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Écologie

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Des outils pour s’orienter dans la pensée écologique

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« Si tu pars de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste » énonçait André Gorz. Il faut, pour comprendre la question écologique, mener une réflexion épistémologique sur le foisonnement des pensées de l’écologie. Dans cette diversité, l’écophénoménologie intervient comme la possibilité d’apporter une cohérence théorique au domaine.

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Qui s’intéresse aux questions brûlantes liées à l’habitabilité de la Terre, aux actions et réactions écologiques urgentes et nécessaires et à la meilleure manière de les entreprendre et susciter, constate la richesse et la grande diversité des pensées de l’écologie. Fortes de nombreux courants, de nombreuses autrices et auteurs, de multiples axes et crédos passionnants et suggestifs, celles-ci foisonnent en effet[1]. Pour aider à s’y retrouver, des ouvrages et travaux de vulgarisation existent.

Nous évoquons ici deux cartographies intéressantes en tant que points de départ. Ce faisant nous pointons la nécessité philosophique d’envelopper ce foisonnement dans un axe problématique et une perspective unifiés. Dans la lignée des travaux de Gérald Hess, l’écologie en première personne, et plus particulièrement l’écophénoménologie, semblent pouvoir fournir un fondement puissant à cette diversité.

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La cartographie de Thomas Wagner

Une vue d’ensemble des pensées écologiques est proposée par Thomas Wagner avec sa « carte des pensées écologiques » réalisée en collaboration avec le média Fracas. Avec tous les défauts liés à la cartographie et aux choix inhérents à toute carte[2], ce document fournit utilement une première grille de lecture au non-spécialiste pour naviguer dans la constellation de la pensée écologique. Sont définies huit « grandes familles des pensées écologiques » : les écologies anti-industrielles, les écologies libertaires, les écoféminismes, les éthiques environnementales, l’écosocialisme, les écologies décoloniales, le capitalisme vert, et enfin les écofascismes. Pour chaque famille, Wagner cite quelques auteurs selon lui représentatifs, sans prétendre à l’exhaustivité ni se prémunir de certaines étrangetés[3]

Cette carte-boussole[4] en main, il conviendrait de chercher ensuite à articuler ces différentes familles dans un axe problématique qui les mette en perspective les unes par rapport aux autres, les hiérarchise, et permette d’en rejeter certaines (on pense ici aux deux dernières). L’adjectif « écologique » n’est en effet pas un blanc-seing ; comme le rappelle Wagner en citant André Gorz : « Si tu pars de l’impératif écologique, tu peux aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste[5]. »

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Le panorama de Guillaume Lejeune

Un pas vers une mise en perspective et une problématisation de la diversité de la pensée écologique est effectué par Guillaume Lejeune dans un remarquable petit livre de synthèse et de vulgarisation, Les philosophies de l’écologie (Ellipses, 2023). De manière pertinente, estimons-nous, l’auteur organise le champ des philosophies de l’écologie selon deux grands courants et quatre axes : le courant critique d’une part, anticritique d’autre part.

Le courant anticritique conteste « le constat de base, à savoir que le problème écologique est lié à la relation de l’homme à la nature[6] ». À une écologie critique radicale (au sens d’une écologie cherchant à prendre les problèmes à la racine), le courant anticritique oppose ainsi un axe unique consistant en une prétendue « écologie des solutions non punitives » basée sur un « Bon Anthropocène » et se penchant sur les conséquences plutôt que sur les causes des bouleversements écologiques.

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Lejeune regroupe dans ce courant le solutionnisme technologique, le transhumanisme, la géo-ingénierie et le survivalisme. Nous retrouvons là les deux dernières familles recensées par Wagner. Souvent climatosceptique, voire climato-négationniste[7], ce courant use des moyens les moins nobles mais malheureusement aussi les plus efficaces que sont la désinformation, la caricature et la sophistique[8]. Réduisant « la diversité relationnelle à une seule relation[9] » – celle de l’intervention technique de l’agent extérieur sur une matière dont l’agent se pense différer ontologiquement – il affecte de ne pas voir que cette intervention appartient elle aussi au monde.

