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VIVRE LA FORÊT

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Interview de Emmanuelle Schneider et Renaud de Rousiers par Maïté Cordelle Emmanuelle et Renaud ont initié le projet « Vivre la Forêt : Apprendre à Vivre avec les Vivants. » dans l’Ain. Inspiré à la fois de l’approche des 8 Shields-1 et des expérimentations du Lichen-2 , le projet porte une vision de temps long et de lien profond entre les vivant·es. J’ai d’abord entendu Renaud, puis Emmanuelle m’a donné des compléments.

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Renaud, peux-tu me dire comment est né ce projet ?

R : Un jour d’hiver où je n’étais pas bien, Emmanuelle est arrivée avec le magazine Yggdrasil. Il y avait un article sur une semaine de connexion à la nature et mentorat-3. Cela a rallumé quelque chose à l’intérieur de moi. Nous avons visionné le documentaire « L’Autre Connexion4 » et nous avons commencé à faire des stages. Ces formations nous ont donné envie de vivre ça chez nous. Nous avons trouvé un agriculteur qui nous a prêté un bout de forêt, et nous avons ouvert deux journées d’ateliers par semaine. Mais quelque chose à l’intérieur de moi demandait à aller plus loin. J’avais envie de trouver un lieu qui soit vraiment naturel, sauvage, très riche et en bonne santé, pour me relier intimement avec toutes les composantes d’un écosystème.

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Et alors, où cela vous a-t-il mené ?

R : Nous avons visité pas mal de lieux, jusqu’au jour où je me suis rendu compte que, pas très loin de chez nous, il y avait des parcelles à vendre. Je suis allé m’y balader, et j’ai trouvé l’endroit magnifique, incroyable. Pour situer, c’est comme une reculée, il y a une espèce de vallée dans laquelle on s’avance, et tout au fond des falaises. En bas de ces falaises, une source jaillit avec un ruisseau et des grottes. Historiquement, ce sont des sanctuaires chrétiens. On s’est rendu compte que tous les lieux qu’on avait visités avant avaient été des étapes pour arriver à cet endroit-là. Chaque lieu avait une proposition singulière, comme une rencontre : on ne fait pas les mêmes choses avec des personnes différentes. Cet endroit est très spécifique. Le village, qui est juste à l’entrée d’une vallée, n’a pas été détruit par les Allemands à leur départ C’est un très joli village. On sent qu’il y a une belle atmosphère et que les gens sont contents d’être là. Il y a un GR qui passe dans le village, et puis il y a ce sanctuaire qui amène des gens à cet endroit. L’ensemble des 13 hectares était à vendre. Pour l’acheter, nous avons créé un groupement foncier agricole avec, notamment, des personnes qui étaient déjà sociétaires de ma ferme.

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Quel est le projet que vous souhaitez mener sur ce terrain ?

R : Notre intention aujourd’hui, dans ce projet qui s’appelle « Vivre la forêt – Apprendre à vivre avec les vivants », c’est de vivre des expériences sur plusieurs années, pour créer une relation personnelle et approfondie avec toutes les espèce végétales, animales, mais aussi minérales, avec le paysage, avec toutes les différentes composantes du lieu. Nous nous sommes inspirés du modèle des 8 Shields-7 et nous avons créé plusieurs assemblées avec des rôles et des fonctions précises. Et quand nous devons décider des choses importantes pour le projet, il faut un accord entre ces différentes polarités. La première instance, nommée “l’Assemblée de la forêt”, est celle dans laquelle on accueille les gens qui rentrent dans le parcours. La deuxième est “l’Assemblée des mentors”, elle comprend toutes les personnes dont le rôle est de faciliter la pédagogie, la transmission. La troisième est celle des “Gardiens du lieu”, composée des personnes qui ont finalisé le parcours et ont la capacité de parler au nom du lieu, du paysage et de toutes les espèces. Il y a un quatrième espace qui est ”l’Assemblée de la vision et des intentions”. Enfin, la cinquième instance est celle des “Sympathisants”.

