Nous sommes lundi 10 novembre et à partir de 11h31, les femmes commencent à travailler « gratuitement ».
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Vous venez d’arriver ? Dans cette newsletter, on parle de philosophie, d’art et … d’économie. Chaque année, nous menons une campagne de sensibilisation aux inégalités salariales en calculant le moment où les femmes devraient théoriquement s’arrêter de travailler du fait de ces inégalités. Cette année, c’est le #10Novembre11h31 et c’est… aujourd’hui !
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Le monde du travail doit s’adapter aux femmes
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Rebecca Amsellem
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« Les femmes ont-elles ruiné le monde du travail ? » Il y a quelques jours The New York Times publiait la retranscription d’un débat portant sur le féminisme et son impact sur le monde professionnel. Face au tollé, le titre a été modifié en « Did Liberal Feminism Ruin the Workplace? And if so, can conservative feminism fix it? » (le féminisme libéral a-t-il ruiné le travail ? Et si c’est le cas, le féminisme conservateur peut-il régler ce problème ?).
Ce renversement de blâme, qui suggère que l’émancipation des femmes serait la cause des maux du monde professionnel, témoigne d’un temps sombre où il est accepté de publier l’absurde : si le monde du travail vit actuellement une crise ce serait à cause d’idées féministes, comme l’égalité salariale.
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Ce n’est pas la présence des femmes qui pose problème, ce n’est pas non plus l’existence d’idées progessistes (comme celle, révolutionnaire, de faire en sorte que les femmes soient payées comme les hommes) mais bien l’incapacité du monde du travail à évoluer.
Depuis des décennies, les mouvements féministes, malgré leurs désaccords internes, s’accordent à dire que le travail a été défini par et pour des hommes, et que l’on exige des femmes qu’elles adaptent leur vie et leur comportement pour s’y conformer si elles souhaitent s’y inscrire.
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Comment cette adaptation forcée se traduit-elle concrètement pour les femmes ?
Accepter des salaires plus faibles dans les métiers « féminisés ». Les secteurs du soin et de l’éducation, par exemple, restent parmi les moins bien payés. Infirmières, aide-soignantes, caissières… autant de métiers à forte utilité sociale occupés en majorité par des femmes et pourtant largement sous-valorisés. Cette sous-valorisation historique de ces compétences contribue directement aux inégalités de revenus.
Travailler à temps partiel pour « jongler » entre emploi et famille. Faute de meilleur aménagement du temps de travail, nombre de femmes réduisent leur activité professionnelle pour assumer seules la charge familiale. Résultat, près de 80 % des travailleurs à temps partiel sont des femmes en France et 30% des employées sont à temps partiel – contre 8% des employés hommes. Ce choix freine mécaniquement l’évolution de leur carrière et creuse l’écart de richesse sur toute une vie.
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En somme, le système actuel attend des femmes qu’elles s’ajustent à un modèle masculin (disponibilité constante, parcours sans interruption, absence d’attaches familiales visibles, etc.). Ces « accommodements » perpétuent les inégalités professionnelles et économiques entre les sexes, au lieu de remettre en question l’organisation du travail elle-même.
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#10Novembre11h31 : faire bouger les lignes pour l’égalité
Le mouvement du #10Novembre11h31, lancé il y a neuf ans, s’inscrit dans cette volonté de changer de paradigme. Cette date symbolise le moment à partir duquel les femmes en France travaillent « gratuitement » jusqu’à la fin de l’année, si l’on compare leurs salaires à ceux des hommes. Cette date, calculée à partir de l’écart de salaire moyen, nous rappelle que le chemin vers l’égalité est encore long. Plutôt que de demander aux femmes de s’adapter éternellement, ce mouvement invite à transformer le monde du travail pour qu’il tienne compte de la réalité de la vie des femmes. L’objectif : faire en sorte que ce soit désormais aux structures professionnelles de s’ajuster, et ainsi réduire enfin les écarts de richesse entre femmes et hommes.
C’est dans cet esprit que nous publions aujourd’hui un rapport spécial, « Ce que valent les femmes – réduire les écarts de richesse entre les femmes et les hommes ». À travers ce dossier, nous montrons qu’il existe des initiatives concrètes qui font déjà bouger les lignes et dessinent un avenir du travail plus égalitaire.
