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Mort de Jane Goodall, la Dame aux chimpanzés

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La célèbre primatologue britannique, devenue une icône planétaire des luttes environnementales, a révolutionné notre regard sur les primates, grâce à ses travaux pionniers auprès des grands singes. Elle est morte à 91 ans, a annoncé ce mercredi 1er octobre l’institut qui porte son nom.
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Jane Goodall en 1974.
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Florian Bardou
01/10/2025
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S’il ne fallait retenir qu’un seul mot pour qualifier Jane Goodall, alors gardons celui-ci : patience. Une patience désarmante. Oui, la célèbre primatologue, reconnaissable parmi tant d’autres à sa longue queue-de-cheval grisonnante et son élégance de vieille dame anglaise, respirait le calme, l’aplomb, la tempérance, l’intégrité, la sagesse, le flegme ou la persévérance, autant de qualités qui siéent aux scientifiques, plus particulièrement à celles et ceux dont les principaux travaux reposent sur de très longues heures d’observation.

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Jane Goodall à Paris, le 31 novembre 2023.
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Ses recherches pionnières dans les années 60 auprès des chimpanzés, captées par les caméras du National Geographic, ont révolutionné notre regard sur ces grands singes, décelant ce qui nous rapproche – plus que ce qui nous sépare – de nos plus proches cousins non humains. Avant que la naturaliste n’accède au statut d’icône du mouvement environnementaliste planétaire au tournant du XXIe siècle. Combattante pacifiste et militante idéaliste, plaidant l’espoir avec spiritualité, Jane Goodall est morte, elle avait 91 ans, a annoncé ce mercredi 1er octobre sur Instagram l’institut qui porte son nom. Quels hasards de la vie ont bien pu conduire la gamine de Bournemouth, grande station balnéaire de la côte sud de l’Angleterre, aux abords du lac Tanganyika à des milliers de kilomètres de là ?

Née en 1934, à Londres, au cœur de ce qui est alors le plus grand empire colonial de l’histoire, d’un père homme d’affaires et d’une mère romancière, la petite fille curieuse et débrouillarde grandit dans une famille très chrétienne. Elle aime les animaux (notamment les deux chiens familiaux) qu’elle veut étudier quand elle sera grande. Son imaginaire, lui, est irrigué par une vision romantique et fantasmée de l’Afrique, propagée par les livres qu’elle lit alors, les histoires de Tarzan ou du Docteur Dolittle«Je ne voulais pas être scientifique en soiracontait-elle au Guardian à l’occasion de ses 80 ans. Je voulais être naturaliste.» Mais, au sortir du second conflit mondial, sa famille n’a pas les moyens de lui payer de grandes études. Jane se rattrapera plus tard.

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Un esprit vierge de toute idée préconçue

Un diplôme de secrétaire en poche, elle file au Kenya, encore sous la coupe britannique en 1957, invitée par une amie. Elle y fait la connaissance du professeur Louis Leakey et de son épouse Mary. Une rencontre déterminante : l’éminent paléoanthropologue l’engage comme secrétaire, notamment sur le site de fouilles des gorges d’Olduvai, dans le nord de la Tanzanie ; puis, deux ans plus tard, il la charge d’étudier les chimpanzés dans leur milieu naturel – ce qui n’avait jamais été fait par un scientifique occidental. L’anthropologue britannique cherche un esprit vierge de toute idée préconçue sur les primates – c’est lui qui missionnera également Dian Fossey auprès des gorilles et Biruté Galdikas auprès des orangs-outangs.