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Aujourd’hui, quelle est la place de ces autres qu’humains dans le projet, en intention et en réalité ?

R : Nous prévoyons un parcours de plusieurs années pendant lequel les humains intègrent complètement le paysage, au travers d’expériences naturalistes et de pistage, que Jon Young5 proposait dans deux programmes appelés Kamana et Shikari-6. Quand on parle de pistage, il s’agit d’apprendre à lire la nature : elle parle à sa manière, elle a un langage. La plupart des animaux entre eux, mais aussi entre animaux et végétaux, ont cette capacité de dialoguer, même entre espèces différentes. Nous avons à réapprendre ce langage. À l’issue de ces parcours, il peut y avoir un accord des anciens pour entrer dans le cercle des gardiens et parler au nom de l’écosystème. On imagine aussi que des personnes qui ont intégré vraiment le paysage, pour qui le paysage est vivant en elles, ont la capacité de lire et comprendre les évolutions vécues par l’écosystème, notamment avec le changement climatique. Ces personnes pourront peut-être aider l’écosystème à avoir plus de ressources pour traverser ces changements.

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Au Lichen on essaie d’emblée de se connecter ou de représenter d’autres vivants. J’entends que de votre côté, vous êtes dans une approche à plus long terme ?

R : Oui, c’est vraiment ça. Quand on facilite bien tout le processus du Kamana et du Shikari, à un moment donné, cette capacité à sentir le paysage vivant en nous émerge spontanément. Quand ces outils sont pris de manière structurée et bien facilitée, cela amène à vraiment communiquer et échanger de l’information avec d’autres espèces. C’est vers cela qu’on aimerait aller. Par rapport au Lichen, nous avons été inspirés par les Assemblées de la Forêt. Cela a fait émerger l’envie de se rencontrer pour célébrer et partager autour de ce qui nous relie à ce lieu.

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Et toi Emmanuelle, peux-tu m’en dire plus sur le cercle des gardiennes du lieu dont tu fais partie ? Si j’ai bien compris c’est un cercle qui a pour vocation de représenter l’écosystème et les êtres qui y vivent, et de pouvoir parler en leur nom ?

E : Oui, cela, c’est à terme. Pour l’instant, notre intention est d’observer au maximum la forêt, ses habitants, et de tisser le plus de liens possibles. Actuellement, nous sommes en train de repérer les différents endroits de la forêt et de leur donner des noms. On se rend compte combien c’est un enjeu de nommer les lieux, pour les reconnaître, partager de l’information entre nous, et se relier à eux.

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Et quelles sont les autres manières de vous connecter à cette forêt ?

E : Il y a tout le pistage des plantes et des animaux. Nous partageons chacune les informations sur tout ce que nous avons repéré. Par exemple, là où on a vu des traces du blaireau, du renard, du chamois, où il avait les grands corbeaux, où on a entendu le pic noir… On essaie de repérer les territoires des différents animaux, on observe leurs lieux de passage, et on fait une sorte de cartographie. Ça permet de comprendre ce qui se passe entre ces animaux. On repère aussi les plantes ou les arbres particuliers. C’est de l’observation, sur le temps long. On utilise les outils des 8 Shields, qui permettent de se connecter avec tous nos sens : être en paix à l’intérieur de soi, être le plus discret possible, avancer comme un renard, comme si on était soi-même un animal qui essaie de ne pas être vu et de ne pas déranger. Quand cette attitude-là devient une seconde nature, les animaux peuvent être tellement habitués à nous, que nous pouvons être vues sans les déranger. On se met à faire partie du paysage.

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Une dernière chose que tu aimerais partager ?

