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Économie française

Une histoire économique de la France, depuis la Préhistoire, écrite par 70 spécialistes

L’ouvrage de plus de 1 000 pages « Une histoire économique et sociale » est le fruit du travail en binômes d’historiens, d’économistes ou d’archéologues, entre autres, sous la direction de Catherine Virlouvet et de Pierre-Cyrille Hautcœur.
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 Julien Vincent

17 octobre 2025

On n’ouvre pas Une histoire économique et sociale. La France, de la Préhistoire à nos jours (Passés composés, 39 euros) comme un roman à lire d’une traite. Plus de 1 000 pages, 70 auteurs, plusieurs dizaines de milliers d’années d’histoire : le volume impressionne, mais il appelle davantage à la consultation qu’à la lecture linéaire. Conçu comme un ouvrage de référence, il le deviendra sans doute.

Par son ampleur et par son titre, il fait écho à la monumentale Histoire économique et sociale de la France, publiée entre 1970 et 1982, sous la direction de Fernand Braudel (1902-1985) et Ernest Labrousse (1895-1988). A l’époque, l’histoire économique dominait la discipline. Tableaux et courbes fournissaient l’ossature d’un récit historique unifié, qui commençait au Moyen Age. Les séries de prix, de salaires, de rendements agricoles ou de données démographiques devaient fournir la clé scientifique des crises sociales et politiques.

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Un demi-siècle plus tard, le ton a changé. Les ambitions se sont faites plus modestes, mais l’idée d’une histoire économique « attentive au sort du plus grand nombre » conserve sa force. Oubliées, les certitudes méthodologiques ou géographiques d’hier : l’histoire économique et sociale se nourrit certes encore de mesures et de chiffres, mais elle les prend désormais avec beaucoup de pincettes.

Aux séries longues, elle préfère les ordres de grandeur. Le souci « braudélien » de situer la France dans des dynamiques mondiales est plus que jamais d’actualité, mais l’ouvrage rejette tout regard trop « européocentré » : toute histoire est située. On ne raconte pas la même « histoire globale » selon qu’on la voit de Paris, Port-au-Prince ou Shanghaï.

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A quatre mains

Ces précautions ne bannissent pas la synthèse, mais en redéfinissent les contours. Au lieu d’un récit unique, le projet prend la forme d’un chantier collectif où coexistent des approches diverses. Pour donner à cette polyphonie sa cohérence, les directeurs de l’ouvrage, Pierre-Cyrille Hautcœur, spécialiste de la période contemporaine (et chroniqueur au Monde), et Catherine Virlouvet, antiquisante, ont demandé que chaque chapitre soit rédigé à quatre mains : en croisant leurs regards, les auteurs de chaque tandem tressent la narration.

Les 17 premiers chapitres réunissent un binôme de spécialistes de périodes différentes : préhistoire et Antiquité dans la première partie, Moyen Age et temps modernes dans la deuxième. Ce qui en ressort, logiquement, c’est la puissance des continuités.

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Le livre commence par les chasseurs-cueilleurs du paléolithique. Contre la vieille image d’une « Gaule chevelue » couverte de forêts encore sauvages, la thèse est que les sociétés préhistoriques ont façonné durablement le territoire qui devait devenir la France. Par l’archéologie et l’anthropologie comparées, les auteurs décrivent la montée des systèmes de subsistance, les échanges de longue distance dès l’âge du bronze, et les premiers pouvoirs urbains bien avant l’époque romaine.

Le fil des continuités se prolonge dans la deuxième partie. Les institutions de domination sociale (seigneurie, Eglise, communautés paysannes) traversent les siècles, tout comme la dépendance au bois et à l’énergie hydraulique ou les cycles démographiques de croissance et de crise. Même l’Etat fiscal, souvent présenté comme une invention de l’Ancien Régime, apparaît comme l’héritier des innovations médiévales.

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De nouveaux terrains

Les chapitres consacrés au travail et à la consommation confirment cette lecture : pluralité des statuts, encadrement des métiers, lente diffusion de nouveaux produits. La Révolution française, elle – seul chapitre confié à un auteur unique, Boris Deschanel –, est confirmée comme un basculement majeur. La nature des échanges a beau ne pas changer du jour au lendemain, le cadre de régulation est profondément modifié à partir de 1789.

La troisième partie – seulement deux siècles, mais la moitié du volume – raconte une accélération. Pour cette période mieux documentée, ce sont cette fois des binômes disciplinaires qui confrontent leurs perspectives : les historiens mettent en commun leurs outils avec des économistes et d’autres spécialistes de sciences sociales.

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Une quinzaine de synthèses thématiques renouvellent le vieux « Braudel-Labrousse » en ouvrant de nouveaux terrains : l’environnement, les inégalités (leur recul, puis leur retour), la consommation ou encore l’empire colonial. Plutôt que les continuités, ce sont cette fois-ci les ruptures, les contradictions et les réinventions qui sont mises en avant. La France, en dialogue constant avec d’autres modèles (britannique, allemand, américain), apparaît marquée par des modernisations successives mais incomplètes.

Le livre, finalement, revendique ses paradoxes : écrire une histoire « globale » mais centrée sur l’Hexagone ; embrasser la très longue durée tout en donnant la part belle à la période contemporaine ; célébrer la pluralité des regards mais se présenter dans un unique volume. De ces tensions naît une histoire économique et sociale peut-être moins intimidante, qui se présente comme un terrain de débats. Une riche boîte à outils pour penser le présent.

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« Une histoire économique et sociale. La France, de la Préhistoire à nos jours », dirigé par Pierre-Cyrille Hautcœur et Catherine Virlouvet (Passés composés, 1 072 p., 39 €).

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« Une histoire économique et sociale. La France, de la Préhistoire à nos jours », dirigé par Pierre-Cyrille Hautcœur et Catherine Virlouvet (Passés composés, 1 072 p., 39 €).

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