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Terreur administrative et judiciaire…

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C’est un article qui a passionné les lecteurs de Libération ce week-end. Et pour cause, tant l’information révélée par Jeanne Casez et Etienne de Metz est stupéfiante et tristement emblématique d’un monde qui ne tourne pas rond et a perdu le sens des priorités. A l’heure de l’urgence climatique et environnementale, non seulement les activistes qui tentent d’alerter les responsables politiques et l’opinion publique se voient criminalisés par l’Etat français – ici, deux jeunes femmes membres du collectif Dernière rénovation ont été condamnées au pénal fin septembre pour avoir aspergé de peinture orange la porte de l’hôtel de Matignon, à Paris, fin 2023, afin d’inciter à la rénovation thermique des bâtiments ; non seulement les condamnations sont disproportionnées pour des actions non violentes (six mois de prison ferme pour l’une, huit mois avec sursis pour l’autre) et les sommes requises sont exorbitantes pour des militants qui sont souvent de jeunes étudiants (Rachel et Manon sont menacées de devoir rembourser plus de 163 000 euros de dommages et intérêts au secrétariat général du gouvernement). Mais le comble, c’est que ce montant ne recouvre pas uniquement les frais de nettoyage : Matignon envisage de l’utiliser pour rénover son auguste portail. Indécent. 
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163 000 euros pour un jet de peinture : quand Matignon veut faire payer la rénovation de son portail par deux militantes écologistes

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Selon nos informations, les services du Premier ministre réclament aux deux activistes du collectif Dernière Rénovation, qui avaient aspergé en novembre 2023 la porte de Matignon de peinture orange, une somme supérieure d’environ 150 000 euros au coût réel des travaux. Le contenu du devis révélé par «Libé», portant sur des chantiers antérieurs ou sans rapport avec l’action militante, interroge.

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Arrestation de militants de Dernière Rénovation devant Matignon le 4 janvier 2023. L’ONG avait renouvelé cette opération de jet de peinture le 8 novembre 2023, ce qui a valu à deux de ses militantes d’être condamnées en septembre 2025 à de la prison. Des dommages et intérêts extravagants pourraient également leur être réclamés.
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Jeanne Casez et Etienne de Metz
17/10/2025 

Financer le ravalement de façade de l’hôtel de Matignon, c’est un comble quand on s’appelle Dernière Rénovation. Entre 2022 et 2024, le collectif écologiste a tenté d’inciter les responsables politiques, à travers une série d’actions non violentes, à la rénovation thermique du parc immobilier français – le bâtiment est l’un des secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre. Deux de leurs activistes avaient ainsi aspergé de peinture orange la porte de la résidence du Premier ministre, le 8 novembre 2023. Ironie du sort : ces jeunes femmes sont aujourd’hui menacées de devoir rembourser 163 654,85 euros de dommages et intérêts au secrétariat général du gouvernement. Selon nos informations, ce montant ne recouvre pas uniquement les frais de nettoyage : Matignon envisage de l’utiliser pour rénover son auguste portail. Quitte à en demander le paiement aux deux activistes par la voie judiciaire.

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Le 23 septembre dernier, ces militantes ont été condamnées au pénal pour des faits de dégradation. L’une d’entre elles, Rachel, 23 ans, a même pris du ferme : six mois de prison pour le jet de peinture et aussi pour avoir «involontairement» éclaboussé les gardes républicains qui l’ont interpellée. L’acte a été qualifié de «violences volontaires sur personnes dépositaires de l’autorité publique». L’étudiante a fait appel de cette condamnation, dont la sévérité est sans précédent. Sa coprévenue, Manon, a pour sa part écopé de huit mois avec sursis.

En revanche, le tribunal de Paris n’a pas tranché sur la question des dommages et intérêts, préférant renvoyer ce volet à sa chambre civile – l’audience est fixée en octobre 2026. Et pour cause : le secrétariat général du gouvernement, qui représentait Matignon, n’a fait connaître cette demande que le jour même du procès, le 25 juin dernier. «Le devis nous a été remis cinq minutes avant l’audience. Comment suis-je censée plaider derrière ?» s’insurge une avocate des militantes, Marie Ollivier. Anne Gabrielle Gandon, sa consœur et binôme dans ce dossier, reste estomaquée par le montant de l’addition. «Dans quel monde le nettoyage d’une porte requiert-il une telle somme ?»

