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CC-BY-4.0: © European Union 2019   Source: EP

European Union 2019
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L’union européenne des droites

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Les droites traditionnelles, dont l’épicentre européen est le Parti populaire européen, ont manifesté au cours des derniers mois leur disponibilité à fermer les yeux sur leur engagement historique contre le fascisme pour nouer des alliances stratégiques avec l’extrême droite européenne sur certains dossiers.

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Martin Deleixhe
octobre 2025
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D’où vient le vent de contestation qui souffle sur le Parlement européen ? Le 9 octobre, Ursula von der Leyen a survécu à non pas une, mais deux motions de censure distinctes. La première était introduite par les Patriotes pour l’Europe, une fédération européenne de formations politiques d’extrême droite pro-Kremlin, tels que le FPÖ autrichien, le Vlaams Belang belge, Vox en Espagne mais aussi et surtout le tandem formé par le Fidesz de Viktor Orbán et le Rassemblement national français, qui lui apporte son principal contingent d’eurodéputés (29 sur 85). La seconde motion était déposée par l’europarti La Gauche, où siègent la plupart des formations politiques de gauche radicale, rassemblées autour de La France Insoumise.

Ces deux motions ont respectivement recueilli 179 et 133 voix. Loin, très loin de la majorité des deux tiers des 720 suffrages requise pour entraîner la chute de la Commission von der Leyen II. Les alliés traditionnels de la dirigeante européenne, « son » Parti populaire européen (PPE) ainsi que Renew (libéraux) et S&D (socio-démocrates), lui ont maintenu leur confiance et se sont ralliés à sa cause. Les Verts, plus critiques, ont fini par faire de même pour ne pas provoquer une crise de régime en pleine période de turbulences. En juillet dernier, von der Leyen avait pourtant déjà dû affronter une première motion de censure à la suite du Pfizergate, une affaire dans laquelle planait des soupçons de prise d’intérêt illicite de sa part. Son image en était sortie écornée, mais elle avait obtenu une majorité confortable de votes, confortant ainsi sa position à la tête de la Commission. Pourquoi et comment se retrouve-t-elle à nouveau sur la sellette trois mois plus tard ?

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La séquence est d’autant plus intrigante que le Parlement européen est plus habitué aux débats techniques et policés qu’aux coups de Trafalgar institutionnels. Employée seulement à onze reprises depuis son premier usage en 1999, aucune motion de censure n’y a jamais abouti. Certes, en 1999, la Commission Jacques Santer avait préféré démissionner plutôt que de passer sous les fourches caudines d’un vote de censure qu’elle savait perdu d’avance, tant les révélations sur sa mauvaise gestion étaient accablantes. La procédure n’est donc pas inoffensive et la présidente de la Commission a de bonnes raisons de la redouter. Mais les eurodéputés n’ont pas pour habitude de dégainer une motion de censure à la première secousse politique venue. La succession rapide de ces coups de semonces parlementaires est donc sans précédent.

La victoire relative des formations politiques d’extrême droite aux dernières élections européennes n’est évidemment pas étrangère à cette évolution. Si ce courant ne flirte pas avec la majorité parlementaire, comme l’avaient annoncé les sondages pré-électoraux les plus alarmistes, sa présence dans l’hémicycle se fait de plus en plus menaçante. Un eurodéputé sur quatre de l’assemblée actuelle est membre d’un europarti d’extrême droite, que cela soit les Patriotes d’Europe déjà évoqués, l’Europe des nations souveraines, dont le centre de gravité est l’AfD allemande, ou l’Europe des conservateurs et des réformistes, où siègent notamment Fratelli d’Italia et le PiS polonais. Comme l’a démontré le large échec de leur motion, ce bloc manque encore d’alliés pour bâtir des majorités et affirmer sa centralité. Mais – chose nouvelle – il est désormais disposé à se prêter au jeu des procédures institutionnelles pour tenter d’imposer son agenda politique. Signe également que ses eurodéputés deviennent confiants dans leur capacité à devenir hégémoniques au sein des institutions européennes plutôt qu’en marge ou en opposition à celles-ci.

