir une partie des questionnements existentiels que j’avais plus jeune.

Pour autant, je ne vais pas arrêter de parler de la jeunesse. C’était déjà la démarche de mon premier livre [Sois jeune et tais-toi] : me poser en journaliste pour parler des jeunesses, pas en tant que jeune. Et cela, on peut le faire à tout âge. Il y a d’excellents travaux sociologiques sur les jeunesses réalisés par des chercheurs de 50 ou 60 ans – sur lesquels je me suis appuyée – qui ont une méthodologie et une approche permettant de rendre compte avec précision de ce que vivent les jeunes.

.

Quelle est la plus grande décision que vous avez prise dans votre vingtaine ?

Clairement : le choix de devenir journaliste. Répondre à la question « Que vais-je faire de ma vie ? » constitue un énorme facteur de préoccupation et de stress quand on est jeune. Au début de ma vingtaine, il a fallu faire des choix déterminants, notamment entre le droit – j’ai terminé des études de droit international – et le journalisme, qui était pour moi un choix beaucoup plus risqué. J’ai choisi le journalisme, et c’est clairement la décision qui a eu le plus d’impact sur ma vie, car c’est devenu central. Aujourd’hui, cela fait partie de mon identité.

.

Dans ces années-là, ou peut-être même avant la vingtaine, y a-t-il eu des phrases, des conseils que l’on vous a donnés qui vous ont considérablement aidée ?

Je vais vous dire ce que l’on ne m’a pas dit et que j’aurais aimé entendre : « Tu as le droit de ne pas aller bien, dans ce monde-là, même en étant jeune. » Et c’est d’ailleurs l’origine de Sois jeune et tais-toi : aller contre ce discours culpabilisant qui voudrait que, parce que l’on est jeune, on n’ait pas le droit d’aller mal. Parce qu’on a la « chance » d’être jeune – on devrait avoir une énergie et une volonté illimitées…

En réalité, j’ai eu des difficultés à m’écouter et à prendre en compte mes fragilités. J’ai eu tendance à minimiser ce qui m’arrivait de négatif en me disant : « C’est pas grave, avance. » Le conseil que j’aurais voulu me donner, c’est que j’avais le droit de mettre le frein, parfois, que j’avais le droit à l’échec. Je me suis mis une pression énorme sur les études : deux licences, deux masters, enchaîner les diplômes et les stages sans jamais me laisser le droit de me tromper.

.

Quel effet cette pression a-t-elle produit ?

Des conséquences sur ma santé, surtout au début de ma vingtaine. Je travaillais sans cesse, cumulant plusieurs emplois, y compris de nuit, pendant des années, dormant très peu. On nous dit qu’il faut « en vouloir », qu’il faut « tout donner ». Mais personne ne m’a dit : « Attention, préserve ta santé. » Résultat : des problèmes de santé avant 30 ans. Aujourd’hui, je pense qu’il est crucial de rappeler aux jeunes qu’ils ont le droit de préserver leur équilibre. Et je trouve très positif que certains exigent désormais une meilleure articulation entre vie professionnelle et personnelle. Ce n’est pas de la paresse, c’est une nécessité.

.

Vous affirmez que la génération actuelle est « fragilisée », plutôt que « fragile »…

Oui. La pression sur les jeunes a toujours existé, mais ce qui change, c’est le contexte. Même en travaillant beaucoup, il est aujourd’hui difficile d’accéder à un emploi sécurisé ou de se constituer un patrimoine. En 1982, 17 % des jeunes avaient un emploi précaire. Aujourd’hui, c’est 52 %. Un autre chiffre-clé : en 1986, le patrimoine net médian des trentenaires était 45 % plus élevé que celui des plus de 70 ans. En 2015, il était trois fois plus faible. Le patrimoine s’est déplacé vers les plus âgés et la principale manière d’y accéder, c’est l’héritage, pas le travail.

Tout cela crée une frustration énorme. Les jeunes qui n’héritent pas se disent : « Je donne tout, je travaille sans relâche… et pour quoi ? » Beaucoup n’auront jamais les moyens de devenir propriétaires sans aide familiale. Et cela ne prend pas encore en compte les dégradations géopolitiques et écologiques, ainsi que l’omniprésence des écrans, qui aggravent le contexte et expliquent la détérioration très documentée de la santé mentale des jeunes.

.

Les écrans vous ont aussi permis, à un moment donné, d’avoir une parole qui porte considérablement. Comment observez-vous les tentatives d’en réguler l’usage ? Est-ce à l’Etat de s’en occuper ou est-ce une question d’éducation, d’autorégulation ?

J’ai intitulé un chapitre de mon premier livre « Internet, piège et refuge d’une génération » parce que je crois que c’est exactement cela. Il ne faut pas être manichéen ni caricaturer en disant que tout serait mauvais avec les réseaux sociaux ou Internet en général. On peut en avoir des usages constructifs : accès illimité au savoir, contenus de vulgarisation scientifique de grande qualité… Internet permet aussi de se socialiser. Certains jeunes trouvent des amis en ligne, certains contenus sur la santé mentale peuvent sauver des vies.