Le courant anticritique fait ainsi obstacle à une véritable action écologique car il parvient souvent à gagner les arbitrages politiques au nom d’un business as usual plus ou moins assumé et à occuper la sphère médiatique pour y mener la bataille de l’opinion avec une malheureuse efficacité. Il faut alors du temps, de l’espace, du courage et de l’énergie pour y répondre, toutes choses qui seraient plus positivement employées au service du courant critique, au sein duquel Lejeune identifie trois axes.

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Tout comme Wagner pointait les limites de sa propre cartographie – limites inhérentes à tout cadrage – Lejeune précise que cette tripartition au sein du courant critique « n’a aucunement une valeur absolue » et qu’elle vise simplement « à rendre des différences d’accentuation[10]». Ainsi le courant critique rassemble-t-il « une multitude de tendances, parfois antagonistes, qui mettent tantôt l’accent sur la nécessité de repenser l’environnement, l’homme ou la relation[11] ».

Le premier axe est celui de l’environnement : « Plutôt que de voir dans la nature un champ de déterminismes sans intérêt, un ensemble de rouages et de mécanismes, les penseurs écologistes de cette première mouvance vont réenchanter l’environnement[12]. » Lejeune regroupe sous cette bannière critiquant l’anthropocentrisme et conférant une valeur intrinsèque aux (ou à des) êtres et entités non-humaines l’écologie profonde[13], l’antispécisme[14], l’hypothèse Gaïa[15], le biomimétisme[16] et certaines approches religieuses et esthétiques[17].

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Mais puisque « la nature – qu’elle soit prise comme ressource économique, comme création du divin, comme système, comme monde partagé avec les animaux sentients et, plus généralement, les vivants – apparaît comme menacée par l’activité humaine[18] », Lejeune pointe ensuite le fait que cette menace se répercute sur les conditions humaines d’habitation.

Le deuxième axe est ainsi celui de l’homme : une « écologie de type humaniste[19] ». Il s’agit de « courants philosophiques qui font dépendre la solution du problème écologique d’une reconception de l’homme et de l’organisation des sociétés humaines[20] ». Lejeune[21] regroupe sous cette deuxième bannière l’élargissement par Hans Jonas du principe kantien de responsabilité, les éthiques individuelles des « petits gestes pour la planète » et les pensées de la décroissance, d’une part[22] ; les approches juridiques des problèmes écologiques et les tentatives de convergences des luttes écologiques, sociales, féministes, décoloniales et anticapitalistes, d’autre part[23]Limitation de l’hubris d’une part, extrapolation des actions d’autre part, sont réunies dans ce deuxième axe centré sur ce que doit ou ce que peut l’homme. Nous pourrions ajouter que l’heuristique de la peur, la sobriété heureuse et la simplicité volontaire se rejoignent sur le terrain de la limitation, tandis que l’extension des droits et la recherche d’intersectionnalités sont des démarches qui peuvent être dites démarches d’extrapolation.

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Le troisième axe enfin est celui de la relation, qui « montre une voie alternative ».

« Il ne s’agit ni de réformer notre conception de la nature ni de repenser les besoins de l’homme. Il s’agit plutôt d’approfondir le sens et le rôle de la relation qui lie l’homme à son environnement. Si le fait de changer la nature impacte l’homme ; et si changer le comportement humain modifie l’empreinte de l’homme sur la nature, c’est parce que la nature et l’homme sont toujours en relation. Il faut alors cultiver l’art des relations bénéfiques[24] ». Lejeune cite parmi ces pratiques dialogiques et mutualistes la permaculture, les mouvements pour la transition, l’écopédagogie et plus généralement la mésologie[25]. Interconnexions, interdépendances, interrelations, multiplicité des relations, entrelacs, dialogue, mutualisme… sont quelques-uns des maîtres-mots – mots-boussoles dirait Morizot[26] – qui orientent et sur lesquels se fondent ces pratiques.

L’un des mérites du panorama proposé par Guillaume Lejeune est de montrer finalement la centralité d’un concept, en l’occurrence celui de relation. C’est bien en effet ce concept qui est crucial puisque l’axe environnemental amène à interroger l’axe centré sur l’humain et réciproquement. La question cruciale de l’écologie est celle de la place de l’être humain dans le monde et des rapports entre l’humain et le non-humain.

