Nicolas qui paie, l’addition des droites
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01/10/2025
Ce personnage fictif, apparu sur les réseaux sociaux, trentenaire, travailleur qui croule sous les impôts, les taxes, et estime supporter tout l’effort national, serait sur le point de trépasser. Mais avant, il engrange les vues, les likes et les soutiens. Une hype de « Nicolas qui paie » qui raconte, en creux, la bataille culturelle sourde se jouant autour de la question de l’impôt et de la place de l’État, autant qu’elle démontre la puissance numérique de cette partie, très à droite, de l’échiquier politique.
Pour bien prendre la mesure de ce que revêt l’expression « C’est Nicolas qui paie », il faut remonter dans la moiteur du mois de juin 2025, sur la scène du Casino de Paris. Ce jour-là, l’eurodéputée Reconquête! Sarah Knafo enfile les punchlines devant un parterre comble. « Permettez-moi […] de remercier tous ces comptes Twitter, les Marc Vanguard, les “Nicolas qui paie” », lance-t-elle, manière de saluer une nouvelle grammaire politique forgée en ligne. Quelques minutes plus tard, elle revient à la charge : « Une entreprise qui embauche un banlieusard, c’est encore Nicolas qui paie. » La salle exulte. Ce soir-là, au Sommet des libertés financé par le milliardaire ultra-conservateur Pierre-Édouard Stérin, la droite conservatrice et l’extrême droite identitaire affichent leur convergence : libérale et fiscale.
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Jordan Bardella, Eric Ciotti et Sarah Knafo. Tous les trois sont là et revendiquent autant la convergence des droites que l’héritage de « Nicolas qui paie ». Leur message est limpide : livrer bataille sur l’impôt, sur le coût de l’État, avec « Nicolas » comme figure totémique du contribuable exténué. Casser l’idée de l’État comme entité protectrice autant que comme base légale et juridique de l’organisation institutionnelle et politique en élargissant la fenêtre d’Overton à propos de l’impôt et du périmètre de l’État. Voilà ce qui anime aujourd’hui l’extrême droite autant que ce qui constitue son carburant politique.
Avant de devenir un slogan politique, @NicolasQuiPaie est un compte X fondé en 2023 et suivi par 76 000 followers. Quand il ne paie pas, Nicolas parle beaucoup. Son récit est clair et constant. Les charges sociales sont trop lourdes, les retraites sont injustes, il existe des « assistés » et des « profiteurs » supposés, l’aide internationale de la France constitue une gabegie, et la défense d’une identité blanche et occidentale affleure dans de nombreux posts, dont certains sont vus près d’un demi-million de fois. Les messages les plus relayés sont toujours les mêmes : ils opposent un « Nicolas » producteur à des « Bernard et Chantal », retraités favorisés, et à des « Karim » allocataires. La vision du monde de Nicolas pourrait se résumer ainsi : les trentenaires qui paient des impôts financent les profiteurs boomers, mais aussi, et surtout, les profiteurs de l’immigration. Le ton identitaire et raciste est assumé. Ainsi, chez « Nicolas qui paie », on vilipende les pays – souvent d’Afrique – qui envoient des travailleurs immigrés en France et « bénéficient d’un accord de Sécurité sociale ».
Un ton identitaire et raciste assumé.
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DANS LE VISEUR : L’ÉTAT ET… KARIM
Chez Nicolas, on trouve aussi des appels à imprimer des affiches, à taguer l’espace public, à faire du 18 juillet le « jour de libération fiscale », un rite annuel. Car le 18 juillet, selon les « Nicolas », le contribuable cesse de « travailler pour l’État », c’est-à- dire de payer des impôts, pour travailler pour « soi ». Une date arbitraire importée de la très libérale « Tax Foundation » américaine. Peu importe que l’indicateur soit contesté pour sa simplification et son caractère inopérant par toute une kyrielle d’économistes sérieux, la bataille sémantique est remportée. «Nicolas qui paie», c’est facile à comprendre, photogénique pour les réseaux, idéal pour des opérations de collage et implacable à la fin d’un discours sur l’État, le service public inefficace ou les impôts. Le nouveau marronnier idéal de la droite libérale et de l’extrême droite. Et bien sûr le véhicule de l’union des droites. Pas étonnant donc que ce soit d’abord le député ciottiste des Bouches-du-Rhône allié au RN, Gérault Verny, qui reprenne l’expression « Nicolas qui paie » à la tribune de l’Assemblée en avril 2025.
