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Être maire et femme : «Pour ne jamais être prise en défaut, j’ai fini par vouloir tout maîtriser»

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En amont de l’ouverture du Congrès des maires de France, mardi 18 novembre à Paris, cinq premières édiles témoignent. Pour Camille Pouponneau, maire en Haute-Garonne jusqu’à sa démission en 2024, il serait utile de développer le mentorat dans les associations d’élus ou les partis.

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Élections municipales 2026
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Camille Pouponneau en avril 2025 à Saint-Pôtan (Côtes d’Armor), où elle est désormais installée
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Lilian Alemagna
 16/11/2025 
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Maire de Pibrac en Haute-Garonne de 2020 à octobre 2024, Camille Pouponneau a témoigné de son expérience et de ses difficultés dans un livre Maires, le grand gâchis (Robert Laffont). Pour cette ancienne socialiste, qui fait désormais du conseil et de la formation en indépendante, l’éducation des jeunes garçons à l’égalité, «l’entraide» entre femmes maires et une plus grande implication de tous dans les affaires locales conduiraient à «un monde plus tolérant».

«Tous ceux qui ont eu à constituer une liste pour des élections municipales le savent : lorsqu’on demande à des femmes de s’engager, leur premier retour est : “Pourquoi moi ? En serais-je capable ?” Elles ont, à chaque fois, une vraie interrogation sur leur légitimité. C’est sociologique. Cela se joue dès l’école. Je suis l’aînée d’une famille de quatre enfants. J’ai trois sœurs. J’ai grandi dans un environnement très égalitaire où les filles n’avaient pas à prouver plus que les garçons. Mais lorsque j’ai commencé à m’engager, j’ai senti ce poids : si vous êtes une femme politique, les gens commentent d’abord la taille de votre jupe, on vous fait comprendre que vous n’êtes pas vraiment à votre place… Encore plus lorsque vous êtes jeune [elle a été élue maire à 30 ans, ndlr].

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«A force, j’ai fini, moi aussi, par intérioriser cette question de la légitimité alors qu’avec ma formation et mon expérience professionnelle, j’étais plus que légitime ! Sauf que, pour ne jamais être prise en défaut, j’ai fini par vouloir tout maîtriser. Pourquoi, nous les femmes, nous nous imposons un tel niveau d’exigence alors que les hommes ne se l’imposent pas forcément ? Si c’était à refaire, j’accepterais de ne pas tout vouloir contrôler, que tout soit parfait.

«Il n’y a pas eu d’élément déclencheur amenant à ma démission. J’ai fait preuve d’un investissement total mais, à un moment, ce n’était plus possible de continuer : je ne dormais plus, je pleurais le matin avant d’aller à la mairie, j’avais les jambes qui flageolaient… Mon corps a dit stop. Il y avait aussi une perte de sens. L’Etat doit laisser aux maires la possibilité de faire, d’agir. Le maire est plus un gestionnaire qu’un visionnaire : il est soumis à des normes coûteuses et contradictoires décidées depuis Paris, qui sont les mêmes que l’on soit une grande ville ou un village, une commune en bord de mer ou de montagne. On se retrouve finalement à gérer des décisions prises par d’autres et sans marge de manœuvre. J’avais l’impression de ne gérer plus que des miettes.

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«Il faut former les maires aux questions de management, les préparer à animer une équipe et manager des agents municipaux. Par ailleurs, l’entraide entre femmes est aussi primordiale : la question du mentorat n’est, aujourd’hui, pas assez explorée par les associations d’élus ou les partis. Or parler à des pairs peut aider à surmonter des difficultés. La politique reste un milieu où exprimer sa vulnérabilité c’est prendre le risque d’être mis en échec. Encore plus quand vous êtes une femme, on ne vous pardonne aucune erreur. Neuf maires sur dix cachent leurs émotions. Or ne pas pouvoir exprimer ce qu’on ressent est un risque psychosocial très important. Il faudrait aussi permettre à ce que beaucoup plus de citoyens, au cours de leur vie, puissent avoir un engagement local. Si plus de personnes avaient une expérience d’élu, alors on vivrait dans un monde plus tolérant face à la complexité de la prise de décision.

«Aux femmes qui s’engagent ou veulent s’engager, je dis : “Bravo. Allez-y. Il le faut.” Parce que lorsqu’on est maire, notre regard sur le monde et sur le commun est profondément bouleversé et que, malgré tout, je préfère la femme que je suis aujourd’hui à celle que j’étais avant de démarrer mon mandat.»

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Lilian Alemagna à suivre sur Libération
 16/11/2025 

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