Eau
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La bataille autour du Drac*, dans les Haute-Alpes, illustre la montée des tensions autour des usages de l’eau
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Vue aérienne du barrage hydroélectrique de Monteynard-Avignonet, sur la vallée du Drac (Isère), le 8 juillet 2024…
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L’eau est enfin revenue dans le Drac. La veille encore, cette rivière des Hautes-Alpes s’écoulait, indolente, comme un mince filet d’eau dans son grand lit de pierres. Quelques heures de fortes pluies auront suffi à la muer en torrent bouillonnant.
En ce début septembre, après plus d’un mois de déficits, ses eaux grises s’engouffrent à nouveau dans la prise d’eau des Ricous, située sous la confluence du Drac blanc et du Drac noir. C’est ici qu’une grande partie de son flux est détournée dans le canal de Gap, vaste ouvrage hydraulique acheminant par gravité, au fil de kilomètres de tuyaux, rigoles et retenues, l’eau du Champsaur, dans le bassin de l’Isère, vers le Gapençais, dans celui de la Durance.
Sur ce territoire, plus de 40 000 habitants en dépendent, ainsi que 4 000 hectares de terres irriguées. Avec un canal vide ou presque, les agriculteurs ont subi de fortes restrictions, voire des coupures totales, entre le 28 juillet et le 4 septembre. Sa remise en eau vient donc clore le énième épisode d’une crise de l’eau chronique dans ce bassin, aggravée par le changement climatique et l’inaction politique.
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Réglementation sur les débits
Point de sécheresse exceptionnelle cette année durant l’été, pourtant. Seule nouveauté, l’entrée en vigueur, début 2025, de la réglementation sur les débits réservés du Drac. Celle-ci impose de laisser à la rivière un dixième de son débit annuel moyen, laissant tout le restant aux usages humains. Un seuil peu à peu relevé – jusqu’en 2006, le Drac ne conservait qu’un quarantième de son eau à l’aval du canal. Ce nouveau débit, de 600 litres par seconde (l/s), a été adopté par tous les acteurs de la commission locale de l’eau Drac amont, et dans les différents documents de planification. Il correspond aussi au débit minimum biologique garantissant la préservation de la vie du cours d’eau.
« Ce débit, c’est un minimum légal qui permet au Drac de réalimenter les nappes, d’avoir une eau fraîche et de qualité, de préserver les usages en aval et les milieux aquatiques, en particulier la truite fario », précise David Doucende, de la Fédération de pêche des Hautes-Alpes. Pendant plus de dix ans, cette réglementation a été retardée afin de laisser au territoire, identifié comme en déficit structurel, le temps de trouver des solutions. Son application aura finalement été remise en cause dès le premier été.
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Car la profession agricole s’est aussitôt mobilisée pour revoir à la baisse ces débits réservés, considérés comme responsables de l’assèchement des cultures irriguées, au premier rang desquelles l’arboriculture, le maraîchage et les prairies pour l’élevage laitier. « Cette augmentation des débits réservés est démesurée et met en danger de nombreuses fermes », dénonce Thomas Raso, maraîcher membre de la Confédération paysanne.
En ordre dispersé, les syndicats agricoles ont donc manifesté et arrosé la façade de la direction des territoires à Gap, écrit à la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, et enchaîné les réunions à la préfecture. A la suite de quoi, le 14 août, cette dernière a pris un arrêté abaissant temporairement ces débits de 600 l/s à 500 l/s, afin d’éviter « un stress hydrique des productions qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques selon la profession agricole ».
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« Gérer une situation de crise »
La décision a suscité l’ire des associations environnementales et de la commission locale de l’eau. D’abord, parce qu’elle a été prise « sans concertation », d’après Bernard Patin, de la Société alpine de protection de la nature (SAPN). Ensuite, parce qu’elle serait illégale, selon ces associations, le préfet ne pouvant déroger au débit réservé, excepté pour garantir l’eau potable, la santé publique ou la sécurité civile.
La préfecture affirme de son côté que le débit des 600 l/s a été in fine respecté, du fait d’apports souterrains en aval de la prise d’eau, et que cette mesure a « permis de gérer une situation de crise dans le respect des enjeux de bonne gestion écologique ». Plus largement, les défenseurs de l’environnement craignent que cette mesure ne constitue un précédent.