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Dans la sphère privée : repenser le couple face au pouvoir de l’argent. L’argent demeure un tabou et un rapport de force dans beaucoup de couples hétérosexuels, où l’homme gagne souvent plus. Or, « le fait d’avoir le salaire le plus élevé ne devrait pas faire de celui qui le gagne la personne qui décide de tout », y souligne la conseillère financière Héloïse Bolle. Elle propose de dissocier argent et pouvoir au sein du foyer, par exemple en équilibrant les contributions aux dépenses et en partageant équitablement les décisions financières, afin que l’autonomie de chacun·e soit préservée même en cas d’écart de revenu. Des couples précurseurs l’ont mis en pratique et prouvent qu’une autre répartition est possible.
Au travail : soutenir les parents et les aidants, au bénéfice de tou·te·s. Comme le diagnostique Laëtitia Vitaud, experte du futur du travail, « prendre soin d’un·e proche malade, handicapé·e ou âgé·e, c’est un acte d’amour et de solidarité. Mais c’est aussi, pour beaucoup de femmes, une charge lourde qui pèse sur la vie professionnelle. » Certaines entreprises pionnières l’ont compris et agissent : mise en place de crèches d’entreprise, horaires aménagés, télétravail flexible, congés parentaux étendus pour les pères, aides au logement des aidants… Les exemples ne manquent pas. Ces mesures facilitent grandement la vie des salarié·e·s et contribuent à normaliser le fait que nous avons tous une vie en dehors du bureau. En adaptant le travail aux réalités familiales, on fidélise les talents et on permet aux femmes de poursuivre leur carrière sans avoir à choisir entre enfant et emploi.
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À la maison : alléger la charge domestique et parentale des femmes. Aujourd’hui encore, les femmes accomplissent une part disproportionnée du travail non rémunéré à la maison. Cumulées sur une vie, les heures qu’elles consacrent aux tâches ménagères et aux enfants équivalent à 12 années de travail à temps plein de plus que les hommes – 12 années ! – rappelle l’entrepreneure Marie Eloy. Ce « deuxième métier » invisible explique en partie pourquoi tant de femmes réduisent ou interrompent leur activité professionnelle à l’arrivée d’un enfant. Il est donc crucial de repenser le partage des responsabilités domestiques : éducation des enfants à l’égalité dès le plus jeune âge, valorisation du rôle des pères au foyer, et pourquoi pas rémunération ou crédit retraite pour les « aidantes » de la famille. Des familles montrent la voie en changeant leurs habitudes, mais c’est aussi à l’ensemble de la société de valoriser ce travail invisible plutôt que de le considérer comme un dû naturel des femmes.
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Au niveau public : adopter des politiques volontaristes pour l’égalité économique. Les économistes Cecilia García-Peñalosa et Camille Landais livrent dans ce rapport leurs analyses et recommandations pour faire évoluer les structures en profondeur. Par exemple, Camille Landais souligne qu’à l’arrivée d’un enfant, les femmes subissent une « pénalité de maternité » dramatique : dans les dix années suivant la naissance, une mère gagne en moyenne 38 % de moins que si elle n’avait pas eu d’enfant, un retard de revenu qu’elle ne rattrapera jamais. Le père, lui, ne subit aucun impact négatif sur sa carrière. Ce constat justifie des mesures fortes pour rééquilibrer la donne. Parmi les pistes évoquées : allonger le congé paternité. De même, des politiques locales peuvent être initiées, comme le financement de crèches d’entreprise par les municipalités, ou encore la réduction des trajets entre le travail, la maison et la solution de garde.
Si l’on ne fait rien, les projections sont sans appel : au rythme actuel, l’égalité salariale ne sera atteinte qu’en… 2167. Cela signifie attendre 142 ans supplémentaires avant que femmes et hommes touchent le même salaire moyen. Inacceptable. Le 10 novembre à 11h31, plutôt que de se résigner à ce futur lointain, rappelons-nous que chaque action compte pour accélérer la cadence. Refusons de nous plier à un système obsolète ; exigeons que le monde du travail se transforme maintenant pour qu’enfin les femmes puissent y déployer tout leur potentiel sans avoir à payer le prix fort. L’heure n’est plus aux ajustements à la marge, mais à la refonte d’un modèle plus juste et inclusif – pour que l’égalité professionnelle et économique devienne une réalité bien avant l’an 2167. Ensemble, faisons mentir les calculs en faisant bouger les lignes dès aujourd’hui.
#10Novembre11h31 Que faire ?
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Les Glorieuses, c’est une newsletter que j’écris depuis 10 ans. Je puise dans le monde des idées ce qui peut nous aider à comprendre ce qui nous entoure et ce qu’on ressent. Et parfois, ici-même, naissent des mouvements qui changent la vie des femmes.
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Pour lire le rapport, rdv ici et si vous voulez le partager (merci !), voici le lien https://lesglorieuses.fr/10novembre11h31/#etude
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