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D’autant plus que la droite extrême a de bonnes raisons d’espérer que son isolement, et la relégation politique qui en découle, touchent à leur fin. L’époque où les droites traditionnelles étaient dominées par le courant démocrate-chrétien puis par le libéralisme politique semble révolue. Les droites d’aujourd’hui ne vantent plus un espace de paix européen, conçu pour désarmer le nationalisme, ou la création d’un marché unique moteur de la croissance et de l’innovation. Elles sont bien plus promptes à dénoncer la perte de souveraineté qui accompagnerait une supposée mise sous tutelle des chancelleries nationales par Bruxelles ou par Strasbourg. Ainsi, en mai 2025, neuf chefs d’État ont condamné la protection offerte aux droits des migrants par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme comme une limitation du pouvoir des États-membres. Au diable le principe de l’État de droit, si celui-ci se met en travers d’une politique d’immigration européenne axée sur une logique répressive.

L’idée selon laquelle l’Europe se (re)construirait contre le fascisme semble, à cet égard, avoir perdu de sa superbe. Les droites traditionnelles, dont l’épicentre européen est le PPE, ont manifesté au cours des derniers mois leur disponibilité à fermer les yeux sur cet engagement historique pour nouer des alliances stratégiques avec l’extrême droite européenne sur certains dossiers. En juin 2025, PPE et extrême droite formaient une autre majorité au Parlement européen, avec la bénédiction de Manfred Weber, pour voter une loi sur la surveillance du financement des organisations non gouvernementales européennes. L’opposition a aussitôt décrié ce texte de loi comme une attaque en règle contre la société civile, inspirée des mesures mises en place par Orbán en Hongrie. Toujours en juin, Ursula von der Leyen annonçait le retrait du soutien de la Commission à la directive Green Claims, pourtant sur le point d’être soumise à un vote au Parlement. Celle-ci visait à lutter contre les pratiques de greenwashing et était devenue un des épouvantails législatifs de l’extrême droite, qui s’est bruyamment félicitée de son échec.

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Ces marques de sympathie ne sont évidemment pas passées inaperçues auprès des alliés traditionnels du PPE. Les socio-démocrates se sont montrés les plus offensifs à cet égard. Ils ont fait savoir, lorsqu’ils ont voté mi-octobre contre la censure de von der Leyen, que leur soutien n’était pas inconditionnel. Ils ont donné six mois à celle-ci pour apporter des gages de fidélité envers ses partenaires politiques historiques. Faute de quoi, ils menacent d’introduire leur propre motion de censure, bien plus périlleuse pour la Commission que les précédentes. La crainte est palpable, au sein du bloc centriste, de voir le PPE faire durablement défection pour construire une coalition pérenne avec l’extrême droite. Le tournant serait historique.

À ce stade, von der Leyen ne semble cependant pas souhaiter s’engager sur la voie d’une grande coalition des droites. Alors qu’elle s’était montrée défiante lors de la motion de censure de juillet, accusant avec virulence ses détracteurs de faire le jeu du Kremlin en pleine crise géopolitique, elle a depuis lors adopté une rhétorique plus conciliante. En septembre, lors du discours sur l’état de l’Union, elle évoquait une nécessaire coalition des forces démocratiques pour préserver l’État de droit en Europe. En octobre, elle concédait que les deux nouvelles motions de censure traduisaient des préoccupations citoyennes légitimes et reconnaissaient notamment à demi-mot le besoin de réviser l’approche diplomatique adoptée par l’Union au sujet de la guerre menée par Israël à Gaza, rejoignant ainsi une demande pressante des forces de gauche. Mais son emprise sur le PPE semble de moins en moins assurée. Ce dernier menace notamment de ne pas voter en novembre prochain l’importantissime cadre de financement pluriannuel de l’Union préparé par… von der Leyen.

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La politique européenne a ses singularités, parmi lesquelles la complexité de ses rapports de force décentralisés et son lot de procédures byzantines. Mais elle n’est pas une île. Son régime politique est en communication étroite avec les tendances lourdes observables au niveau des États membres. Ce n’est donc qu’une demie surprise d’assister sur la scène européenne comme ailleurs (que l’on songe à la France des dernières semaines) à une multiplication des flibustes parlementaires qui facilitent et précipitent un rapprochement des droites. Il serait faux de croire que la scène européenne serait immunisée, du fait de son supranationalisme, contre l’extrême droite. Ce que l’expérience des dernières semaines démontrent, c’est que cette dernière y voit de plus en plus un espace à investir, tant pour y mener des attaques contre la démocratie que pour y expérimenter de nouvelles alliances politiques.

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Martin Deleixhe à suivre sur la Revue Esprit
octobre 2025

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