.«Les gens sentent qu’elles sont à eux, alors ils les défendent» : à Soria, la province espagnole où les forêts ne brûlent quasiment pas
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Dans l’est de la communauté autonome de Castille-et-Léon, une gestion forestière collective et rigoureuse préserve les hectares boisés des incendies. Héritage médiéval, vigilance locale et économie du bois y forment un modèle unique face aux feux qui ravagent le reste du pays.
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Cet été, Soria a bien failli perdre son titre de territoire immunisé contre les flammes après une vingtaine d’années sans feu au cœur d’une Espagne qui bat chaque année des records de surface boisée incendiée – 330 000 hectares depuis début 2025. Le 26 août, à Palacios de la Sierra, dans la province de Soria, 10 hectares de pinèdes sont partis en fumée en raison d’un éclair qui a frappé ce tout petit village du centre du pays vers 22 heures. A peine trois heures plus tard, pompiers et habitants éteignaient le feu, la rage au ventre. «Les gens sont sortis comme des fous, se souvient l’ingénieure forestière dans la province Angela Blazquez. Ici, cela ne doit pas arriver : la forêt c’est comme une religion.» Soria, c’est une sorte de village gaulois résistant aux assauts des incendies, une petite zone de moyenne altitude nichée à 250 kilomètres au nord de Madrid, dans l’est de la communauté autonome de Castille-et-Léon. Cet été, on a recensé dans l’ouest de la région, du côté de Leon, Zamora ou Salamanque, 90 incendies en seulement cinq jours, fin août, sous l’effet d’une vague de chaleur sans précédent.
Le cœur forestier de l’Espagne, pays le plus boisé de l’Union européenne après la Suède et la Finlande, bat à Soria : 500 000 hectares, soit la moitié de la surface de la province peuplée de pins, de chênes verts, de chênes rouvres, de hêtres et de peupliers. Et nulle part la moindre cicatrice d’incendies. En sortant de Navaleno, une petite commune couverte de scieries, on pénètre dans le sanctuaire vert : le Pinar Grande et ses 12 000 hectares, la plus grande forêt du pays, essentiellement composée de pins sylvestres, reconnaissables à leur aspect élancé et orangé. Le centre d’informations pour les visiteurs livre une partie du secret de ce qu’on appelle ici «le modèle Soria» : une gestion forestière ancienne, attentive et impliquant la population locale. «Il y a une tradition médiévale qui veut que chaque habitant ait la responsabilité d’un certain nombre d’arbres, témoigne un des agents d’accueil. Si bien qu’on les soigne, on s’en préoccupe.»
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«Je n’aimerais pas être à la place d’un pyromane ici»
Le nerf de la guerre est budgétaire et ici, l’administration met les moyens pour détecter le moindre début d’incendie en saupoudrant le territoire de la province de 32 tours de surveillance et de 22 caméras thermiques, dont les images sont centralisées dans un bureau de la municipalité de Soria. «Ce qui est primordial dans le drame des incendies, c’est d’intervenir immédiatement. Avec notre système, à la moindre alerte, on intervient. Et on peut arriver très vite sur place grâce à de très bonnes pistes d’accès», explique le directeur de Cesefor, Pablo Sabin. Unique en Espagne, ce centre d’innovation fondé à Soria se penche sur toute la chaîne de valeur du secteur. «Les forêts, et surtout les pinèdes, c’est 7 % de notre PIB. Si jamais on devait subir un de ces immenses incendies qu’on a vu ailleurs, une bonne partie de la population ne pourrait plus acheter à manger.»
En réalité, la forêt à Soria est bien plus qu’un pourcentage économique. «Tout ici respire le bois, confirme Beatriz Oliver, de la Fondation Global Nature. C’est là que réside le miracle de Soria : les forêts nous font vivre, les gens s’y identifient, en dépendent. Ils y sont très attachés, matériellement et aussi sentimentalement.» Consensus social, bonne coordination des administrations locales, tradition ancienne, valeur symbolique et intéressement économique : c’est le cercle vertueux du «modèle Soria». Le tout posé sur de bonnes dispositions géographiques et climatiques, un plateau qui dépasse les 1 000 mètres d’altitude, de basses températures en hiver et une forte amplitude diurne même l’été. Cerise sur le gâteau, le paysage est certes vallonné mais le relief environnant est bien moins accidenté que dans bien d’autres régions espagnoles, difficiles d’accès, dévastées par les incendies estivaux.
