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A une semaine de la COP de Belém au Brésil, l’ONU attend encore que l’UE remette son «NDC», la feuille de route qui fixe le niveau de réduction des gaz à effet de serre. La copie devait être rendue en février, elle ne le sera que ce mardi. A ce stade, l’ambition est de viser pour 2035 une baisse de 66,25% à 72,5% par rapport à 1990. Dans cet écart se tient la capacité ou non de l’Europe à atteindre l’objectif qu’elle s’est fixé pour 2040 : -90%. Le retard européen est risqué, car il fragilise la COP : «Chaque fois que l’Europe semble hésiter, c’est un très mauvais signal pour le reste du monde», constate Laurence Tubiana dans une interview. C’est aussi la possibilité du Vieux Continent à conserver un leadership écologique qui est en jeu, à un moment où il en a absolument besoin pour sa souveraineté (les énergies fossiles la rendent dépendante de puissances comme la Russie), son économie ou la qualité de vie de sa population, alors que l’Europe se réchauffe deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Cette auto-fragilisation est d’autant plus regrettable que l’Europe a une fenêtre de tir pour s’imposer entre ses deux principaux rivaux. D’un côté, les Etats-Unis de Trump sont devenus le leader du monde extractiviste, qui ne fait même plus semblant de s’intéresser au sujet et déserte la COP. De l’autre, la Chine investit massivement dans la neutralité carbone avec l’efficacité propre aux régimes autoritaires. Il y a donc une place à prendre pour développer un modèle vertueux sur le plan écologique et exemplaire en matière démocratique, ce que développe le philosophe Pierre Charbonnier dans son livre la Coalition climat. A condition, bien sûr, de ne rien céder à l’ambition des objectifs. Alors, à quoi joue la France ? Déjà épinglée avant l’été par le Réseau action climat pour avoir acté une bonne quarantaine de reculs environnementaux en six mois, elle a multiplié les exigences face à ses partenaires européens pendant les négociations de sa feuille de route. «Ce mouvement a renforcé les positions des pays qui bloquent l’action climat en général, comme la Hongrie et la Slovaquie, car ils ont eu le prétexte “France”», explique Laurence Tubiana. Il y a dix ans, à la COP21, nous étions fers de lance des efforts climatiques avec les Accords de Paris. Il y a sept ans, en réponse à Donald Trump qui commençait son premier mandat, Emmanuel Macron clamait : «There is no planet B.» Il est temps de démontrer qu’il reste quelque chose de ces vieilles ambitions. |
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Thibaut Sardier, |
La diplomate Laurence Tubiana, avant la COP30 : «En Europe, ce jeu de “moins-disant” sur le climat doit cesser»
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Alors que l’UE devrait enfin présenter mardi 4 novembre sa feuille de route pour la COP de Belém, au Brésil, l’«architecte» de l’accord de Paris plaide pour que les Vingt-Sept continuent d’être les leaders de la bataille climatique.
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View of a pulp factory at the foot of the Pyrenees
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La cible de la première échéance est le pilier de la nouvelle «contribution déterminée au niveau national» (CDN) qui doit être formellement présentée par chaque partie lors de la COP30. En septembre, les Vingt-Sept ont dévoilé leur intention de porter a minima une fourchette de réduction des émissions de gaz à effet de serre comprise entre -66,25 % et -72,5 % (par rapport aux niveaux de 1990). Or l’issue définitive de l’accord demeure incertaine tant ce jalon 2035 est conditionné par le second, celui pour 2040, qui, lui, doit être intégré à la loi européenne sur le climat – loi qui constitue la pierre angulaire du Pacte vert. La Commission plaide pour une baisse des émissions de -90 % d’ici quinze ans, mais de nombreux pays veulent y assortir moult conditions avant de dire «oui».
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L’économiste et diplomate Laurence Tubiana, «architecte» de l’accord de Paris en 2015, envoyée spéciale pour l’Europe auprès de la présidence de la COP30 et coautrice, avec Emmanuel Guérin, du livre le Climat est un sport de combat (octobre 2025, Albin Michel), analyse cette période de «doutes» et de risques de «reculs» de l’UE, à l’heure où celle-ci est plus que jamais pressurisée par une administration Trump climatosceptique et des lobbys pétro-gaziers toujours plus puissants.
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Que pensez-vous de la fourchette envisagée par l’Union européenne pour sa feuille de route climatique pour 2035 ? Est-elle assez ambitieuse ?
