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«La Force d’être juste» : avec Jean Birnbaum, penser contre les siens

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Poursuivant ses réflexions sur la polarisation de la vie politique, l’essayiste Jean Birnbaum s’intéresse à celles et ceux qui ont préféré défendre la vérité contre la doxa de leur camp idéologique.

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Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde. Albert Camus « Le siècle de la peur » in Ni victimes ni bourreaux (Combat, novembre 1946). Dans la lignée d’Hypatia et luttant contre le fanatisme  et l’ignorance, Camus dans l’esprit de ce qu’il appela  » la pensée de Midi » chercha ce qui peut rassembler les hommes, ce qui fait appel en eux à ce qui est le plus humain : « la beauté, le camp où il rejoint les Grecs ».

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Pour mémoire :

« Le courage de la nuance » par Albert Camus…

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Virginie Bloch-Lainé
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Si l’expression «le courage de la nuance» est entrée dans le langage courant, parfois sous la forme d’un slogan, c’est en grande partie grâce à Jean Birnbaum : l’essayiste en avait fait le titre d’un essai publié au Seuil en 2021, en réaction notamment à la polarisation de la vie politique.

Il y dressait le portrait d’intellectuels engagés qui eurent l’audace de dire ce qu’ils avaient vu, des fautes, des erreurs, des crimes qui contredisaient la dialectique de leur famille politique et culturelle ; leur parole abîmait la façade des valeurs qu’ils devaient défendre. Georges Bernanos (1888-1948) fut de ces dissidents minoritaires.

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Quatre ans après la publication de ce livre, les positions et la haine se durcissent, les frontières du «camp d’en face» sont infranchissables, les «safe spaces» sont recherchés, ces endroits que protègent soi-disant des gens qui pensent tous la même chose, si bien que le nouvel ouvrage de Birnbaum, la Force d’être juste. Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs (Flammarion) forme un diptyque avec le précédent et se lit comme sa suite.

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La «cause» leur a fait payer leur pas de côté

Le responsable du Monde des livres y cultive sa méthode, qui rend ses ouvrages vivants et accessibles : il s’exprime à la première personne et s’appuie sur les figures de femmes et d’hommes connus et chers à son cœur, les militants d’un combat émancipateur, mais des militants particuliers, marqués au fer rouge par les leurs : ils furent lucides et refusèrent «de sacrifier la vérité sur l’autel de la Cause».

La «cause» leur a fait payer leur pas de côté, cette «nuance» par rapport à la rhétorique autorisée, une nuance qui n’avait rien d’un affadissement. Au contraire, elle scandalisait. Dénoncer le totalitarisme soviétique en étant un révolutionnaire antifasciste tel Victor Serge (1890-1947) ou les crimes des républicains espagnols en se battant contre Franco (Orwell dans Hommage à la Catalogne en 1938) a valu à ces êtres dont Birnbaum fait ses têtes de chapitres d’être menacés, répudiés, traités de fascistes, accusés de «faire-le-jeu-de».

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Parmi ces sentinelles de Minuit se trouvait Monique Gadant (1930-1995), agrégée de philosophie, sociologue et enseignante communiste. Elle part en Algérie en 1962 afin de contribuer à l’avènement d’une Algérie démocratique. Or, elle est exclue des débats parce qu’elle est une femme. Elle vit avec un Algérien, militant communiste accusé de «faire entrer le colonialisme chez soi».

Après le coup d’Etat du colonel Boumédiène en 1965, Gadant est harcelée, vue par le régime comme une opposante. L’enlèvement de son jeune fils, battu et torturé à l’électricité pendant une semaine, la décide à rentrer en France où elle dit ce qui lui est arrivé et se heurte à un mur, «surtout chez ses amis. Car, cette fois encore, témoigner, c’est trahir».

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La falsification des faits

L’expression «faire-le-jeu-de» revient à de nombreuses reprises dans la Force d’être juste… L’auteur rappelle dès les premières pages que George Orwell (1903-1950) la qualifiait de «sorte de formule magique ou d’incantation, destinée à cacher des vérités dérangeantes. Quand on vous dit qu’en affirmant telle ou telle chose vous faites le jeu de quelque sinistre ennemi, vous comprenez qu’il est de votre devoir de la boucler immédiatement».

Orwell, parti se battre en Espagne en espérant donner «un coup d’arrêt au fascisme en Europe […] ne le fera pas à l’aveugle. Il décrira ce qu’il voit», y compris la haine qui traverse le camp antifasciste et la falsification des faits : «L’un des plus tristes effets de cette guerre pour moi, ce fut d’apprendre que la presse de gauche est tout aussi fausse et malhonnête que celle de droite.» (Hommage à la Catalogne).

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L’accusation «a la peau dure»

A travers un dispositif sympathique qui reflète son désir d’éveiller la lucidité des jeunes générations, Birnbaum met en scène dès le prologue une conversation qu’il aurait avec un voyageur de 19 ans dans un train qui les mène en Bretagne. Le garçon, curieux et désireux de discuter, se penche sur le livre d’Orwell que Birnbaum annote.

Le trajet se déroule en 2024, l’Assemblée nationale vient d’être dissoute, le Rassemblement national est arrivé en tête et La France insoumise a exclu des députés qui ont critiqué le chef du mouvement, Mélenchon. Parce qu’ils ont parlé, ils ont été accusés par LFI de «faire-le-jeu-de» l’extrême droite.

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L’accusation «a la peau dure», dit l’essayiste au jeune homme. Les allusions à l’enquête salutaire de Charlotte Belaïch et d’Olivier Pérou, la Meute (Flammarion, 2025) sur les dérives autoritaires de La France insoumise sont ici nombreuses.

La complicité qui s’installait entre les deux passagers du train trébuche : que ces députés soient des traîtres, c’est l’opinion du voyageur dont Birnbaum souhaite conserver l’attention et la confiance.

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Rejoindre une seconde famille, fictive et étouffante

Pour cela, il chemine au milieu de personnalités engagées contre le totalitarisme qui ont payé le fait de témoigner des silences et des erreurs de la gauche. Il rappelle que lui aussi a milité, à l’adolescence. Pour en découdre avec son père, il avait rejoint une seconde famille, fictive et étouffante, les trotskistes de Lutte ouvrière.

Le chapitre consacré à David Rousset s’intitule «Un trotskiste au Figaro». Antifasciste et anticolonialiste déporté à Buchenwald, l’auteur de l’Univers concentrationnaire veut, après la guerre, créer une commission d’enquête sur le goulag. «Toutes les portes se ferment» à gauche. Le Figaro littéraire publie son appel en une le 12 novembre 1949.

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Les anciens camarades de Rousset se liguent contre lui et utilisent un argument que Jean Birnbaum résume ainsi : «CQFD !» David Rousset déverse des «bobards» puisque les abrite «ce torchon réac, cette feuille de chou fasciste ! CQFD !» Le «grégarisme» est un labyrinthe dont la sortie est difficile à trouver.

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Jean Birnbaum, la Force d’être juste. Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs, Flammarion, 176 pp., 17,50 € (ebook : 13 €).

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