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«À chaque fois qu’un euro d’argent public est gaspillé… c’est Nicolas qui paie », lance-t-il ce jour-là. Ce sera ensuite au tour d’Éric Ciotti de faire de même. Mais qui tire les ficelles ? Quelques semaines plus tard, juste avant le Sommet des libertés dont le média d’extrême droite Frontières est coorganisateur, alors que son compte X est de plus en plus suivi, Erik Tegnér, directeur de la rédaction, dépose à l’Inpi la marque C’est Nicolas qui paie. Au nom d’Artefakt, la société éditrice du journal, dont Gérault Verny est l’un des actionnaires. Mais quelques jours après Tegnér, un certain Vincent Epelbaum, trentenaire courtier en assurances, a aussi déposé cette marque à l’Inpi… Autrement dit, on s’en dispute le copyright. Mais le vrai donneur d’ordre, c’est celui qui anime le compte. Dans la boucle Discord infiltrée par Franc-Tireur, on constate qu’ils sont plusieurs : un collectif s’y emploie. Le succès est réel. Au point que le très droitier patron des LR, Bruno Retailleau, reprend l’expression lors des universités d’été de son parti. Marion Maréchal l’emploie dans chacune de ses interventions, et Sarah Knafo en incarne le débouché politique. Cette expression offre une pensée politique presque clés en main : un pays freiné par l’impôt, des entrepreneurs bridés et surtaxés, et une jeunesse désabusée. Pratique. Dans sa récente lettre au patronat, Jordan Bardella, sans employer la formule, s’en approprie les concepts. Il promet un « choc fiscal » sur les impôts de production, un « dégraissage » normatif, un fonds souverain, la préférence nationale dans la commande publique. Dans ce courrier, il s’engage même à ce que le RN propose quelque 100 milliards d’économies.
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UN DISCOURS POUJADISTE
C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures soupes, dit l’adage. Pas étonnant de voir ressurgir ce matraquage contre l’État et les taxes, vieille antienne de la droite dure et de l’extrême droite. En 1956, déjà, les poujadistes en guerre contre l’impôt et militants de la défense des commerçants envoient cinquante-deux députés à l’Assemblée, dont un tout jeune Jean-Marie Le Pen. Plus récemment, en 2013, les Bonnets rouges renversent des portiques écotaxe en Bretagne et obtiennent l’abandon du dispositif. Chaque fois, un fil rouge : le fisc vécu comme abus, l’État perçu comme prédateur. Avec, en toile de fond depuis le boulangisme de la fin du XIXe siècle, un ennemi : la République.
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Ce mouvement d’union de la droite libérale et de l’extrême droite nationaliste autour d’une offensive de la place de l’État et des impôts prospère partout en Europe. Au Royaume-Uni, la TaxPayers’ Alliance mène depuis des années sa War on Waste (« la guerre au gaspillage ») municipale et nationale, diffusée chaque semaine dans la presse. En Allemagne, le Prometheus Institute et des réseaux liés à l’Atlas Network agrègent think tanks et influenceurs pro-marché pour pousser un agenda anti-régulation. En Italie, Liberisti Italiani prêche l’État minimum et tient congrès en cherchant à mobiliser les populations jeunes et urbaines. En Espagne, le Club de los Viernes honore le président argentin, Javier Milei, l’homme à la tronçonneuse devenu porte-étendard global d’un libertarianisme offensif qui aime les tribunes, les trophées et les algorithmes. Elon Musk l’a d’ailleurs reçu au Texas et a tenté lors de son passage éclair au Doge de faire la même chose : sabrer sans réfléchir dans les dépenses de l’État fédéral. L’alliage entre récit libertarien et plateformes a trouvé ses champions et sa mécanique. Ce qui hier avait pour espace d’expression des colloques confidentiels infuse aujourd’hui des millions de timelines. Les boucles d’attention favorisent les contenus binaires : « qui paie ? » contre « qui profite ? ».
