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Des forêts primaires ravagées, un écosystème dégradé, l’Europe dépassée : la Roumanie sous la coupe de la «mafia du bois»

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Les arbres roumains anciens tombent à un rythme effréné à cause des coupes illégales. Les ONG dénoncent l’inaction de Bruxelles, alors que le nouveau règlement européen sur la déforestation risque d’être vidé de sa substance.

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Les monts Fagaras abritent des forêts primaires, parmi les dernières du continent. 
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Des forêts primaires ravagées, un écosystème dégradé, l’Europe dépassée : la Roumanie sous la coupe de la «mafia du bois»

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Margaux Lacroux
30/09/2025
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En Roumanie, les majestueux hêtres, les chênes centenaires et les épicéas des montagnes continuent de s’évaporer mystérieusement. «Depuis dix ans, la moitié du bois coupé disparaît sans laisser de trace»accuse Gabriel Paun, président de l’ONG locale Agent Green. Voilà deux décennies que le célèbre activiste dénonce le fléau de la «mafia du bois», destructrice pour les écosystèmes de son pays. «Les derniers chiffres sont tellement mauvais que le gouvernement veut les cacher, ils ne sont pas officiellement publiés, poursuit-il. Nous avons été contactés par un lanceur d’alerte.»

Selon les données récupérées par le défenseur de l’environnement, le dernier inventaire national forestier en date établit qu’entre 2019 et 2024, 17 millions de m³ de bois en moyenne ont disparu chaque année. Ce volume s’ajoute au quota autorisé de 18 millions de m³. Il y a donc presque autant de coupes illégales que légales et le rythme de ces pillages ne faiblit pas. «D’après notre source, seuls 5 % de ce bois disparu peut s’expliquer par des vols pour le chauffage de la population locale ou par la mortalité naturelle des arbres. Le reste provient des coupes illégales : c’est du crime organisé», accuse Gabriel Paun. Soutenu par une vingtaine d’ONG vertes européennes, l’homme de 48 ans, régulièrement menacé de mort dans son pays et obligé de vivre caché, a décidé de lancer l’alerte au niveau européen lundi 29 septembre en rendant publique une lettre récemment adressée à Jessika Roswall, la commissaire européenne chargée de l’environnement.

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Pillage rodé

Ce trafic est dénoncé depuis de longues années. En 2020, la Commission a même entamé une procédure d’infraction dans ce dossier, et la Roumanie a notamment créé une juridiction spécialisée pour mieux préserver ses paysages naturels. Sans effet majeur. Seulement 3 % des forêts roumaines sont actuellement strictement protégées alors qu’elles couvrent un tiers du pays.

«Les lacunes de la législation nationale et du système de traçabilité du bois» persistent, décrit Agent Green dans son courrier à la commissaire européenne. Le système de pillage est bien rodé. Il s’opère avec la complicité d’une partie des agents publics chargés de la gestion forestière dans un pays miné par la corruption. «Ils travaillent main dans la main avec les entreprises du secteur, détaille Gabriel Paun. La manière la plus commune de couper illégalement consiste à déclarer moins de bois que ce qui est réellement pris : sur le papier on inscrit par exemple un arbre de 50 cm de diamètre et de 20 mètres de haut, mais en réalité il est deux fois plus gros et plus grand. La moitié de la récolte dans une forêt est ainsi légale et l’autre non. Et le surplus se retrouve rapidement sur le marché noir.» De manière générale, le bois roumain, dont une bonne partie est exportée en Suède ou en France, sert à fabriquer des meubles ou à produire de l’énergie.

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Des forêts centenaires tronçonnées

Photos de terrain, images de drone et de satellites à l’appui, Gabriel Paun documente inlassablement les ravages de ces pratiques. Sur certains de ces clichés consultés par Libération, des forêts, auparavant denses et verdoyantes, se retrouvent mitées, lacérées, et souvent victimes de coupes rases. «J’ai passé mon enfance dans une forêt ancienne des monts Fagaras, dans les Carpates, et maintenant je ne la reconnais plus. Les coupes se poursuivent aujourd’hui dans une zone classée Natura 2000, illustre Gabriel Paun. On y trouvait des forêts très mélangées, et, en altitude, des épicéas et des sapins. Aujourd’hui, tout cela s’est envolé. Par endroits, les forestiers tentent de leur substituer une monoculture d’épicéas mais ailleurs, l’écosystème est si dégradé que la régénération naturelle ou la plantation de nouveaux arbres ne fonctionnent plus. Ces terres se couvrent de prairies.»

