Négociations
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COP 30 : la diplomatie climatique bloquée par les tensions géopolitiques
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Relèvement de l’ambition, financement des pays vulnérables, adaptation… La 30e COP sur le climat, qui s’ouvre au Brésil le 10 novembre, sera une nouvelle partie de bras de fer dans un contexte international complexe.
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Le marathon climatique va commencer. Chaque année, la liste de courses des négociateurs qui vont tenter de freiner le réchauffement est longue comme le bras. Et l’agenda de la 30e conférence des parties à la Convention des Nations unies sur le climat (COP 30), qui se tient du 10 au 21 novembre dans la capitale de l’Etat brésilien du Pará, Belém, n’y déroge pas.
Il est garni de sujets importants et de thématiques moins fondamentales. Dans le premier rayon, on trouvera « un grand paquet sur l’atténuation », pour reprendre l’expression d’un diplomate européen. Il s’agira d’assurer le suivi de mesures annoncées dans les précédents sommets climat onusiens, comme la sortie progressive des énergies fossiles ou le renforcement de la lutte contre la déforestation.
Les délégations devront aussi s’accorder sur la « feuille de route de Bakou à Belém » tracée l’an dernier lors de la précédente COP dans la capitale azerbaïdjanaise. Elle comporte deux objectifs. Primo, les gouvernements des pays les plus développés devront collecter 300 milliards de dollars par an pour les pays en développement à partir de 2035. Secundo, toutes les bonnes âmes (gouvernements et secteur privé) devront lever, annuellement toujours, 1 300 milliards de dollars, toujours à partir de 2035, pour financer l’adaptation.
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« Sans feuille de route crédible et robuste, la confiance pourra difficilement être rétablie entre pays en développement et pays industrialisés bailleurs de fonds », souligne un expert britannique.
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Confiance déjà entamée par la baisse régulière des aides publiques au développement des pays du Nord et sa suppression pure et simple par l’administration Trump.
Belém pourrait accoucher d’un autre paquet, consacré celui-là à l’adaptation. Il s’agira, d’une part, de vérifier que les financements vers ce deuxième pan de l’action climatique progressent. Lors de la COP de Glasgow en 2021, les pays riches s’étaient engagés à doubler leur soutien financier aux pays en développement pour leurs actions d’adaptation entre 2019 et 2025. En 2024, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) évaluait les besoins annuels pour le financement de l’adaptation entre 187 et 359 milliards de dollars sur la période 2021-2030.
Les négociateurs devront également s’accorder sur des indicateurs (une centaine !) permettant d’évaluer notamment le renforcement de la capacité d’adaptation et la résilience, le bien-être collectif, la protection des moyens de subsistance et des économies, la préservation et la régénération de la nature.
Pléthore de promesses
Dans le lot des petites décisions, les diplomates devront définir le budget 2026-2027 du secrétariat de la Convention sur le changement climatique (moins d’une centaine de millions de dollars !) et, très accessoirement, choisir la ville d’accueil du prochain sommet onusien sur le climat. Deux pays sont en compétition : la Turquie et l’Australie. Faute d’accord, la COP 31 pourrait bien être organisée à Bonn (Allemagne). Reste à savoir sous quelle présidence.
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Les COP sont souvent polluées par pléthore d’engagements. La présidence brésilienne aimerait évaluer la réalité opérationnelle de chaque promesse
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A côté des négociations organisées dans le cadre onusien1, les COP sont souvent polluées par pléthore d’engagements, de promesses formulées par des Etats (baisse d’un tiers des émissions de méthane entre 2020 et 2030, par exemple), des personnalités (les dons de Bill Gates) ou des entreprises (les pétroliers qui réduisent leurs émissions fugitives de méthane). La présidence brésilienne aimerait mettre de l’ordre dans ce capharnaüm, en évaluant la réalité opérationnelle de chaque promesse.
Ce qui n’empêchera pas l’équipe jaune et verte de faire ses propres annonces. L’administration du Président Lula voudrait trouver un accord sur deux projets de taxe internationale, l’une sur les patrimoines, l’autre sur les voyages en jets privés ou en classe affaires. Brasilia souhaite aussi faire avancer le délicat sujet de la réforme des banques de développement afin de faciliter le financement de projets climat dans les pays en développement.
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Quel leadership ?
Engagées parfois depuis des années, ces discussions se déroulent désormais dans un contexte international des plus dégradés. Après être à nouveau sortie de l’accord conclu lors de la COP 21 et avoir jeté aux oubliettes les financements proclimat du gouvernement Biden, l’administration Trump 2 a, sans surprise, quitté les négociations climatiques. Aucun représentant de l’Oncle Sam n’a ainsi assisté au round de négociation intermédiaire à Bonn : une première ! Pour autant, Washington ne manquera pas de faire pression sur des Etats qui lui sont redevables afin de pousser certaines de ses idées ou en bloquer d’autres.
De leur côté, la Chine (qui encadre souvent les positions des 133 pays du G77, l’ensemble des pays en développement) et les autres pays des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Afrique du Sud, Iran, Egypte, Emirats arabes unis, Indonésie et Ethiopie) n’entretiennent pas de bons rapports avec l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis. Des tensions attisées par la hausse des tarifs douaniers américains et les interminables guerres en Ukraine et à Gaza.