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Sollicité, le service de communication de Matignon a répondu par écrit. D’après ce message WhatsApp, le secrétariat général du gouvernement, une administration placée sous l’autorité du Premier ministre, «a justifié ce montant à l’audience, par le fait qu’il s’agit d’un monument historique nécessitant des méthodes spécialisées, et la nécessité de passer par la procédure du marché public». Libération s’est renseigné auprès de professionnels du secteur. Si le nettoyage d’une façade quelconque n’excède pas les 50 euros par mètre carré, celui d’un bâtiment patrimonial ou classé – c’est le cas de l’hôtel de Matignon depuis 1923 – implique l’intervention d’un architecte des bâtiments de France. Il faut alors compter autour de 10 000 euros pour un tel chantier. «Mais dépasser 100 000 euros, c’est impossible, à moins d’avoir tenté de brûler les murs», estime un spécialiste. Deux extincteurs remplis d’acrylique orange n’ont pu causer autant de dégâts. D’autant que Dernière Rénovation affirme utiliser de la peinture à l’eau, rappelle Rachel. Rapidement «plaquée au sol» par les militaires le jour de l’action, la jeune femme assure que «la majorité du liquide s’est répandue en flaques sur le sol» et que «la porte a été à peine éclaboussée».

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Nous avons pu consulter le devis de restauration dudit portail, établi par un entrepreneur le 20 mars 2024 et estampillé Matignon. La facture, présentée à la justice en juin, est extravagante : 158 668,85 euros. De manière surprenante, le document n’englobe pas seulement les frais de nettoyage, mais aussi ceux d’autres réparations : taille de pierre neuve, nettoyage de sculptures et même la pose d’échafaudages et de clôture pour le chantier ! «La porte cochère était assez abîmée, mais ce n’était pas lié à l’action des écolos, commente une source au fait du dossier. Ce marché public a été initié par les services du Premier ministre dans le cadre d’une opération plus générale d’entretien des bâtiments : cette opération aurait eu lieu dans tous les cas.»

L’autre élément qui interroge, c’est le côté anachronique des deux bons de commande émis par Matignon dans cette affaire. Ajoutés au devis, ils expliquent que la demande de dommages et intérêts s’élève à plus de 163 600 euros. Le premier concerne un service d’élimination rapide de peinture (2 682 euros), le second une analyse détaillée du produit utilisé (2 304 euros). Problème : ces chiffrages ont été réalisés en février 2023, soit neuf mois avant que les deux activistes ne se présentent devant Matignon.

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Les services du Premier ministre s’offriraient-ils un lifting de portail sur le dos de la lutte climatique ? Au tribunal, le représentant du secrétariat général du gouvernement a, selon les avocates des militantes, reconnu que cette demande de dommages et intérêts portait aussi sur d’autres dégradations commises au cours d’actions militantes passées – Dernière Rénovation avait, par exemple, déjà aspergé le portail de peinture en janvier 2023. L’argument est inconcevable : «On ne peut être condamné que pour des dommages causés par l’infraction dont on est accusé», rappelle Me Ollivier. Et les deux prévenues n’ont évidemment pas les moyens de rembourser une telle somme. Amende, prison ferme… Les épées de Damoclès s’accumulent au-dessus de leurs têtes.

Le précédent le plus onéreux pour une action semblable est établi à Lyon. Le 19 décembre 2023, trois militants de Dernière Rénovation avaient été condamnés à payer 76 000 euros pour avoir aspergé de peinture orange la préfecture du Rhône. «On se demande à quel point cela constitue un outil d’intimidation des activistes, voire une stratégie de répression en tapant au portefeuille», expose Charlotte. Membre du Mouvement de soutien aux défenseurs de l’environnement (MSDE), une association qui analyse la répression judiciaire à l’encontre des citoyens engagés pour cette cause, elle souligne que d’autres institutions choisissent, elles, d’emprunter la voie de l’apaisement. La métropole de Nantes, par exemple, avait requis 8 200 euros pour nettoyer les murs et la façade de la préfecture de Loire-Atlantique. Elle s’est ravisée en avril 2024 et n’a finalement exigé qu’un euro symbolique.

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Jeanne Casez et Etienne de Metz à suivre sur Libération
17/10/2025 

 

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