Or cette question, en tant que question, peut ne demeurer encore qu’abstraite et théorique. Toute interrogation, en effet, si elle ne se comprend pas elle-même en tant que question, risque de maintenir une différence ontologique entre l’objet de la réflexion et le sujet réfléchissant. En d’autres termes, penser la relation n’est pas encore penser selon la relation (pour reprendre une distinction faite dans une perspective non strictement écologique par Renaud Barbaras[27]). Poser la relation comme objet d’étude, quand bien même il s’agirait de l’objet central, amène à distinguer le sujet objectivant cet objet, et donc finalement à faire de la relation, soi-disant centrale, un simple terme de l’étude, tributaire de et relatif à l’étude de l’étudiant… Il y a alors un dualisme résiduel, épistémologique, qui empêche la centralité du concept de relation de se déployer réellement.

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La voie de l’écophénoménologie

C’est tout l’intérêt de l’écophénoménologie que d’aspirer à se libérer de ce dualisme résiduel, que de tenter de franchir cet obstacle ultime, permettant d’abandonner complètement l’anthropocentrisme et de basculer véritablement dans une ontologie relationnelle.

Dans sa thèse soutenue en 2024 et dirigée par Gérald Hess et Corine Pelluchon[28], Christophe Gilliand considère, à la suite d’autres auteurs (il cite André Gorz mais nous pouvons penser aussi à David Abram, Baptiste Morizot, Estelle Zhong Mengual ou encore Jean-Hugues Barthélémy), que la crise écologique est avant tout le résultat d’une crise de la sensibilité et de la raison. Il convient alors, pour résoudre celle-là, de résoudre celle- ci, ce qui signifie questionner notre présence au monde, notre manière ontologique de l’habiter. C’est ce nous venons de saisir en identifiant la question de la relation comme question cruciale.

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Le problème réside, selon Christophe Gilliand, dans le hiatus entre ce que nous savons – dérèglement climatique et environnemental, effondrement de la biodiversité – et ce que nous faisons – en l’occurrence rien ou si peu de ce qu’il faudrait. La crise sue, pourrait-on dire encore, n’est pas vécue, comme si elle était abstraite, comme si elle ne nous concernait pas vraiment et donc n’impliquait pas que nous changions réellement de comportement[29]. L’auteur propose alors de prendre le problème à la racine : Quel est notre mode d’être au monde irréductible et comment faire en sorte que ce soit lui qui suscite et gouverne notre action ?

Il s’agit de dépasser l’anthropocentrisme et le dualisme humain / nature qui en est la cause. Certes, déconstruire ce dualisme n’est pas facile, tant il structure nos manières de penser et d’agir ; en outre, on peut penser qu’il y a quelque indécence à philosopher alors que la maison brûle[30] ; c’est pourtant bien ce à quoi il faut s’atteler en priorité, car « l’on voit mal […] comment celui pour qui la nature apparaît comme une pure extériorité serait en mesure d’éprouver adéquatement le désir de la préserver[31]. »

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Il s’agit ainsi de développer une écophénoménologie ou « philosophie de l’être-dans-la-nature » (p. 19) qui s’intéresse à « l’expérience même d’habiter la Terre », ou encore « l’évidence existentielle » du « socle commun de nos vécus au contact du monde naturel », « notre condition première de Terrien ». En effet, pour réussir la déconstruction-reconduction du dualisme, on peut selon Gilliand distinguer entre trois facettes (certes complémentaires) du dualisme et travailler à la déconstruction des trois facettes. Et c’est un questionnement en première personne portant sur l’habitation première et irréductible du monde par le sujet (tel est le projet écophénoménologique) qui s’avèrera le plus pertinent. Autrement dit, la déconstruction-reconduction du dualisme n’a véritablement lieu qu’avec la phénoménologie, plus précisément nommée ici écophénoménologie.

Les trois dimensions que peut prendre le dualisme entre humain et nature sont les suivantes : un dualisme moral, qui n’octroie de dignité qu’à l’humain ; un dualisme ontologique, qui distingue entre des substances, des instances ou encore des faits ; un dualisme épistémologique enfin, qui détache l’observateur du monde observé[32]. Gilliand montre que « si les éthiques environnementales anglo-saxonnes classiques ont su questionner de façon souvent convaincante les deux premiers dualismes, elles se heurtent néanmoins au troisième et peinent à reconfigurer notre compréhension du sujet pour véritablement nous positionner à l’intérieur même du monde. Les raisons morales et métaphysiques qu’elles invoquent pour préserver la nature sont alors largement inopérantes, car elles demeurent désincarnées[33]. »