Mais il y a aussi l’aspect addictif des plateformes, la surconsommation qu’elles encouragent, les contenus violents, dégradants, le harcèlement en ligne… Ce n’est pas à moi, journaliste, de préconiser ce que serait une bonne politique publique, mais il me semble évident qu’il faut une réaction urgente des pouvoirs publics.

.

Se pose aussi la question de la souveraineté numérique : les algorithmes de ces réseaux sociaux sont conçus pour capter un maximum de temps de cerveau disponible, au détriment du bien-être collectif. Le vrai rapport de force se joue entre l’Etat – ou l’Union européenne dans notre cas – et ces géants technologiques qui façonnent les jeunes générations.

Des réglementations européennes sur les contenus violents, haineux, sur les fake news sont nécessaires. Mais une interdiction pure et simple des réseaux ? J’en doute, parce que non seulement c’est insuffisant, cela pourrait porter atteinte à la liberté d’expression, mais, en plus, il existe une multitude d’outils pour contourner ces interdictions.

.

Si l’on élargit la question à l’impact global des futurs qui se dessinent – climatique, géopolitique, numérique –, comment faire pour alerter sans alarmer ?

Mais il faut à l’évidence alarmer ! Nous vivons un moment de grand recul, notamment en France. Le Réseau Action Climat a récemment dénombré 43 reculs écologiques majeurs en six mois dans notre pays. Et nous venons de vivre la plus grosse canicule jamais enregistrée en juin en France. C’est invraisemblable. Au moment où nous parlons [juillet 2025], il y a des incendies monstrueux à Marseille et dans le nord de l’Espagne, vers Barcelone.

Le plus inquiétant, c’est que l’on voit désormais les conséquences matérielles du réchauffement climatique, mais que cela ne provoque toujours pas de sursaut politique. Alors, oui, il faut alarmer, car la situation est urgente, et l’on ne peut pas la relativiser pour « ne pas faire peur ». Les conséquences vont se compter en vies humaines.

.

Pourquoi cette anticipation collective est-elle si difficile ?

Eternelle question… Il y a, bien sûr, le terreau de la désinformation active sur les réseaux sociaux et dans certains médias, qui continuent à nier l’origine anthropique du réchauffement. Mais il faut aussi pointer l’absence d’information. L’Observatoire des médias sur l’écologie nous dit que 3,7 % du temps d’antenne en France a été consacré au climat en 2024, soit une baisse de 30 % par rapport à 2023. Comment avancer si les citoyens ne sont même pas informés ? C’est fou : nous sommes une espèce qui détruit activement son propre habitat, celui de toutes les autres espèces, qui le sait et qui continue quand même.

.

Les façons de penser, les structures intellectuelles se forgent, entre autres, à l’école. Que faudrait-il changer dans notre système éducatif pour que la jeunesse de demain soit mieux sensibilisée ?

Bien sûr, il y a beaucoup à faire à l’école : enseigner la crise écologique en profondeur, ses causes, ses solutions. Sensibiliser les jeunes générations est essentiel. Mais je veux rappeler que nous n’avons pas le temps. L’urgence, c’est que l’ensemble de la population soit informée maintenant. On ne peut pas attendre que les enfants d’aujourd’hui soient en âge de voter ou d’accéder au pouvoir. Ce sera trop tard.

C’est pourquoi il est au moins aussi nécessaire d’alerter, de sensibiliser et d’éduquer les générations plus âgées. Car ce sont elles qui, aujourd’hui, détiennent le pouvoir économique et politique. Une personne née en 2020 subira sept fois plus de vagues de chaleur qu’une personne née en 1960. L’injustice générationnelle est massive.

.

Or, même si tous les jeunes se mobilisaient demain, ce qu’ils ne feront pas, car ils ne sont pas uniformément sensibilisés à l’écologie, cela ne suffirait pas à contrebalancer le poids démographique et électoral des générations plus âgées, qui, par exemple, votent majoritairement pour des partis conservateurs et peu favorables aux politiques écologiques.

.

Terminons sur une note d’espoir. Vous disiez, dans le podcast « Adulescence » de France Inter, que l’on aurait tort de sous-estimer l’efficacité d’un dîner de famille. Cela veut-il dire que chacun, à son niveau, peut tenter de faire quelque chose ?

Tout à fait. Je crois profondément au dialogue. Malgré ce que je viens de dire sur les inégalités générationnelles, je crois au modèle démocratique et à la solidarité entre générations. Il ne s’agit pas de culpabiliser ou de dire : « Moi, j’aurais fait mieux. » Mais d’expliquer l’urgence de la situation et d’appeler à l’action.

Un dîner de famille peut être un lieu d’échange et de prise de conscience. Peut-être qu’on écoutera davantage un proche qu’une journaliste vue à la télévision. C’est une force. Et, surtout, il faut éviter de tomber dans des réalités parallèles où chacun ne lit plus que ce qui conforte ses opinions. Prendre le temps d’avoir des discussions politiques et sociétales, même inconfortables, est essentiel.

.

Salomé Saqué participera, vendredi 19 septembre, au grand quiz du Monde, dans le cadre du Festival du Monde, qui a pour partenaires Axa, partenaire principal, l’Agence de la transition écologique, Leboncoin, Spotify, Vins de Bordeaux et le soutien de la mairie du 13e arrondissement de Paris, de la Paris Design Week et de l’Institut français de la mode.

.

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *