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 La politologue Chloé Morin estime que « la décomposition politique n’est pas terminée »

Invitée des Idées mènent le monde, la politologue Chloé Morin estime que « la décomposition politique n’est pas terminée »
Chloé Morin.

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Spécialisée dans l’analyse de l’opinion et de la communication politique, la politologue Chloé Morin vient de sortir un nouvel ouvrage, « Désalignée » aux Éditions de l’Observatoire.

La politologue Chloé Morin est spécialisée dans l’analyse de l’opinion publique. On lui doit plusieurs ouvrages autour de cette thématique comme “Les Inamovibles de la République” (2020), “On a les Politiques qu’on mérite” (2021)et “On aura tout essayé” (2023). Elle y fait notamment état des liens entre la communication politique et l’opinion.

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Chloé Morin : « Aucun présidentiable n’a saisi l’ampleur du drame démocratique à venir »

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La politologue et essayiste Chloé Morin publie « Désalignée » ce mercredi 5 novembre. Une réflexion sur le féminisme à l’heure des réseaux sociaux et sur la façon dont les algorithmes conditionnent l’ensemble du débat public.

« Masculinisme, polarisation du débat, dissolution du commun, lâcheté du politique : comment le féminisme peut guérir les dérives de notre époque », propose le sous-titre du nouvel essai de Chloé Morin. Dans Désalignée (Les Éditions de l’Observatoire, 254 pages, 22 €) la politologue, spécialiste de l’analyse de l’opinion et de la communication publique, s’appuie sur le féminisme pour montrer « ce qu’une époque structurée par les plateformes fait aux combats politiques ». Et par extension, à nos démocraties.

Désalignée est davantage qu’un essai sur le féminisme, c’est aussi une réflexion sur « ce que l’époque fait aux mots, aux luttes, à la vérité et à la dignité » ?

En effet. Ce livre est le produit d’une forme de fatigue : fatigue du clash permanent, des injonctions à performer plutôt qu’à penser, des procès que l’on intente à ceux qui tentent simplement de dire le réel dans sa complexité. Fatigue, aussi, d’être saturé d’informations, de notifications, et de ne plus savoir qui dit faux et qui dit vrai, dans cette ère de la post-vérité. Et j’ai réalisé que cette fatigue-là n’est jamais nommée comme fait politique majeur de notre époque. Pourtant je l’observe partout autour de moi. J’en ai donc fait le point de départ d’un diagnostic : j’ai tenté de comprendre pourquoi de plus en plus de Français, comme moi, ne se sentent plus tout à fait à leur place dans cette époque. Désalignés.

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La politologue capte l’époque, sonde l’évolution de la doxa et dit leur fait aux élus comme aux puissants.

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Quand ça la prend, elle peut envoyer un soir à Emmanuel Macron, une vidéo de Billie Eilish domptant toute menue, de son seul talent, un public de 20 000 personnes. Et textoter au Président laminé : «Voilà, le vrai pouvoir au XXIe siècle. Plus personne n’a peur de vous. Mais tout le monde se tait pour une fille en sweat à capuche qui chuchote.» Elle adresse des SMS à Marine Le Pen pour lui dire combien Jordan Bardella est nul, et vide. Elle échange avec le communicant de l’Elysée, Jonathan Guémas, Anne Hidalgo, Sandrine Rousseau, les caciques de LR, David Lisnard, ou Xavier Bertrand qui loue, comme tous, une «défricheuse hors norme». Ils écoutent ses analyses sur le tsunami numérique, la santé mentale, l’effacement politique du centre… Et lisent toutes ses pensées jetées en vrac sur WhatsApp, sans trop savoir à qui ils ont affaire.

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Voici Chloé Morin, essayiste, politologue, comme elle se présente. Elle s’avance avec ses airs de girl next door, petit visage buté, mèches blondes, corps sculpté au footing. Un café noir pour commencer dans ce bistrot parisien, où on la rencontre près de son appartement d’Issy-les Moulineaux. Elle écrase sa clope, ses yeux bruns cherchent les lignes de fuite. Sourire crispé : «Tout le monde me prend un peu pour une givrée. On ne m’a jamais comprise. Pas grave. Vous allez caler vous aussi.» Elle vous choppe ainsi, avec illico des rafales de SMS, ses moissons on line non stop, sondages, tweets, articles, pépites du New Yorker, vidéos de Louis Sarkozy, Edouard Philippe, Lady Gaga… Elle capte bien l’époque, sans doute parce qu’elle l’incarne, et le dit : «Je suis le reflet d’un monde en roue libre.»

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Chloé Morin a commencé petite main, au PS, en 2011, à l’ombre d’Olivier Faure puis de Manuel Valls à Matignon, où elle fut «conseillère opinion» avant de créer sa petite société. Elle vit avec Jean-François Achili, cet ex-éditorialiste politique de France Info, licencié en 2024 pour avoir amorcé, avant de renoncer, la biographie de Jordan Bardella. Elle a soutenu publiquement ce compagnon de 26 ans son aîné, père de son petit garçon, soucieuse d’éviter qu’il ne sombre, et elle avec. «Soudain, tout le monde m’a considérée comme une facho. Rien ne comptait, ni mon passé ni mes livres.» Morin en a enchaîné cinq en cinq ans, écrits trop vite. Dans On a les politiques qu’on mérite, elle a voulu comprendre la défiance envers les élus, raconter au plus près leurs réalités, cette fonction dévalorisée. Elle s’est intéressée au wokisme, symptôme à ses yeux «d’une gauche déliquescente», avant d’analyser la Broyeuse médiatique.

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Son nouvel essai, plus abouti, décrypte le grand basculement, celui de nos mondes intimes, politiques, à l’ère des algorithmes tout-puissants. Désalignée, l’a-t-elle intitulé, comme un autoportrait. Sa prose lui ressemble : vive, complexe, à la fois sensible et analytique, avec des piques narcissiques, proportionnelles à sa soif de reconnaissance, et des fulgurances. La politologue pointe le «grand remplacement», non pas, celui qui obsède CNews, mais le vrai, celui produit par le règne du scroll, d’Instagram, X et TikTok : la désactivation progressive de notre réflexion, nos intelligences. «Une colonisation intérieure dans l’indifférence générale, écrit-elle. On a perdu notre souveraineté cognitive. Le ministère du réel est un moteur de calcul à Pékin ou Palo Alto qui décide ce que vous voyez.» Chacun est pris au piège, la démocratie menacée. Morin observe le naufrage des politiques, perdus dans «la grammaire du clash», le malaise des jeunes, la baisse de la sexualité. Elle torpille les «néo féministes», qui excluent les hommes et génèrent un backlash masculiniste. Elle plaide pour la nuance, ne jamais condamner, ni exclure sans comprendre. Exemple : «Il faudrait refuser absolument le voile tout en refusant l’humiliation de celles qui le portent.» Elle loue la force rédemptrice des livres, et de l’empathie que ce diable d’Elon Musk considère comme «une faiblesse». Morin s’accroche comme elle peut.

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Elle peine à se raconter, brosse une enfance grisouille dans un hameau ardéchois ; des parents médecins très pris, elle nutritionniste, lui, généraliste, cavaleur, narcissique, une ombre longtemps dévorante. Il fallait partir. Paris donc, Sciences-Po, découverte du microcosme, Morin repliée dans sa chambre de bonne, rue du Bac, a beaucoup lu : Wolfe, Ellroy, Houellebecq. Elle a emprunté 25 000 euros pour étudier à la Bocconi, «des cours de business à la con», avant de faire son service civique, et approcher le PS «pour son combat sur la justice fiscale». La voici, à 22 ans, collaboratrice du député socialiste de l’Ardèche, vite repérée par Olivier Faure, qui l’a chargée des sondages pour la campagne de 2012, avant de l’embarquer à ses côtés, lorsqu’il fut conseiller spécial à Matignon. Manuel Valls, Premier ministre, l’a gardée. Morin se souvient d’une machine exécutive qui tourne vite, et vide, l’adversité quotidienne, le régalien et la politicaille : «Hollande, méprisable. Valls donnant des coups de menton, perdu dans une guerre de clans avec Macron.» Elle fut donc vite lucide sur ce jeune Président, bien qu’elle lui ait donné sa voix, et correspond désormais avec lui.