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Le logiciel « Nicolas » s’y adapte sans effort. Et avec succès. Mais gare. « Nicolas qui paie » n’est pas qu’un mème Internet ou un mouvement d’humeur. C’est un cadrage qui transforme le pacte républicain en punition au moment où la défiance des Français est au sommet (seuls 26 % d’entre eux disent faire confiance à la politique, selon le dernier baromètre de la vie politique du Cevipof). Et qui omet les faits autant qu’il méprise le financement du commun. Car n’oublions pas que la redistribution diminue d’un tiers le taux de pauvreté (de 21,3 % à 14,4 %) et resserre fortement les écarts de niveau de vie (réduction de près de 4 points de l’écart entre le niveau de vie des 20% des individus les plus aisés et celui des 20 % les plus modestes en 2022). L’Assurance maladie couvre 79,5 % des soins, pour un reste à charge limité à 7,5% pour les ménages. L’école publique consacre en moyenne 10 470 euros par élève ou étudiant en 2023. Les retraites représentent 13,9 % du PIB : un pilier assumé de solidarité intergénérationnelle. Rien n’exonère l’État de démontrer l’efficacité et le bon emploi de chaque euro. Mais si l’on s’en tient à « qui paie », on efface « ce que chacun reçoit » au fil d’une vie : soins, école, routes, retraite. Le choix est clair : République des contribuables ou communauté de citoyens.
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Entretien avec Delphine Girard : « Une violence gagne la jeunesse »
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Dans Madame, vous n’avez pas le droit !*, l’enseignante en collège alerte sur des élèves de plus en plus radicalisés, violents, et défiants envers l’école.
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À Benfeld, dans le Bas-Rhin, une professeure de musique a récemment été agressée au couteau par un élève de 14 ans perturbé et nourri d’idéologies nazies, décédé après les coups de couteau qu’il s’est infligés lors de l’agression. Qu’est-ce que cela dit de la violence de certains adolescents aujourd’hui ?
Delphine Girard. D’abord, cela révèle que les enseignants sont en première ligne de tous les problèmes qui se font jour dans la société. J’observe aussi qu’il y a une violence qui gagne la jeunesse, comme le recours à l’arme blanche, où des jeunes gens vont attraper un couteau à l’image des Américains qui veulent faire un carnage avec un flingue. Mais surtout, je constate avec effroi la montée d’une forme de radicalisation idéologique des élèves.
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À quelles sortes de radicalisations de vos élèves avez-vous été confrontée ?
J’ai eu deux types de défiance vis-à-vis de l’école. J’ai des élèves qui me répètent souvent cette phrase : « Madame, vous n’avez pas le droit ! » Pas le droit, par exemple, de nous enseigner les textes de Voltaire les plus irréligieux et irrévérencieux à l’endroit des religions, ceux qui se moquent des rituels ou des croyances. Ou bien, lors d’une sortie scolaire dans le quartier du Marais à Paris : « Madame, on ne peut pas aller dans le Marais parce que c’est plein de PD […] Les PD, c’est Haram.» Ce sont des élèves issus essentiellement de familles musulmanes, gagnées par un rigorisme religieux, et qui considèrent qu’ils sont dans leur bon droit de dicter aux enseignants ce qui est licite de dire ou de ne pas dire. Ce « Madame, vous n’avez pas le droit ! », c’est une injonction au silence d’une certaine frange de nos élèves. C’est devenu de plus en plus fréquent après les attentats de Charlie Hebdo en 2015 et l’assassinat de Samuel Paty en 2020. À l’autre extrémité du camembert sociologique, j’ai des élèves, dans des quartiers économiquement très favorisés, qui sont influencés par la culture anglo-saxonne et regardent la société par le prisme communautaire. Pour eux, la laïcité avec sa pensée universaliste est quelque chose de liberticide, une empêcheuse de communautariser, d’« identariser » en rond.