La fourchette haute des -72,5 % est alignée avec les -90 % d’émissions pour 2040 et cohérente avec les objectifs européens de neutralité carbone en 2050 [le fameux «zéro émission nette» est inscrit dans la loi climat, ndlr]. Je mets l’accent sur le -90 % en 2040 car c’est ce jalon qui garantira la cohérence de l’effort. Si l’Europe choisit les -72,5 % en 2035 et les -90 % en 2040, et seulement si elle choisit ces deux objectifs-là, alors on pourra dire que l’Europe est sérieuse. Au regard du contexte international, on pourra même dire qu’elle est plus ambitieuse que de nombreux pays.
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Cela fait huit mois que l’Union européenne aurait dû communiquer sa feuille de route pour 2035, selon le calendrier fixé par les Nations unies. Ce retard n’envoie-t-il pas un message désastreux à l’aube de cette COP brésilienne ?
Cela complique évidemment les choses. Lors de son discours sur l’état de l’Union européenne, le 10 septembre, Ursula von der Leyen [la présidente de la Commission européenne] avait annoncé la couleur, en réitérant son souhait de voir l’objectif des -90 % aboutir, et donc implicitement, d’avoir une cible pour 2035 à la hauteur de l’enjeu. Bien sûr, il ne s’agissait que d’une simple déclaration d’intention, et pour le moment, nous n’avons toujours rien de concret. Certains, d’ailleurs, spéculent : si l’Europe avait été plus rapide à sortir son objectif, la Chine, sur qui beaucoup comptent pour impulser le bon dynamisme, aurait-elle été plus ambitieuse dans sa propre déclaration de baisses d’émissions [lors de l’assemblée générale des Nations unies, à New York, le 24 septembre, le président chinois Xi Jinping s’est engagé à réduire les émissions de son pays entre 7 % et 10 % d’ici 2035 par rapport au niveau théorique de son futur pic] ? Il faut prendre cette question avec des pincettes car les engagements chinois sont surtout liés à leur politique nationale. Cette nation se fiche pas mal des CDN des autres. Mais cela n’enlève rien au fait que le retard européen est très dommageable. Chaque fois que l’Europe semble hésiter, c’est un très mauvais signal pour le reste du monde.
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Est-ce une faute, de la part des Européens ?
S’ils finissent par adopter, mardi, deux objectifs climatiques forts pour 2035 et 2040, certes quelques jours seulement avant la COP30, et dans l’effort et la difficulté, l’essentiel sera là. Mais ce jeu de «moins-disant» qui a occupé tout le débat ces derniers mois doit cesser. Car tout signal de doutes et de reculs est négatif. D’autant plus que cela va à l’encontre de la volonté affichée par l’Europe, juste après l’invasion de l’Ukraine, d’accélérer l’intégration des renouvelables dans le mix énergétique et la sortie des fossiles. Ce n’est pas parce que les émissions sont faibles en Europe que cela diminue l’importance du signal envoyé. Au contraire ! Si l’Europe, qui est la plus avancée dans la décarbonation de son économie [en 2024, 47 % de l’électricité nette produite dans l’UE provenait de sources d’énergie renouvelables] ne veut plus faire d’efforts, personne n’aura envie de le faire.
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La France a joué un rôle non négligeable dans ce moment de tergiversations de l’Union européenne. Comment avez-vous perçu cette position ambiguë ?
J’ai été déçue. J’ai d’ailleurs exprimé mon mécontentement de manière publique, mais aussi auprès du gouvernement, et j’ai mobilisé mon réseau pour faire évoluer cette position. La France a conditionné son soutien à l’objectif des -90 % à de trop nombreuses exigences. En juin, elle a obtenu l’inclusion du nucléaire dans la liste des énergies bas carbone pour la transition, ce qui était son point central, mais ses demandes n’ont ensuite cessé de se multiplier… C’est regrettable. Ce mouvement a renforcé les positions des pays qui bloquent l’action climat en général, comme la Hongrie et la Slovaquie, car ils ont eu le prétexte «France». J’espère que notre pays sera du bon côté de l’histoire mardi. Il faut que l’on retrouve enfin la raison.
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La France et l’Union européenne l’ont perdue, cette raison ?
Ralentir sur les objectifs climatiques est irrationnel. Je ne parle pas seulement en termes de conséquences de la hausse des températures, de désastres pour la planète et pour l’humanité, mais aussi du point de vue de la compétitivité. L’Europe n’a pas de pétrole, pas de gaz et presque plus de charbon. Nous sommes trop dépendants de l’extérieur et de l’industrie fossile. Ignorer l’inévitable bascule vers les énergies renouvelables, l’électrification des transports et du chauffage, est un non-sens.