E : Oui, une des premières fois que nous sommes allés visiter cette forêt, nous étions avec tous nos enfants. Nous gravissions la pente et, tout en haut, un chamois sur un rocher nous regardait. Tout au long de notre montée, il nous a suivies du regard. On s’est dit « Ahhh, il y a vraiment un accueil là ! » C’est une forêt qui a tout de suite été chère à notre cœur. On s’est dit oui, c’est ici ! Si c’est possible, ça sera elle ! Depuis, entre nos envies et la concrétisation, cela ne va pas toujours aussi vite que j’aimerais. Mais bon, il faut penser aux arbres, ils prennent le temps eux !

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Interview de Emmanuelle Schneider et Renaud de Rousiers par Maïté Cordelle

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Notes

1  https://lombelle.wordpress.com/2024/09/12/les-8-shields-outilsde-connexion-a-la-nature-des-peuples-premiers/

2  www.le-lichen.org

3  https://troisiemeoption.org/semaine-de-connexion-a-naturementorat/

4  Visible gratuitement sur ce lien : https://troisiemeoption.mykajabi. com/offers/zrCKs2on/checkout

5  Fondateur de l’approche des 8 shields

6  Ces programmes, inspirés notamment des peuples premiers, sont actuellement en cours de refonte par l’équipe de Jon Young.

7      Les 8 Shields permettent de vivre des expériences de nature pleine, qui unifieraient le cœur, le corps et l’esprit, d’être dans un rapport sincère à la nature, aux autres et à soi, en donnant de la place à l’intériorité autant qu’à l’extériorité. La connexion profonde permettrait un meilleur équilibre, rappelant que tout est lié, que la joie véritable réside dans le fait de réaliser son potentiel, au service de sa communauté et de la nature. De plus, ces pratiques de pleine conscience pourraient optimiser la santé, le bien-être et l’intégration sensorielle.

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Origine :

LE LICHEN – Laboratoire des interdépendances concernant les humains et les non-humains

Éditée par Le Lichen en collaboration avec un nhami bouleau

Directeur de la publication Serge Mang-Joubert

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Comité éditorial du Lichen Christine Kristof-Lardet Serge Mang-Joubert Nathalie Labrousse

Rédaction Pascal Ferren, Sabine Rabourdin, Céline Parmeggiani, Serge Mang-Joubert, Maïté Cordelle, Christine Kristof-Lardet, Aurore Blanquet, Romane Butin, Bernard Boisson.

Conception graphique Noémie Nicolas @dear.futures

Mécénat François Paret, que nous remercions sincèrement pour son soutien à la fois financier, logistique, moral et éditorial.

Impression sur papier recyclé (demande expresse du bouleau)

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Imprimerie Partagée https://www.imprimeriepartage.fr/ 1179 Rue du Bosquet Fanette 62142 Bellebrune

Pour rejoindre Le Lichen, recevoir la niouzelettre ou pour toute information : contact@le-lichen.org

le-lichen.org

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Le Lichen – Laboratoire des interdépendances concernant les humain·es et les non-humain·es – est un collectif pour l’exploration des organisations émergentes entre les humain·es et les autres vivant·es. Amorcé en 2021, il présente à travers ce cahier cyclique les fruits de ses expérimentations entre 2023 et 2024. Cette édition 2025 explore la question des interdépendances entre toutes les formes de vie, présente des expériences et méthodes du Lichen et tisse des liens avec d’autres initiatives complices. Parions que cette revue pourrait constituer, à terme, une sorte d’atlas des manières de vivre avec le vivant qui nous entoure et nous constitue ! Un genre de livret-guide pour un monde désirable, un «copain» des milieux conçu et envisagé dans un dialogue entre espèces vivantes, une revue technique du véhicule autre-que-moderne, une sorte de manuel de bricolage symbiocénique…

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Le Lichen – Laboratoire des interdépendances concernant les humain·es et les non-humain·es, le Fonds pour la Conservation des Rivières Sauvages, Ecologie au quotidien Rhône-Alpes, Codyter (Co-DYnamiser les Territoires Ruraux) et la Rivière Drôme ont signé une convention le 9 avril 2025 ( et pour 5 ans  ) pour « Préserver un trésor vivant »  : DRÔME.

 

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