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Leader putatif de la diplomatie mondiale du climat, l’UE n’est guère en meilleure forme. Encalminée par une piètre gouvernance de la Commission, par un Parlement majoritairement défavorable au Pacte vert et par une remontée des revendications anticlimat de certains Etats membres (Hongrie, Pologne, Italie, Tchéquie), l’Europe n’est pas parvenue à déposer avant l’échéance de septembre sa troisième contribution nationale volontaire à l’effort mondial de réduction des émissions de gaz à effet de serre (NDC, selon l’acronyme anglais).
En cause, l’incapacité de la Commission à faire adopter en temps et en heure par les Vingt-Sept son objectif d’abattement pour 2040 : réduire de 90 % ses émissions de gaz à effet de serre relativement à 1990. Elle y est parvenue in extremis le 5 novembre, à quelques heures du sommet des chefs d’Etat et de gouvernement qui précède l’ouverture des travaux de la COP.
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L’accord de l’UE pour sa contribution aux efforts de réduction des émissions est très inférieur aux attentes des scientifiques et des ONG
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Obtenu par la présidence danoise après une journée et une nuit de négociation, l’accord est très inférieur aux attentes des scientifiques et des ONG. La NDC 3 se fixe comme objectif d’abattre les émissions communautaires entre 66,25 % et 72,5 % entre 1990 et 2035. Cet objectif à géométrie variable sera difficile à atteindre. Les Etats membres pourront aussi utiliser 5 % de crédits internationaux pour atteindre leur objectif national. Pour autant, Paris est satisfait du résultat.
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« C’était le seul accord possible pour éviter le blocage, indique Monique Barbut, la ministre française de la Transition écologique. Et aucun autre pays ne propose de tels objectifs. »
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Hôte de la COP, le gouvernement brésilien sera quant à lui tiraillé entre la poursuite des discussions sur la fin des hydrocarbures (engagées à la COP de Dubaï fin 2023) et sa volonté de ne pas miner sa position de huitième producteur mondial de pétrole brut. Le 20 octobre, l’administration brésilienne a octroyé à Petrobras, le pétrolier national, une licence d’exploration du bloc FZA-M-059, une zone située à 500 kilomètres au large de l’embouchure de l’Amazone.
Sans figurer dans la liste des négociations en cours, la révision à la hausse des NDC pour les dix prochaines années sera l’un des grands sujets de la COP 30. Initialement, les 195 parties à l’accord de Paris devaient déposer leur esquisse de politiques climatiques à moyen terme avant le 10 février 2025. A cette date, seules quinze parties avaient tenu leur engagement, dont… les Etats-Unis.
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Au 30 septembre, 60 Etats, à l’origine de 63 % des émissions anthropiques, avaient joué le jeu. Si leur esquisse de politique climatique était mise en œuvre sur le long terme, cela stabiliserait le réchauffement entre 2,3 et 2,5 °C à la fin du siècle, estiment les rédacteurs de l’Emission Gap Report, rapport publié par le PNUE le 4 novembre. « Avant l’accord de Paris, on prévoyait un réchauffement de 4 à 5 °C pour 2100 », commente un négociateur français.
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Relèvement très incertain des engagements
Le World Resources Institute est moins optimiste. Selon ce think tank américain, la concrétisation des NDC souscrites par les Etats parties permettrait de réduire de 4,5 % seulement les émissions mondiales annuelles de gaz à effet de serre entre 2022 et 2030. Loin des 43 % de baisses d’émissions entre 2019 et 2030 préconisées par le Giec pour stabiliser le réchauffement à + 1,5 °C.
Par ailleurs, les discussions sur le nécessaire relèvement des engagements climatiques des Etats, lancées à la COP de Glasgow (2021), achoppent toujours sur des sujets centraux : faut-il ou non adopter des objectifs contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre ? Intégrer ou non des objectifs de limitation des énergies fossiles ? L’avenir de ce chantier est des plus incertains.
Vieux routier des négociations climatiques, André Correa do Lago présidera la COP 30. Dans une demi-douzaine de lettres adressées aux parties, le diplomate brésilien a fixé quelques priorités aux débats à venir : la mobilisation des acteurs non étatiques, la mise en œuvre de l’agenda de l’action (les initiatives publiques et privées), et celle des conclusions du grand inventaire de 2023 (le Global Stocktake ou GST).
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Aucun des grands sujets débattus n’a progressé lors du dernier round de négociations préliminaires, tenu à Bonn en juin
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Car aucun des grands sujets débattus n’a progressé lors du dernier round de négociations préliminaires, tenu à Bonn en juin. A commencer par les suites à donner au Global Stocktake, présenté à la COP 28 de Dubaï. Cette évaluation des NDC et des engagements du secteur privé est une obligation de l’accord de Paris. Elle établit un bilan quinquennal de l’application de l’accord et priorise les actions à instaurer pour la suite.