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Seules 3 % des forêts roumaines sont strictement protégées alors qu’elles couvrent un tiers du pays.
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Comme dans les monts Fagaras, des écrins ancestraux sont désormais visés par le trafic. Or la Roumanie est l’un des rares pays de l’Union européenne à encore abriter des surfaces conséquentes de forêts primaires (ne présentant aucune trace d’activités humaines) et anciennes. «Dans le pays, 80 % des forêts ont perdu leur structure et sont désormais trop jeunes pour être coupées selon la législation. C’est pourquoi l’industrie s’attaque à ces forêts centenaires, pourtant précieuses. Selon l’inventaire réalisé en 2019 par notre association, il en restait un demi-million d’hectares [soit 8 % du total des forêts, ndlr]. Depuis, les propriétaires et les entreprises ont coupé autant qu’ils pouvaient», déplore Gabriel Paun. D’après l’ONG, entre 2021 et 2024, 4,7 millions de m³ de bois de forêts primaires et anciennes ont été coupés, pour moitié dans des zones Natura 2000, censées être protégées. Ces volumes massifs «correspondent à une file de camions chargés de bois de Bruxelles à Bucarest», précise l’activiste roumain. En 2024, Greenpeace a révélé que six fournisseurs roumains du géant de l’ameublement Ikea pratiquaient des coupes dans des forêts primaires.

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Après plusieurs alertes, les ONG ont eu l’espoir de voir enfin cette hécatombe enrayée grâce au nouveau règlement européen sur la déforestation et la dégradation des forêts, un pilier du pacte vert qui vise à mieux contrôler les chaînes d’approvisionnement. «Ce nouveau règlement pourrait améliorer la situation non seulement en Roumanie mais aussi en Slovaquie, en Estonie, en Slovénie ou encore en Suède, d’où je reviens et où ils remplacent des forêts primaires par des monocultures…» explique Gabriel Paun. Mais son entrée en application prévue début 2026 risque d’être décalée d’un an, pour la deuxième fois.

La Commission européenne évoque des problèmes dans le système informatique permettant de collecter les données prouvant que les produits mis sur le marché sont dans les clous. Mais de nombreux observateurs doutent d’une réelle difficulté technique et soupçonnent plutôt un nouveau revirement politique, dans un contexte de backlash écologique. «Ce report est surtout lié à la pression des forestiers européens, qui s’expriment très fortement auprès des eurodéputés en ce moment», suppute Klervi Le Guenic, de l’ONG Canopée. L’Allemagne et l’Autriche sont à la tête de la contestation et souhaitent une ultime modification du texte afin d’alléger les obligations des Etats membres.

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«Mouton noir européen»

Pour comprendre ce qui les chagrine, il faut revenir aux sources du règlement européen. Ce texte vise d’abord à éviter l’importation sur le Vieux Continent de sept produits (bétail, cacao, café, huile de palme, caoutchouc, soja et bois) issus de la déforestation à l’étranger. L’exemple type est celui du Brésil : si des portions de l’Amazonie ont été déboisées récemment pour planter du soja, du café ou élever du bétail, les marchandises ne pourront pas être commercialisées en Europe. Car cette législation exige de renseigner la parcelle de provenance (traçabilité) et de prouver que le produit n’a pas contribué détruire une forêt (diligence raisonnée). Mais «les problèmes ne se cantonnent pas aux zones tropicales», signale Klervi Le Guenic. Sur le continent européen, les pratiques destructrices existent aussi, comme le montre le cas roumain. Et le règlement s’appliquera donc aux pays membres, en plus de tous les pays hors-UE. C’est ce point qui irrite actuellement.

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«Dans l’Union, il y a trois produits à risque : le bois, le soja et le bœuf. Il y a plein de trous dans la raquette. Le règlement à venir apporte plus de sécurité, mais les opérateurs se révoltent contre l’empilement des contraintes administratives», résume l’économiste Alain Karsenty, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.

Dans une lettre envoyée en juillet, les ministres de l’Agriculture de 18 pays, dont l’Allemagne, l’Autriche et la Roumanie, avaient ainsi demandé à la Commission une nouvelle «simplification» pour éviter une charge administrative trop lourde. Pourquoi soumettre les pays de l’UE à des règles jugées «excessives», insistaient-ils, alors qu’ils présentent «un risque négligeable de déforestation» ? Ils oubliaient de dire que les risques de dégradation (le remplacement de forêts naturelles par des plantations d’arbres en monoculture par exemple), autre pilier de la future législation, sont très présents en Europe.