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L’incarnation nécessaire – seule à même de susciter une action écologique adéquate – amène alors Gilliand à se tourner vers les approches plus subjectives et attentives au corps que sont les éthiques environnementales des vertus et l’éthique du care issue de l’écoféminisme. S’attachant à appréhender notre relation à la nature à partir de l’expérience vécue et valorisant une ouverture empathique à la pluralité des voix – humaines et non humaines – depuis sa propre vulnérabilité, le care environnemental désobjective en effet l’environnement qui devient l’objet du soin et du souci. Néanmoins, Gilliand constate que l’éthique du Care environnemental souffre également d’une importante limite : en peinant à distinguer l’expérience particulière et personnelle de l’expérience phénoménologique, elle risque de nous enfermer chacun·e dans une réalité cloisonnée, ne parvenant pas à faire apparaître un monde commun au-delà, ou plutôt en-deçà de la multiplicité des mondes subjectifs singuliers qui le composent.

En d’autres termes, en ne distinguant pas clairement l’expérience individuelle de l’expérience phénoménologique, l’éthique du Care risque selon Gilliand de fragmenter la réalité en mondes subjectifs sans horizon ni sol commun. L’écophénoménologie se présente alors comme une tentative de dépassement tant des « défis posés aux éthiques environnementales classiques que ceux posés à l’écoféminisme[34]. » Fondée sur l’expérience incarnée et universelle de notre immersion dans le monde, l’écophénoménologie est ainsi une ontologie relationnelle vécue en première personne capable de dépasser le dualisme nature/culture dans ses trois dimensions, morales, ontologiques et épistémologiques et peut-être aussi de renouveler en profondeur notre rapport éthique et politique à la nature[35]. 

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Écophénoménologie et écologie et première personne

En prenant, comme point de départ de ses investigations l’expérience vécue de notre immersion dans le monde – une expérience à la fois résolument incarnée, mais aussi universellement éprouvée – l’écophénoménologie est une voie vers une compréhension intime d’un « soi élargi » en résonance avec le monde. Elle participe à une conception renouvelée et cohérente de la pensée écologique, qui ambitionne de relier l’ontologie, l’éthique et le politique. Cette plateforme est nommée écologie en première personne par Gérald Hess, qui la développe avec érudition et générosité.

La vitalité prometteuse de cette écologie émane en effet de l’Université de Lausanne qui, sous l’impulsion de Gérald Hess en dialogue avec les travaux de Dominique Bourg, Damien Delorme, Christophe Gilliand ou encore Sophie Swaton, aspire à réunir deux perspectives chacune indispensables : la perspective objective, « en troisième personne », de l’écologie scientifique et des sciences du système Terre, centrée sur l’environnement et la connaissance de son fonctionnement et de son évolution ; la perspective subjective, « en première personne », de l’écologie vécue et de l’éthique des vertus, centrée sur l’habitation des milieux, la cohabitation attentive, le prendre soin.

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Or il ne s’agit apparemment pas de réunir ces deux perspectives dans une synthèse de type hégélienne. La voie de l’écophénoménologie, du moins telle qu’elle est frayée par Gérald Hess, consiste plutôt à décrire « l’expérience, en première personne, d’un point de vue en troisième personne ». Il s’agit donc, dans une perspective cosmique, de rendre charnelle la connaissance écologique, afin que la participation objective au monde (insertion, interdépendance, filiation…) consiste aussi en une participation esthétique, éthique et politique, autre nom de l’engagement subjectif nécessaire et urgent en cette période d’altération rapide et profonde des conditions de vie sur la Terre.

En d’autres termes, la voie de l’écophénoménologie consiste à élargir la voix du sujet en direction du cosmos et à englober le soin et le souci dans le cosmos[36].

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Comme le lecteur l’aura remarqué, l’expression « en première personne » est présente à deux niveaux dans l’articulation proposée : comme écologie générale fondant les deux moments objectif et subjectif, et comme moment subjectif. Il y a là une difficulté qui conduit Hess à approfondir cette organisation du champ, en décrivant des événements de décentrement-recentrement[37] : décentrement du « je » vers un recentrement du « soi » en tant que « je » désormais charnellement conscient de sa participation au monde. Ce décentrement-recentrement correspond au parcours phénoménologique de conversion du champ naïf de l’expérience empirique du monde en champ transcendantal d’expérience de l’apparaître du monde.