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En effet, la situation hydrique est vouée à empirer sous le coup du changement climatique. En France, la ressource en eau tend à se raréfier, surtout en été et dans la moitié sud du pays, selon l’étude de référence Explore 2 dans laquelle l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) a établi des projections hydroclimatiques pour 2100. D’ici à la fin du siècle, les débits estivaux des cours d’eau risquent de diminuer, en particulier dans le Sud-Ouest, les Alpes et le secteur méditerranéen (de – 40 % à – 50 %). Plus localement, le SAGE (schéma d’aménagement et de gestion des eaux) Drac amont note déjà une tendance à la baisse du débit de cette rivière. Les glaciers qui l’alimentaient ont fondu, et ce torrent de montagne est en pleine bascule, d’un régime nivopluvial (dépendant de la fonte des neiges et des glaces) à une influence pluviale de plus en plus marquée. Avec, comme conséquence, une aggravation des déficits en été.
Dans le même temps, le changement climatique entraîne une augmentation des besoins en irrigation, qui tireront les consommations d’eau à la hausse dans les décennies à venir, selon une récente note du Haut-Commissariat au plan, anticipant de « graves tensions sur les écosystèmes et les usages ».
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Forte dépendance à l’eau
Signe de ces tensions croissantes, les affaires se multiplient, dans les Hautes-Alpes et ailleurs, qui montrent la difficile application des règles du partage de l’eau entre usages humains et milieux naturels. Exemple parmi d’autres, dans les Pyrénées-Orientales, département frappé depuis trois ans par une sécheresse intense, l’ONG France Nature Environnement a remporté plusieurs victoires juridiques contre des dérogations préfectorales abaissant les débits réservés de deux fleuves, le Tech et la Têt.
« Les milieux naturels sont utilisés comme variables d’ajustement pour préserver les intérêts économiques et l’irrigation, estime Simon Popy, président de France Nature Environnement Occitanie-Méditerranée. Cela pose aussi la question du pouvoir discrétionnaire des préfets qui, en situation de crise, peuvent décider de déroger au droit environnemental, et ce de manière répétée. »
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Dans le Gapençais, le respect des débits réservés dépend également de choix politiques : comment s’adapter face à une ressource qui se raréfie ? Le territoire hérite d’une situation particulièrement vulnérable. Historiquement, Gap, petite ville périphérique située dans un bassin où l’eau manquait, s’est développée avec l’arrivée de son canal, à partir de 1863. Cette nouvelle ressource a permis à sa population de croître et a façonné l’agriculture locale. « Sans le canal, Gap n’existerait pas », résume Vincent de Truchis, président de l’Association syndicale autorisée (ASA) gérant l’ouvrage. Depuis une dizaine d’années, les restrictions se multiplient. En 2017 et en 2022, le chef-lieu des Hautes-Alpes a frôlé la rupture d’eau potable.
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Déni politique
Pour remédier à cette situation, nombre d’acteurs locaux, ainsi que l’Etat plébiscitent une alternative pour approvisionner la ville en eau potable, en puisant dans une nappe du Champsaur (dite des Choulières), abondante et de qualité. Une solution jusque-là rejetée par la mairie, pour des raisons que nul ne comprend précisément – le maire, Roger Didier (Union des démocrates et indépendants), n’a pas répondu à nos sollicitations.
« Dans les Hautes-Alpes, on n’a jamais manqué d’eau par le passé, il y a un déni politique sur le sujet », déplore David Doucende, de la Fédération de pêche des Hautes-Alpes. La gestion de l’eau, morcelée entre plus de dix instances publiques, « manque de vision globale », estime aussi Bernard Patin, de la SAPN.
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Autre projet, porté par l’ASA, la construction d’une retenue de 1 million de mètres cubes à La-Roche-des-Arnauds, non loin de Gap. Celle-ci implique de dériver les eaux du Drac (en période de hautes eaux) pour inonder une dépression naturelle fermée par une vaste digue. Une solution technique moins consensuelle car coûteuse, nécessitant des délais très longs, et qui détruit une zone humide.
D’autres appellent, plus profondément, à une adaptation de l’agriculture locale au manque d’eau. « On questionne le bien-fondé d’un modèle intensif de production de pommes, très dépendant de l’irrigation pour atteindre le bon calibre et les exporter sur le marché mondial, souligne Thomas Raso, de la Confédération paysanne. Et on pousse à fond les solutions agroécologiques qui permettent de retenir l’eau dans les sols. »
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