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Jane Goodall apparaît dans l’émission spéciale « Miss Goodall and the World of Chimpanzees » diffusée à l’origine sur CBS, le mercredi 22 décembre 1965
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Jane est la candidate de choix. Elle a 26 ans, aucun diplôme ni bagage scientifique en poche, mais, en plus d’aimer plus que tout les animaux et les paysages de l’Afrique de l’Est, elle est dotée d’un appétit pour l’observation. Une chance qu’elle saisit sans se faire prier. «Le féminisme n’avait pas vraiment émergé, rappelait-elle dans sa dernière grande interview à Libé. Les choix de carrière étaient limités pour les femmes. Notre avenir était surtout conditionné par le mariage.» Ses recherches, à partir de l’été 1960, sont prévues pour durer six mois dans le parc national de Gombe, au bord du lac Tanganyika («un paradis sur Terre» à la faune et la flore luxuriante). Sa mission sera de s’approcher au plus près des chimpanzés pour les habituer à sa présence et s’immiscer dans leur quotidien avec, pour seuls instruments, ses jumelles, ses carnets de notes et sa machine à écrire.

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«Les chimpanzés m’ont laissée m’approcher de plus en plus. Par son comportement, [Greybeard, le] mâle alpha du groupe, m’a[vait] fait entrer dans son univers, dans lequel aucun autre être humain n’avait jamais pénétré.»

—  Jane Goodall, racontant à «Libé» ses débuts avec les chimpanzés, en Tanzanie, à l’été 1960

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Jane Goodall est accompagnée de sa mère Vanne car les autorités britanniques n’acceptent pas que la jeune femme voyage seule. Et les premiers mois, la tâche se révèle particulièrement ardue : aucun chimpanzé ne daigne vraiment se montrer. La nuit, ils vandalisent le campement de la naturaliste et de sa mère. Mais enfin, un jour de novembre, à quelques semaines de la fin de sa mission scientifique, l’un des mâles adultes du groupe change d’attitude. Greybeard («Barbe Grise»), le plus téméraire, accepte finalement la présence de l’étrangère dans son environnement. «A partir de ce moment-là, les choses sont devenues plus faciles pour moi, se remémorait Jane Goodall, en 2021. Ils m’ont laissée m’approcher de plus en plus. Par son comportement, ce mâle alpha du groupe m’a fait entrer dans son univers, dans lequel aucun autre être humain n’avait jamais pénétré.»

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Dans l’émission de télévision «Miss Goodall and the World of Chimpanzees», en 1965
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La suite, documentée, a longuement été racontée dans le National Geographic d’abord, puis la presse, des articles scientifiques, des livres (les Chimpanzés et moi, chez Stock, en 1971) et des documentaires (Jane, 2017, entre autres) à partir d’images colorisées de l’époque. Un jour de novembre, alors qu’elle s’apprête à rentrer en Grande-Bretagne, la future éthologue observe le grand singe introduire un brin d’herbe dans le tunnel d’une termitière qu’il suce ensuite pour se délecter de sa pêche, geste qu’il réitère avec une brindille effeuillée. Elle réitère l’observation quelques jours plus tard et en tire la conviction que les chimpanzés sont capables de fabriquer des outils, une caractéristique alors jusque-là attribuée aux seuls humains.

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En 2021, «Libé» racontait le moment-clé de sa carrière

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Un an plus tard, de retour en Angleterre, à Cambridge, où Louis Leakey la pousse malgré elle à faire un doctorat, ses découvertes de terrain, qui bousculent nos connaissances sur les primates, sont particulièrement mal accueillies – c’est un euphémisme – par ses pairs. D’autant plus qu’elle est une femme, jeune et autodidacte. «Elle n’était pas scientifique de formation, ils ont eu du mal à l’accepter», explique la primatologue française Sabrina Krief, qui étudie elle aussi les chimpanzés. C’est néanmoins un «tournant scientifique» : une brèche théorique dans la frontière qui sépare l’animal de l’homme est ouverte. Jane Goodall soutient finalement sa thèse de doctorat, Comportement des chimpanzés à l’état sauvage, en 1965, et contribue à sa façon à l’émergence de l’éthologie moderne.