Pour Gérald Hess l’écophénoménologie est l’une des trois approches possibles de cette écologie en première personne. Les deux autres sont l’écologie profonde et l’écopsychologie[38]. Toutefois, si les trois approches s’attachent à décrire l’expérience vécue de la nature, le privilège de l’écophénoménologie sur les deux autres réside d’une part dans le fait qu’elle est une méthode et non une doctrine, d’autre part qu’elle place le corps vécu au centre, pour ainsi dire, du décentrement[39].

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C’est en tous cas avec ces auteurs, questions et lectures et que nous cheminons actuellement. Et c’est avec l’écophénoménologie que nous avons entrepris, dans une recherche doctorale en cours sous la direction de Renaud Barbaras, de penser l’action écologique et ses conditions d’advenue.

Nous sommes partis de deux panoramas de la pensée écologique proposés par Wagner et Lejeune dans une démarche de vulgarisation et de démocratisation de la connaissance. Plus développé, le second réussit à organiser le champ autour d’un axe problématique, la question de la relation homme-nature. Cette pensée de la relation remet en cause l’anthropocentrisme (ce n’est plus l’homme qui est central mais la relation entre lui et le monde) et donc le dualisme entre le sujet et l’objet (aucun de ces deux pôles ne pouvant être considéré indépendamment de l’autre). Or ce dualisme prend trois formes qu’il faut dépasser : un dualisme moral, ontologique et épistémologique, et si l’on veut dépasser ce dualisme il faut le dépasser sous ses trois aspects. Dès lors, nommer uniquement la relation et l’identifier comme élément central ne saurait suffire : cela la convertit en terme théorique identifié comme central par un sujet qui n’y prend pas réellement part, niant ainsi de fait ce qu’il identifie pourtant comme central.

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Telle est selon Christophe Gilliand la limite de l’éthique environnementale américaine écocentrique : elle surmonte le dualisme ontologique mais demeure prise dans un double dualisme – épistémologique, on l’a compris, mais aussi (on ne l’a pas développé) moral, en tant que la conversion de la centralité de la relation en centralité de la valeur relationnelle ne fait que déplacer le problème. De leur côté, les éthiques écoféministes du Care surmontent le dualisme moral mais échouent à penser une appartenance objective au monde. Seule l’écophénoménologie parvient, selon Christophe Gilliand, à surmonter non seulement les dualismes ontologique et moral, mais aussi le dualisme épistémologique.

En proposant une écologie qui fasse expérimenter en première personne la participation objective du sujet au monde, les travaux de Gérald Hess sont pour nous une voie prometteuse afin d’agir dans et sur l’Anthropocène – ce « nom barbare[40] » désignant selon Bonneuil et Fressoz ce en quoi consistent non seulement notre nouvelle condition subjective mais plus largement encore notre nouvelle réalité objective.

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Mathieu Trichet, Philosophe, Doctorant en philosophie à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, conteur et animateur d’ateliers d’écriture.

Notes

[1] Dominique Bourg et Alain Papaux, Dictionnaire de la pensée écologique, PUF, 2015 ; Baptiste Lanaspeze et Marin Schaffner, Les Pensées de l’écologie : un manuel de poche, Wildproject, Marseille, 2021.

[2] Comme le rappelle Thomas Wagner lui-même : « toute cartographie […] fige des positions par nature dynamiques, des espaces mouvants, et impose une vision qui lui est propre. »

[3] Pour les écologies anti-industrielles, Wagner cite Ivan Illich, Jacques Ellul et Günther Anders ; pour les écologies libertaires : Murray Bookchin, Kristin Ross, Bernard Charbonneau ; pour les écoféminismes : Françoise d’Eaubonne, Vandana Shiva, Starhawk ; pour les éthiques environnementales : Aldo Leopold et, plus étonnant, également Kinji Imanishi – alors que John Baird Callicott, Richard Sylvan ou Paul Taylor ne sont pas évoqués ; pour l’écosocialisme : André Gorz, Michael Löwy, John Bellamy Foster ; pour les écologies décoloniales : Joan Martínez Alier, Malcolm Ferdinand ; pour le capitalisme vert : Christiana Figueres et David Keith ; enfin pour les écofascismes : Alain de Benoist et Garret Hardin.