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Après avoir quitté en 2016 la politique, elle a peiné à trouver sa place à la fondation Jean-Jaurès, puis chez Ipsos, galère, chômage. Mais son essai critique sur la haute fonction publique, publié en 2020, a tapé dans l’œil de Xavier Niel, le fondateur de Free, actionnaire principal du Monde. Au second rendez-vous, il lui a proposé un contrat en or de consultante, avec un salaire de cadre. Charge à elle d’éclairer le magnat sur l’état de l’opinion, et du monde politique, de lui fournir au besoin des sondages, de quoi soigner ses relations avec les élus qu’il côtoie quasiment tous. «Niel me demande ponctuellement des choses, indique la politologue, qui a quelques autres clients. Mais je reste entièrement libre.» Il la laisse alerter sur les dangers des réseaux sociaux, que lui ne voit pas. Il l’a soutenue quand le Monde a révélé les liens de son compagnon avec Bardella. Alors déstabilisée, «à terre» selon ses proches, Chloé Morin a accepté les invitations de Pascal Praud sur CNews. «Pas d’illusion, dit-elle, lèvres fébriles. Praud s’est servi de moi pour taper sur le service public. J’ai vu de près sa cour, la peur des employés dans la Bollosphère.» Elle revendique ce rôle d’infiltrée. C’est ainsi qu’elle a participé en 2022, à la désastreuse campagne d’Anne Hidalgo qui l’adore, louant «une jeune femme rare», et qu’elle a rencontrée, à plusieurs reprises, quasi fascinée, Marine Le Pen. Pas de ligne rouge ? «Non», tranche Morin. Elle s’invite partout, dans la franc-maçonnerie, vite quittée, au Festival de Cannes, au Siècle dont elle est membre. «Je suis mal dans ces univers, mais j’observe : les élites se délitent, les lucides renoncent et les courageux s’épuisent.» Le soir, sur WhatsApp, elle envoie sa berceuse fétiche, signée Mylène Farmer : Désenchantée.

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Chloé Morin : « Le politique est en train de s’aligner sur les logiques des plateformes, qui avalent la démocratie : immédiateté, émotion, image, vraisemblable qui supplante le vrai »

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« Moins nous lisons, plus nous devenons manipulables. Le déclin de la lecture n’est donc pas une simple mutation culturelle : c’est un symptôme politique qui préfigure un effondrement démocratique. Je crois que lire, aujourd’hui, est un acte de résistance »

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MCD : vous analysez et alertez sur le « grand basculement symbolique » sociétal qui se produit sous nos yeux, à bas bruit. Comment le caractérisez-vous ?

Ce basculement symbolique me paraît infiniment plus important que le « grand remplacement » (concept flou d’Extrême Droite)dont on parle si souvent : il conduira à l’effondrement de nos démocraties assez rapidement. C’est un changement de logiciel, en cours ici et pratiquement achevé aux Etats-Unis avec Trump et ses affidés. Nous vivons encore avec les mots et les réflexes du monde d’avant – celui du débat, du collectif, du temps long, de la nuance, de la complexité – alors que la réalité a muté vers une logique d’attention fragmentée, d’information saturée et de rythme effréné. Le désalignement que je décris, c’est le décalage entre la manière dont certains d’entre nous – ceux qui n’ont pas encore cédé à la logique qui polarise tout – s’efforcent encore de penser le monde, et la manière dont il fonctionne désormais. Etre désaligné, c’est résister.

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Sophie des Déserts à suivre dans libé et MCD pour les questions.
12/11/2025
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1988 Naissance à Saint-Martin-d’Hères.

2012 Conseillère opinion à Matignon.

2020 Les Inamovibles de la République.

2025 Désalignée (éditions de l’Observatoire).

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