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En parallèle, au plus près des primates de Gombe, la désormais docteure Goodall observe, au fil des années 60 et 70, ce qui n’avait jamais été décrit : au-delà de l’utilisation d’outils, certes rudimentaires, les grands singes – à qui elle donne des noms (Flo, Goliath, Sniff…) et attribue une personnalité – mangent de la viande et ont une vie sociale, réunis en communauté par vallée. Ses études de terrain, financées par le National Geographic et filmées par le photographe néerlandais Hugo van Lawick (son futur ex-mari avec qui elle a un fils Hugo), ont un important retentissement médiatique, trop grand pour certains dans la communauté scientifique qui critiquent sa méthodologie et son anthropomorphisme.

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Jane Goodall étudie le comportement d’un chimpanzé lors de ses recherches le 15 février 1987 en Tanzanie. 
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Sans que ça l’émeuve plus que ça. «National Geographic a financé mes travaux pendant plusieurs années, et puis à un moment, quand nous avons commencé à accueillir des étudiants, il a été décidé que ce n’était plus de la recherche mais un programme d’éducationexpliquait-elle dans la version française du magazine en 2018. Et le financement a été suspendu. Ça nous a fait un choc. Mais j’ai continué à écrire des articles sur les chimpanzés, qui ont été publiés.» Elle démontre par la suite que les chimpanzés ont des rituels, expriment des émotions, créent des liens en s’épouillant, par exemple, et se font aussi violemment la guerre. Un conflit entre deux clans du parc tanzanien, entre 1974 et 1978, bouleverse ainsi profondément son regard sur les chimpanzés.

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Dame Jane – depuis son anoblissement par la reine Elizabeth II en 2004 – fut aussi une femme engagée pour la préservation de la biodiversité et, plus généralement, de l’environnement. Elle était végétarienne, quasiment végane à la fin de sa vie. Elle a écrit une ribambelle de livres de sensibilisation ou de vulgarisation, y compris à destination des enfants, et un livre de recettes végétales, incarné son propre rôle dans une quarantaine de films et s’est excusée après des accusations de plagiat en 2013. Elle a financé maints programmes de conservation de la faune sauvage en Afrique qui incluent les populations locales, a aussi œuvré à la reforestation et l’éducation dans les pays en voie développement (Roots & Shoots, établi en 1991, entre autres), par le biais de sa fondation Jane Goodall Institute, lancée en 1977.

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Un singe en peluche

Jusqu’à devenir, à l’instar de son compatriote naturaliste, ex-star de la BBC et ami, David Attenborough, une sorte de lanceuse d’alerte écolo ultramédiatique, qui voyage – 300 jours par an selon la légende – à travers le monde pour prêcher avec une forme d’optimisme un monde meilleur basé sur l’action citoyenne. En 2002, elle est d’ailleurs nommée Messagère de la paix des Nations unies par Kofi Annan. Le déclic activiste était née en 1986 après une conférence à Chicago sur les études sur les chimpanzés de sept pays africains dont l’anthropologue était sortie horrifiée par les menaces qui pèsent sur la survie de notre plus proche cousin.

Abandonnant la recherche scientifique dans la jungle, Jane Goodall met alors à profit sa popularité pour prendre la défense des grands singes à temps plein, ou presque, avec la création de sanctuaires (au Congo et en Afrique du Sud notamment) ou en se prononçant «moralement», en bonne lectrice du philosophe australien Peter Singer, contre l’expérimentation médicale sur les grands singes (et contre l’expérimentation animale tout court). Depuis trente ans, à chacune de ses apparitions publiques, elle était d’ailleurs accompagnée d’une peluche de singe, Mr H. Une réminiscence de son enfance pour celle qui expliquait avoir longtemps chéri un doudou en forme de singe que son père lui avait offert à 2 ans ? Peut-être… La mascotte qui ne la quitte plus, donnée par le magicien aveugle Gary Haun – et qui par ailleurs ne représente pas un chimpanzé –, est devenue une sorte de compagnon de vie et de voyage, symbole de résilience. Et de notre part d’animalité.

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Florian Bardou à suivre dans Libé
01/10/2025

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