[4] Baptiste Morizot, « Penser le concept comme carte. Une pratique deleuzienne de la philosophie », dans Paride Broggi, Mauro Carbone, Laura Turarbek (dir.), La géophilosophie de Gilles Deleuze, Mimesis-France, 2012.

[5] Thomas Wagner, « La carte des pensées écologiques ».

[6] Guillaume Lejeune, Les philosophies de l’écologie, p. 151.

[7] Bruno Latour, Face à Gaïa : Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, 2015.

[8] Luc Ferry, Les sept écologies, Éditions de l’Observatoire, 2021 ; Luc Ferry, Le Nouvel Ordre écologique: l’arbre, l’animal et l’homme, Librairie Générale Française, 1994 ; Claude Allègre, Dominique de Montvalon, L’imposture climatique ou la fausse écologie, Plon, 2010 ; Naomi Oreskes, Erik M. Conway, Les Marchands de doute, ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Éditions Le Pommier, 2014 ; George Marshall, Le Syndrome de l’autruche: pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique, Actes Sud, 2021 ; Edwin Zaccaï, François Gemenne et Jean-Michel Decroly, Controverses climatiques, sciences et politique, Presses de Sciences Po, 2012.

[9] Lejeune, Les philosophies de l’écologie p. 154.

[10] Ibid., p. 183.

[11] Ibid., p. 14.

[12] Ibid., p. 19-66.

[13] Pour l’écologie profonde (ou écosophie næssienne), voir Arne Næss, Une écosophie pour la vie, Seuil, 2017 et Écologie, communauté et style de vie, 1974. Il faut par ailleurs bien distinguer cette écosophie originelle (première occurrence du terme en 1960 chez Naess) du sens tout différent qu’il aura chez Guattari (cf. Félix Guattari, Les trois écologies, 1989) avec sa dimension non seulement environnementale, mais aussi sociale et mentale. Manola Antonioli, « Devenirs perceptibles et imperceptibles de l’écosophie », dans Les trois écologies, ainsi que, de la même autrice, « Les deux écosophies », Chimères, n°87, 2015, p. 41-50, et la postface de Hicham-Stéphane Afeissa à Écologie, communauté et style de vie, p. 338-355. L’écosophie de Guattari n’est donc pas à ranger dans l’axe environnemental ici évoqué. Par ailleurs on peut contester le rabattement de l’écologie profonde (ou de l’hypothèse Gaïa) sur un simple environnementalisme alors que la notion de relation, notamment chez Næss, est centrale, comme on le rappellera plus loin. Mais là n’est pas la question pour le moment. L’important est uniquement la définition de grandes inflexions générales permettant d’ordonner le foisonnement de la pensée écologique, sans débattre de la pertinence de ranger jusqu’à tel ou tel point tel ou tel auteur.

[14] Peter Singer, The Expanding Circle : Ethics and Sociobioly, Straus Giroux, 1981 ; L’égalité animale expliquée aux humain-es, Tahin Party, 2007 ; ainsi que Sue Donaldson et Will Kymlicka, Zoopolis : Une théorie politique du droit des animaux, Oxford University Press, 2011.

[15] Pour l’hypothèse Gaïa, voir John Lovelock et Lynn Margulis, « Atmospheric homeostasis by and for the biosphere: The Gaia hypothesis », Tellus, vol. 26, n°1-2, 1974, p. 2-10, et pour une exploration complète les travaux de référence de Sébastien Dutreuil, Gaïa : hypothèse, programme de recherche pour le système terre, ou philosophie de la nature ?, thèse de doctorat, 2016, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et Gaïa, Terre vivante: histoire d’une nouvelle conception de la Terre, les Empêcheurs de penser en rond, 2024.

[16] Pour le biomimétisme, voir Janine M. Benyus, Biomimétisme: quand la nature inspire des innovations durables, Rue de l’échiquier, 2022 ; Gauthier Chapelle, Michèle Decoust, Le Vivant comme modèle: pour un biomimétisme radical, Albin Michel, 2020 ; Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, L’Entraide: l’autre loi de la jungle, Les Liens qui Libèrent, 2019 ; Emmanuel Delannoy, Biomiméthique: répondre à la crise du vivant par le biomimétisme, Rue de l’échiquier, 2022.