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Outre le bois, les retombées de ces vastes forêts sont nombreuses. Des communes comme Navaleno ou San Leonardo sont la Mecque du tourisme mycologique national ; les pignons de pin ou les châtaignes se vendent bien ; une petite industrie locale s’est développée autour de la résine et de ses dérivés. Et tout ça attire les touristes espagnols. «Sans compter la chasse, qui pour certains a mauvaise presse, mais qui brasse beaucoup d’argent et contribue à donner de la vie aux forêts, poursuit l’ingénieure au Cesefor Angela Blazquez. La clé est là : les gens sentent qu’elles sont à eux, alors ils les défendent.» D’ailleurs, note le directeur du Cesefor, «à Soria il n’y a pas d’incendies intentionnels, pas comme ailleurs, et je n’aimerais pas être à la place d’un pyromane ici».
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«Ces éleveurs valent des dizaines de pompiers»
L’exploitation du bois permet également d’expliquer ce statut à part de la province. «Curieusement, les régions espagnoles qui souffrent le plus des incendies sont celles où il n’y a pas ou peu de scieries. Or par ici, nous n’en manquons pas», sourit l’entrepreneur Francisco Rupérez, troisième génération d’exploitants de San Leonardo. Le long d’une pinède qui s’étale à perte de vue, son entreprise familiale emploie douze personnes et fait 2,2 millions d’euros de chiffres d’affaires. Devant un gigantesque hangar, des centaines d’arbres prédécoupés sont entreposés, ou manipulés par des machines. On y travaille exclusivement le pin sylvestre de la région pour en faire du matériau de construction et bientôt du bois industrialisé.
«Notre entreprise contribue à fixer sur place une population jeune qui a tendance à s’en aller, se félicite Rupérez, qui déplore l’abandon des campagnes boisées dans les régions intérieures, vidées de leurs habitants. Du coup, les broussailles s’accumulent et les éleveurs mettent la clé sous la porte, ce qui donne «un vrai festin pour les flammes». A San Leonardo, on résiste plutôt bien. Les habitants sont bien conscients des enjeux et «nous avons des cheptels de moutons et de chèvres qui nettoient comme personne les forêts, sourit l’exploitant à la chevelure de rockeur. Mais, ne nous voilons pas la face, les agents forestiers sont de moins en moins nombreux, et le nombre d’éleveurs est en baisse», ici aussi. A l’époque de son grand-père, on comptait 6 000 chèvres et moutons dans le coin, contre 1 500 aujourd’hui. Or selon Francisco Rupérez, «ces éleveurs valent des dizaines de pompiers».
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«La folie des éléments»
A ses yeux, comme pour les maires des 150 communes liées au Pinar Grande, la solution passe par une exploitation du bois encore plus intense, une option à laquelle s’opposent les écologistes locaux. Pour le directeur de Cesefor, Pablo Sabin, ces derniers défendent «une vision urbaine totalement erronée qui veut que plus on exploite les ressources de la forêt, plus on déforeste. Or c’est exactement l’inverse : si la gestion est intelligente, si les coupes se font selon les bons cycles, alors non seulement on tire un précieux bénéfice de la forêt, mais aussi on aide à sa régénération, donc à sa santé. Si au contraire on la laisse à l’abandon, cela favorise les feux.» «On pourrait produire bien plus de bois, estime Francisco Rupérez, mais la lenteur et les rigidités de l’administration ne permettent pas une plus grande exploitation des forêts qui dynamiserait les scieries et vivifierait l’économie locale». A l’échelle nationale, cette faible exploitation forestière expliquerait d’ailleurs pourquoi le pays souffre autant des feux. En moyenne, les forêts des pays de l’UE ont généré 174 euros par hectare en 2022 ; l’Espagne seulement 49 euros.
Le changement climatique oblige tout le monde à s’adapter empêchant les acteurs du «modèle Soria» de se reposer sur leurs lauriers. Experte en sylviculture, Adela Trassierra vient d’élaborer un protocole en six volets à destination des agents forestiers : «On leur recommande d’intégrer la culture de l’incertitude, de mettre en place des mosaïques d’espèces au lieu d’une monoculture, de multiplier les modèles de gestion, d’être systématiquement dans l’évaluation et la créativité.» A Soria, on bombe le torse en entendant le ministre régional de l’environnement dire que ce «modèle doit être exporté partout». Mais qu’il faudra plus qu’un protocole pour être armé face aux changements environnementaux. «A mes yeux, ce modèle est plutôt positif même s’il est imparfait, évalue le directeur de l’organisation écologiste Asden, Luis Gimenez. Désormais, la folie des éléments est telle qu’elle peut tout emporter, jusqu’au modèle lui-même. Restons humbles !»