Le premier GST a envoyé trois mots d’ordre : engager la transition énergétique2, entraver la déforestation et renforcer les ambitions des NDC. Depuis, de nombreux pays cherchent à élargir ces engagements dans le cadre du « Dialogue des Emirats arabes unis ». A Bonn, les négociateurs ont accouché d’un projet de décision qui évoque ainsi la mobilisation de la finance. De nombreux paragraphes restent à ce stade entre crochets mais un accord sur le texte pourrait être trouvé à Belém.
Ce ne sera pas forcément le cas pour le Programme de travail sur la transition juste. Autre fruit de la COP 28, cette initiative vise à définir des trajectoires permettant d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris qui n’oublient ni les plus pauvres, ni les populations autochtones. Ce projet n’a pas avancé d’un iota à Bakou ni à Bonn. Il peut, il est vrai, contrevenir au type de transition imaginée par des pouvoirs autoritaires et les producteurs d’énergies fossiles.
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Un fonds d’investissement pour protéger les forêts
Autre gros morceau pour cette 30e COP climat : l’adoption d’un objectif mondial d’adaptation au réchauffement climatique, également prévu par l’accord de Paris. A Dubaï, les diplomates ont fixé des cibles à atteindre d’ici à 2030 dans sept domaines : eau, agriculture et agroalimentaire, santé, préservation des écosystèmes et de la biodiversité, résilience des infrastructures et des villes, élimination de la pauvreté et protection du patrimoine culturel. A cela s’ajoutent quatre objectifs touchant à la gouvernance : évaluation des incidences, de la vulnérabilité et des risques ; planification ; mise en œuvre ; suivi et évaluation des efforts d’adaptation.
Lors de leurs premiers échanges, les experts ont listé… 9 000 indicateurs pour assurer le suivi des objectifs. Cette liste doit être plafonnée à une centaine d’items. Au sortir de Bonn, elle avait été ramenée à 450 seulement.
La charismatique ministre brésilienne de l’Environnement et du Changement climatique, Marina Silva, évoquera aussi la lutte contre la déforestation de la forêt tropicale et la création de nouvelles sources de financement. Dans ce cadre, l’ancienne seringueira – ouvrière dans une plantation d’hévéa – soutiendra le projet de Tropical Forest Forever Facility (TFFF).
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Sur le volet financier, les sujets sont épineux tant les oppositions demeurent nombreuses entre pays émergents et développés
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Porté par le gouvernement brésilien depuis 2023, ce projet de fonds d’investissement vise à lever à bas coût sur les marchés financiers 125 milliards de dollars. Sous la surveillance de la Banque mondiale, les gestionnaires du fonds prêteraient ensuite à des acteurs publics et privés à des taux d’intérêt plus élevés. Ce qui générerait de 4 à 9 milliards de dollars de fonds de roulement par an.
Une partie de cette manne servirait à rembourser la levée de fonds, une autre serait allouée aux 72 Etats dotés de forêts tropicales, afin d’en financer la protection. Cette initiative est soutenue par l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Norvège et les principaux pays abritant des forêts tropicales. La France n’est pas encore convaincue.
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« Notre appréciation à ce stade, c’est qu’il faut encore un petit peu de travail et de discussion technique avant de pouvoir annoncer des financements », confirme un membre du cabinet de Monique Barbut, la ministre de la Transition écologique.
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Enfin, comme à chaque COP, le volet financier restera l’un des plus scrutés par les observateurs, avec deux sujets épineux. Une première discussion porte sur la réorientation des flux d’investissement vers une économie bas carbone. Elle a peu de chance d’avancer, tant les oppositions demeurent nombreuses entre pays émergents et développés. De plus, les grandes coalitions « Net Zero » de banques, d’investisseurs, d’assureurs, scellées à Glasgow, ont toutes volé en éclats. Le contexte actuel n’est pas favorable à leur reconstitution.
L’autre sujet porte sur le nouvel objectif de financement des pays les plus vulnérables par les nations développées. Prenant la suite du fameux engagement pris à Copenhague en 2009, la « feuille de route de Bakou à Belém » doit fixer le cadre qui permettra – on l’a vu – d’injecter 1 300 milliards de dollars par an à partir de 2035.
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Les pays pauvres militent pour que cet argent soit payé par les pays du Nord, historiquement responsables du changement climatique actuel. Ces derniers veulent faire également contribuer les gros émetteurs actuels que sont la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et les pays du Golfe, ainsi que le secteur privé. Nouveau dialogue de sourds en perspective.
- 1. Dans le cadre d’une COP, se déroulent en réalité trois négociations parallèles : celles qui entrent dans le cadre de la Convention-cadre de l’ONU sur le changement climatique – la COP –, celle qui se déroule sous l’égide du protocole de Kyoto – la CMP –, et celle qui se déroule dans le cadre de l’accord de Paris – la CMA. Le sommet de Belém est donc tout à la fois la COP 30, la CMP 20 et la CMA 7.
- 2. Parmi les buts à atteindre : le triplement des capacités en énergies renouvelables, le doublement des progrès annuels en efficacité énergétique d’ici à 2030, l’abandon progressif des combustibles fossiles et de leurs soutiens publics.