[17] Pour les rapports entre nature, écologie et religion, voir Lejeune, Les philosophies de l’écologie, p. 39-52, qui en pose clairement les enjeux et fournit de nombreuses pistes dans cette direction. Voir aussi la troisième partie (« L’éveil des natures : perspectives écothéologiques et écospirtuatilé », p. 489-684) de la thèse de Damien Delorme, La nature et ses marges: la crise de l’idée de nature dans les humanités environnementales, thèse de doctorat, Université de Lyon, 2021.

[18] Lejeune, p. 67.

[19] Ibid., p. 69.

[20] Ibid., p. 15.

[21] Ibid., p. 67-110.

[22] Hans Jonas, Le principe responsabilité. Une éthique pour la civilisation technologique, 1979 et Une éthique pour la nature, Desclée de Brouwer, 2000. Pour la « sobriété heureuse », voir les ouvrages de Pierre Rhabi, par exemple Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, 2010, et La part du colibri : l’espèce humaine face à son devenir, L’Aube, 2006. Pour les pensées de la décroissance, voir les ouvrages de Serge Latouche, par exemple Le pari de la décroissance, Fayard, 2006 ; Petit traité de la décroissance sereine, Mille et une Nuits, 2007 ; Vers une société d’abondance frugale, contresens et controverses sur la décroissance, Mille et une Nuits, 2011 ; L’Âge des limites, Mille et une nuits, 2012.

[23] Pour les approches juridiques, voir Michel Serres, Le Contrat naturel ; Valérie Cabanès, Un nouveau droit pour la terre. En finir avec l’écocide, Seuil, 2016 ; Guillaume Lejeune, « La nature a-t- elle des droits ? », dans Elodie Djordjevic, Hegel et le droit, Panthéon-Assas, 2023. Ces approches conduisent à œuvrer pour les droits des peuples autochtones, la pluralité culturelle et la justice climatique : Raimon Pannikkar, Pluriversum. Pour une démocratie des cultures, Cerf, 2014 ; Bernard Charbonneau, Le feu vert. Autocritique du mouvement écologique, Khartala, 1980 ; Joan Alier Martinez , L’écologisme des pauvres: une étude des conflits environnementaux dans le monde, Les Petits Matins, 2014. Pour l’écologie décoloniale, voir Malcom Ferdinand, Une écologie décoloniale. Penser l’écologie depuis le monde caribéen, Seuil, 2019 et Écologies politiques depuis les Outre-mer, Le Bord de l’eau, 2021. Pour l’écoféminisme, voir Emilie Hache (éd.), Reclaim: recueil de textes écoféministes, Cambourakis, 2016 ; Maria Mies et Vandana Shiva, Écoféminisme, L’Harmattan, 1998 ; Catherine Larrère, L’écoféminisme, La Découverte, 2023 ; Carolyn Merchant, La Mort de la nature, Wildproject, 2021 ; Carolyn Merchant, Earthcare : Women and the Environment, New York, Routledge, 1996 ; Carolyn Merchant, Reinventing Eden : the Fate of Nature in Western Culture, Routledge, 2013 ; Jeanne Burgart Goutal, Être écoféministe. Théories et pratiques, L’Échappée, 2020 ; Damien Delorme, La nature et ses marges, chapitre VI « Reclaim la nature : multi-naturalismes écoféministes », p. 247-320. Pour l’éco-socialisme, voir André Gorz, Leur écologie et la nôtre, Seuil, 2020 ; Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1973.

[24] Lejeune, p. 16-17.

[25] La permaculture est une méthode de jardinage favorisant la complexité et les interrelations. Elle consiste à « repenser sa relation à l’environnement de façon à ce qu’elle bénéficie à chacun des termes. Il s’agit de travailler avec et non contre l’environnement. […] Il faut composer avec la nature plutôt que s’y opposer. Mais pour ce faire, il faut pouvoir distinguer au sein de la nature les relations qui sont bénéfiques pour pouvoir en tirer avantage. » (Lejeune, p. 113.) Cf. Bill Mollison, Perma-culture, Debard, 1986 ; David Holmgren, Permaculture: principes et pistes d’action pour un mode de vie soutenable, Rue de l’échiquier, 2017. Pour les pensées de la transition passant par un développement des relations locales et mutuellement bénéfiques, voir Rob Hopkins, Manuel de transition: de la dépendance au pétrole à la résilience locale, Écosociété, Montréal, 2010 ; Rob Hopkins, Et si… on libérait notre imagination pour créer le futur que nous voulons ?, Actes Sud, 2020. Par écopédagogie, Lejeune entend « cet ensemble de méthodes visant à rendre à l’environnement une place centrale en en faisant le lieu d’une expérimentation commune qui connecte au monde et à ses enjeux ceux qui y ont recours » (Lejeune, p. 138-139). Elle est à rapprocher de l’apprentissage par l’action de John Dewey. Pour la mésologie, voir Augustin Berque, Écoumène: introduction à l’étude des milieux humains, Belin, 2016 ; Marie Augendre, Jean-Pierre Llored, Yann Nussaume, La mésologie, un autre paradigme pour l’anthropocène ? Autour et en présence d’Augustin Berque, Hermann, 2018 ; Augustin Berque, Médiance: de milieux en paysages, Reclus, 2000 ; Augustin Berque, La mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2021.

