« Nous avons consenti collectivement au choix de l’abandon des personnes âgées »
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Le dernier baromètre « Solitude et isolement » des petits frères des Pauvres n’établit pas seulement un état des lieux statistique : il est un miroir tendu à notre société. Du fait de l’avancée en âge et de notre indifférence à leur reconnaître une place parmi nous, 750 000 de nos concitoyens éprouvent le sentiment d’une exclusion, parfois même d’une « mort sociale ». Au-delà de cette comptabilité sinistre, ce sont des existences qui sont bafouées, des vies révoquées, des visages oubliés, une condamnation à l’invisibilité et à une forme de mépris. Nous avons consenti collectivement au choix de leur abandon.
Chacun d’entre nous est concerné. Notre responsabilité est engagée. Il ne s’agit pas seulement de circonstances relevant de la sphère du privé. Nous n’ignorons rien de l’engagement sans faille de proches impliqués auprès d’un parent ou d’un proche âgé afin de préserver les liens familiaux et lui permettre de maintenir ses liens indispensables à la dignité d’une vie. Nous savons la valeur des solidarités de proximité, des initiatives proposées par les bénévoles associatifs ainsi que de l’accompagnement compétent des professionnels intervenant à domicile. Mais leur conscience du bien commun, bien qu’indispensable, s’avère insuffisante si elle ne bénéficie pas d’une mobilisation sociale qui s’impose désormais comme une urgence politique.
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Une société qui ignore, divise, exclut
Le baromètre des petits frères des Pauvres est l’indice supplémentaire d’un effondrement des principes démocratiques qui fondent notre éthique et notre pacte social. La pauvreté endémique dans les contextes socioculturels qui marginalisent, l’anonymat dans un environnement social qui s’est déstructuré de crise en crise, l’implosion fréquente de ce qu’était la cohésion familiale, l’exclusion numérique, sont autant de facteurs qui défont une société, qui la déshumanisent et la livrent au sentiment d’échec du projet de société.
Les responsables de la nation ont-ils conscience que, de renoncements en renoncements, notre pays se détourne de ses fondamentaux, des idéaux de fraternité et de justice ? Ce basculement d’une société qui avait vocation à unir, rassembler, responsabiliser, vers une société qui ignore, divise, exclut et en quelque sorte tolère l’inacceptable ne doit pas être considéré comme une fatalité. Il nous faut, ensemble, avec ceux qui en assument déjà la mission à contre-courant de la désertion de la puissance publique, repenser et réformer un modèle social qui s’oppose à l’abolition de nos essentiels.
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Richesse à honorer
L’appartenance à une société à laquelle la personne a contribué sa vie durant, la préservation de ses liens relationnels, la reconnaissance de la possibilité de participer comme citoyen à part entière aux réflexions et aux choix de la société ne sont pas des privilèges : il s’agit de droits humains fondamentaux.
L’expérience de la personne qui nous a précédée sur notre chemin de vie, qui est intervenue dans sa famille, dans ses activités professionnelles, dans ses engagements au service du bien commun doit être considérée comme de l’ordre de notre patrimoine, une richesse à honorer car elle permet aussi la transmission intergénérationnelle. Nous ne pouvons pas spolier de sa signification notre mémoire collective, au risque alors de perdre davantage encore nos repères.
En pratique, une concertation nationale s’impose au calendrier de nos responsables politiques. Prévenir les solitudes qui excluent et tuent (en 2025, l’Observatoire national du suicide évalue à 85,9 le taux moyen de suicide des personnes de 85 à 94 ans sur 100 000 habitants), c’est repenser les solidarités de proximité. C’est soutenir le développement d’habitats partagés, contribuer à renforcer les réseaux associatifs et mobiliser les compétences professionnelles à domicile ou en synergie avec des établissements médico-sociaux (accueil pour partager des activités dans la journée, les repas, voire le temps d’une nuit). C’est tout autant prévenir la précarisation socio-économique, revaloriser les plus démunis.
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Nouveau pacte social
Mais il s’agit aussi d’accompagner cette mutation liée à l’allongement du temps de vie, tant en bonne santé, qu’en situation de perte d’autonomie en inventant une société du bien vivre et du bien vieillir. Un défi qui peut nous permettre de contribuer à un nouveau projet de société, à un nouveau pacte social qui nous fédérerait autour des valeurs dont nous éprouvons le plus grand besoin : humanité, fraternité, solidarité et justice sociale.
Nous n’acceptons pas que le chiffre du solde indifférencié des « morts sociales », des vies estimées indignes d’être vécues et accompagnées parmi nous, soit établi chaque année sans autre réaction que compassionnelle dans un rapport alors qu’il dénonce la défaite d’une société. Ce baromètre des petits frères des Pauvres nous impose le devoir de mobiliser notre société là où elle est attendue. Dans sa capacité à faire démocratie.
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