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Ces arguments sont aussi portés par les conservateurs du Parti populaire européen, qui, en plus du délai d’un an supplémentaire, voudraient introduire une nouvelle catégorie de pays «sans risque», dédouanés de toutes les nouvelles règles de traçabilité. «Si tel était le cas, toutes les obligations importantes ne concerneraient plus les pays qui entreraient dans cette classification. Ils pourraient mettre sur le marché des produits issus de la déforestation ou de la dégradation des forêts», interprète l’experte de Canopée.

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A cela s’ajoute le risque de «blanchiment» de bois et autres marchandises frauduleuses : un produit issu de pratiques non conformes pourrait entrer dans l’UE via un pays «sans risque» moins regardant et être revendu partout en Europe. Alain Karsenty signale par exemple que du bouleau en provenance de Russie, interdit dans l’Union par les sanctions liées au conflit ukrainien, transite déjà via la Roumanie et «se déguise en bouleau roumain» pour être écoulé sur le marché intérieur. Ce système pourrait prospérer si tous les pays européens venaient à être considérés comme «sans risque».

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Du bois en provenance de Russie, interdit dans l’Union par les sanctions liées au conflit ukrainien, transite déjà via la Roumanie pour être écoulé sur le marché intérieur. 
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Pour l’heure, le règlement prévoit des contrôles plus ou moins exigeants en fonction de trois catégories de pays : à haut risque, à risque moyen et à risque faible. La Roumanie figure dans ce dernier groupe, malgré ses antécédents. «Tous les pays européens ont intégré la catégorie à risque faible car on ne voulait vexer personne, ce classement est très politique et non objectif», éclaire le chercheur Alain Karsenty.

L’ONG Agent Green demande de son côté à ce que Bucarest intègre la catégorie «risque fort» et soit ainsi soumis à un contrôle maximal. «Ce serait légitime, abonde Alain Karsenty. Depuis des années, des enquêtes et documentaires montrent que ce pays est le mouton noir européen. Il est à la fois concerné par le risque déforestation, de coupes illégales et de dégradation de ses forêts. Or beaucoup de ses massifs montagneux abritent une riche faune [notamment l’ours brun, le loup gris et le lynx]. La question de la protection des forêts est donc d’autant plus importante.»

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Sacré casse-tête et recours à l’international

Las, si une quatrième catégorie, «zéro risque», était créée, la Roumanie aurait de fortes chances d’intégrer ce groupe. «La quasi-totalité des pays européens y entreraient car ce serait basé sur l’évolution de la surface forestière selon les données de l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture. Or en Roumanie il y a une certaine stabilité», souligne l’experte de Canopée. Mais ce critère n’est pas le plus pertinent, fait valoir l’eurodéputé Renew Pascal Canfin : «Une forêt ne correspond pas qu’à des hectares de bois, c’est un écosystème. Quand on prend en compte la partie qualitative (stockage du carbone, biodiversité), on s’aperçoit que la situation est bien plus dégradée… et qu’il n’y a pas zéro risque.» L’intégration de cette catégorie par la Roumanie serait à ses yeux «encore plus négative» pour le pays.

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La simple création de ce nouveau groupe pourrait exposer l’UE à un sacré casse-tête et à des recours à l’international : un texte qui s’appliquerait à l’étranger mais pas en interne pourrait être attaqué pour non-respect des règles anti-discrimination de l’Organisation mondiale du commerce. Et «une guerre intra-européenne» pourrait se déclarer si Bruxelles décidait d’établir une liste plus restrictive de pays réellement «zéro risque». «D’un point de vue scientifique, ça voudrait dire que la Finlande, la Pologne et la Roumanie n’y seraient pas. La France, qui comprend la Guyane, non plus. Tandis que l’Allemagne, le Luxembourg et l’Autriche seraient gagnants. Cela créerait une différenciation au sein de l’UE, décode une source européenne proche du dossier. Or le risque est réel de voir le texte bloqué par le Conseil.» Le temps est pourtant compté : les Vingt-Sept devront s’entendre d’ici la fin de l’année.

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Margaux Lacroux
30/09/2025

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