[26] Morizot, « Penser le concept comme carte. »

[27] Renaud Barbaras, Dynamique de la manifestation, Librairie philosophique J. Vrin, 2013.

[28] Christophe Gilliand, La présence au monde : réflexions écophénoménologiques sur la participation, thèse de doctorat, Université Paris-Est ; Université de Lausanne, 2024.

[29] « Ce n’est pas tant l’urgence que nous nions que le fait qu’elle nous concerne. C’est pourquoi, apprendre à habiter la Terre, à faire communauté avec elle, à nous souvenir de notre identité animale, de notre origine charnelle, pourrait bien être le premier défi duquel dépendent tous les espoirs de transition sociétale vers un modèle écologiquement soutenable. » (Ibid., p. 14). Le hiatus entre le vécu et le su était déjà pointé par Jean-Pierre Dupuy (« Nous ne croyons pas ce que nous savons »). Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé: quand l’impossible est certain, Éditions du Seuil, 2004.

[30] Selon la célèbre formule de Jacques Chirac soufflée par Jean-Paul Deléage en 2002 : « Jacques Chirac : l’histoire de sa phrase culte “Notre maison brûle et nous regardons ailleurs” », Reporterre, 2019.

[31] Ibid., p. 18.

[32] Voir aussi Gérald Hess, Conscience cosmique : pour une écologie en première personne, Éditions Dehors, Bellevaux, 2023.

[33] Christophe Gilliand, La présence au monde, p. 21.

[34] Ibid., p. 26.

[35] Cette écophénoménologie de la participation charnelle au monde, d’inspiration merleau-pontyenne, est préférée à une autre, d’inspiration heideggerienne elle, dont Gilliand montre qu’elle maintient un dualisme entre vie et existence (Dasein), Ibid. p. 113-156.

[36] La perspective est probablement également pertinente dans sa réciproque : il s’agit de rendre cosmique l’épreuve subjective de la nature. Ou encore, pour reprendre une jolie formule de Bruno Latour dans Face à Gaïa : il s’agit que la terre qui s’émeut rejoigne la Terre qui se meut. Dominique Bourg, dans sa préface au livre de Gérald Hess, associe le projet d’écologie en première personne à celui d’un « monisme réflexif » (p. 13).

[37] Pour Hess, ce sont des expériences de « mort au présent » telle que celle vécue par Val Plumwood, laquelle au cours d’une excursion devint subitement objet de proie d’un crocodile, ou l’évanouissement narré par Jean-Jacques Rousseau suite à la surprise suscitée par un chien, qui fournissent des exemples paradigmatiques de décentrement du je vers le monde, d’élargissement du Soi. L’expression de « Soi élargi » vient de Næss.

[38] Gérald Hess, Conscience cosmique, p. 65-72.

[39] Selon Hess, l’attachement de Arne Næss à l’ontologie de la Gestalt du monde, et l’attachement de Théodore Roszak à l’inconscient écologique du monde, leur font manquer la centralité fondamentale du corps propre phénoménologique. Arne Næss, La réalisation de soi, Wildproject, 2017 ; Arne Næss, Vers l’écologie profonde, Wildproject, 2009 ; Arne Næss, Une écosophie pour la vie: introduction à l’écologie profonde, Points, 2020 ; Theodore Roszak, The Voice of the Earth: An Exploration of Ecopsychology, Phanes Press, 2001.

[40] Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène: la Terre, l’histoire et nous, Éditions du Seuil, 2013, p. 11.

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