La jeunesse se fait l’écho de propagandes religieuses et politiques.
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Quelles sont les influences de cette radicalisation ?
Il y a d’une part les réseaux sociaux, qui jouent un rôle majeur dans la désinformation. La jeunesse sur les réseaux a l’impression de s’informer et d’acquérir des opinions politiques alors qu’elle ne se fait que l’écho de propagandes radicales, qu’elles soient religieuses ou politiques. Il y a aussi des influences anglo-saxonnes qui participent de la défiance de la laïcité et des paroles d’un radicalisme idéologique épouvantable, comme le virilisme ou le masculinisme. Ce sont des influences étrangères, qui n’ont pas de racines dans nos traditions françaises mais imprègnent la jeunesse. Cela va être, à mes yeux, le grand défi des années à venir.
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Est-il devenu dangereux d’enseigner au collège ou au lycée ?
Ce n’est pas dangereux mais souvent inconfortable et insécurisant. Non seulement un enseignant sur deux aujourd’hui se censure pour éviter les thématiques « sensibles », mais ils sont parfois aussi démunis face à des jeunes aux comportements problématiques. Comme professeure principale, je reçois des fiches indiquant que tel ou tel enfant est violent, c’est donc signalé, mais il n’y a pas d’accompagnement. Quand vous avez une infirmière scolaire pour trois établissements, un médecin pour quatre collèges ou parfois aucun, quand les psychologues, les surveillants ou les assistants d’éducation manquent en pagaille, comment faire ? Il n’y a pas assez d’adultes dans les établissements. L’école est nécessiteuse et indigente en termes de moyens. Un meilleur accompagnement permettrait de déceler ce qui relève de la provocation adolescente ou d’un comportement plus inquiétant.
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* Professeure agrégée de lettres classiques au collège et membre du Conseil des sages de la laïcité et des valeurs de la République, Delphine Girard publie ‘‘Madame, vous n’avez pas le droit !’’ (JC. Lattès).
Propos recueillis par Michaëlle Gagnet.
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PIERRE ÉDOUARD NE PAIE PAS
Diriger un projet patriote depuis sa terre d’exil fiscal ? Voilà une contradiction qui ne semble pas déranger Pierre-Édouard Stérin. Depuis 2012, le milliardaire d’extrême droite à l’origine du Sommet des libertés réside en Belgique. Il dit s’y être « réfugié » pour protéger son patrimoine de 1,6 milliard d’euros du « stress permanent » de l’impôt français. Bénie soit la Belgique : ce catholique conservateur à la tête du fonds d’investissement Otlum Capital loue sa taxation à 0 % des plus-values ou sur les dividendes ; mais seulement, assure-t-il, « pour redistribuer [son argent] à bon escient ». Depuis 2021, il dit reverser les profits d’Otium au Fonds du Bien commun, sa structure philanthropique, paravent d’un prosélytisme réactionnaire. L’homme d’affaires est un membre actif de Contribuables associés, cette association engagée contre « le matraquage fiscal » et coorganisatrice du Sommet des libertés. Contribuables associés bénéficie du soutien actif de Stérin grâce à Périclès, son plan politique à hauteur de 150 millions d’euros censé faire gagner l’extrême droite en 2027. « Plutôt que faire la chasse aux niches fiscales, le gouvernement ferait mieux de s’attaquer à ses dépenses », ironisait en avril son directeur, Benoît Perrin. Derrière cette structure créée en 1990, un autre nom fortuné : la famille Laarman. Voilà plus de trente ans que cette « tribu » défend, comme l’homme d’affaires, une vision à la fois libertarienne et conservatrice, en lutte contre le « trop d’impôts ». « En tant que patriote, je ne vois pas comment on peut accepter de l’argent d’exilés fiscaux », soutenait pourtant en mai le député RN Jean-Philippe Tanguy au sujet de Stérin. Honorable. Si ce n’est que, depuis juillet, l’homme d’affaires est mis en cause dans une enquête pour financement illégal de campagnes RN. Par Perla Msika
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01/10/2025
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