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Comment expliquez-vous ce désengagement européen ?
Il faut revenir au choc de l’invasion de l’Ukraine. Comme je l’ai dit plus tôt, la première réaction de l’UE a été positive : au début, tout le discours était de dire qu’il fallait tenir bon sur les objectifs climatiques et qu’il était d’autant plus crucial d’accélérer sur les renouvelables. Sauf que très vite, la situation géopolitique a donné un énorme espace à l’argumentaire des entreprises pétrolières et gazières selon lequel la sécurité énergétique, c’étaient elles. Dans la panique du remplacement du gaz russe, une discussion sur la sécurisation de ces approvisionnements fossiles s’est engagée et les Vingt-Sept ont acté qu’il était impossible de se débarrasser du pétrole et du gaz à très court terme. Toutes les grandes entreprises pétrolières et les investisseurs ont vu alors cela comme une aubaine et commencé à reculer sur leurs engagements climat, à réduire leurs investissements dans les renouvelables quand il y en avait. Les profits du secteur fossile en 2022 et 2023 ont juste été énormes.
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Que vous disent les acteurs de cette industrie aujourd’hui ?
Au forum économique mondial de Davos, en janvier, j’ai pu constater que nous vivions une séquence hallucinante de «EU bashing». L’Europe est actuellement décrite par certaines entreprises comme une «loseuse» non compétitive, pendant que Donald Trump est vu comme un «winner» avec sa politique officielle de dérégulation. Et je pense que cette séquence peut exister parce qu’il y a ce moment de flottement dans les politiques climatiques. Parce que le cap est moins clair tout à coup. Les acteurs économiques européens qui souhaitent ralentir la transition, à l’image du secteur automobile et des entreprises pétro-gazières, sont en train de s’engouffrer dans cette brèche. Au nom de 46 entreprises européennes, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, et son homologue chez Siemens AG, Roland Busch, ont par exemple adressé début octobre une lettre à Emmanuel Macron et au chancelier allemand Friedrich Merz, leur demandant «d’abolir» la directive CS3D sur le devoir de vigilance [loi qui oblige les grands groupes à prévenir et atténuer les impacts de leurs activités sur l’environnement]. Tout leur argumentaire est d’affirmer que les contraintes bureaucratiques causent le manque de compétitivité européenne. Mais nous savons très bien que le problème n’est pas là. La réalité, c’est que le véritable manque de compétitivité de l’Europe est dû au prix très cher de l’énergie et au retard à rattraper face à la Chine qui s’est engagée dans l’économie verte il y a déjà dix ans.
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La Chine justement, peut-elle devenir la vraie locomotive de la diplomatie climatique, à côté ou à la place de l’Union européenne ?
Je suis partagée. La Chine domine les technologies de la transition, qu’il s’agisse des batteries, du stockage, des voitures. Ses investissements dans les renouvelables depuis une décennie sont sidérants. Et oui, elle est très engagée dans le maintien et la mise en œuvre de l’accord de Paris car elle sait qu’elle en a besoin pour conforter ses choix économiques. Mais de là à dire qu’elle va prendre un rôle de leadership climatique… Je ne sais pas. On pourrait imaginer une collaboration entre la Chine et l’Europe, l’émergence d’un binôme. Cependant, il existe des obstacles politiques majeurs entre les deux : le soutien du gouvernement chinois à la Russie, son refus d’exporter ses technologies liées aux terres rares vers le Vieux Continent, ses réticences vis-à-vis d’un objectif de limitation de la production de plastique et de la décarbonation maritime voulu par Bruxelles… Et puis, la Chine veut pouvoir garder une marge de manœuvre dans sa politique climatique, et pour cela, il vaut mieux pour elle ne pas trop être au-devant de la scène. Il ne faut pas oublier que cette nation tient à garder un secteur du charbon fort pour des raisons de sécurité énergétique, surtout avec l’accélération du développement de l’intelligence artificielle. Les data centers sont un énorme problème énergétique pour le monde entier, puisque la consommation d’électricité va bondir, et la Chine sera concernée.
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Mais qui alors pour prendre la place de leader du climat aujourd’hui ?
Je m’interroge. L’Europe a la capacité de continuer à jouer un rôle central, mais dans un monde où elle dépend de beaucoup d’autres pays pour le faire, dont la Chine. Nous verrons cela à la COP30. Nous verrons bien qui peut insuffler un élan, qui peut faire oublier que les Etats-Unis veulent tout torpiller, qui peut incarner encore l’espoir.
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