« C’est fondamental qu’on puisse discuter avec des personnes avec qui on n’est pas d’accord » : ces initiatives pour réapprendre à se parler
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En ce mercredi 1er octobre, plusieurs personnes attendent dans le hall de la Maison de la conversation. Nous sommes rue Maurice-Grimaud, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, dans le quartier de la porte de Montmartre. Soit le quatrième quartier le plus défavorisé de Paris, avec 36 % de taux de pauvreté, d’après les données 2024 du Système d’information géographique de la politique de la ville (SIG Ville). Le bâtiment, ultramoderne, a ouvert ses portes au public en septembre 2021 et l’accès est gratuit. L’objectif de l’endroit consiste à favoriser l’échange et le débat à travers des ateliers et des rencontres. Soit pratiquer une activité en perte de vitesse à notre époque : la causette.
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A l’origine de ce lieu atypique, Xavier Cazard, le fondateur : « J’ai dirigé pendant vingt-cinq ans une agence de communication. Un jour, j’ai ressenti un manque de sens dans mon métier : communiquer, c’était influencer les gens de manière verticale, mais sans qu’il y ait vraiment d’échange. J’avais envie de converser, c’est-à-dire de créer du lien. C’est d’ailleurs l’étymologie de converser, qui veut dire “faire avec”. » Pour s’inspirer, Xavier visite des kibboutz en Israël ainsi qu’un coliving à Zurich, en Suisse, des lieux qui reposent sur une « organisation de vie totalement horizontale », structurée par le dialogue. Un mode de fonctionnement qu’il transfère dans la Maison de la conversation.
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Là, le public comprend environ un tiers de jeunes des quartiers populaires, un autre de collaborateurs d’entreprise et un dernier de curieux de tous horizons. Le lieu est financé par diverses sources : subventions publiques, mécénat, privatisations et prestations de conseil. « C’est la version 2025 de la MJC [Maison des jeunes et de la culture], explique Xavier Cazard, sauf qu’au lieu de jouer au ping-pong, on apprend à discuter avec des gens qui ne nous ressemblent pas. » Parmi les curieux, Paul, la trentaine, ingénieur, se dit frappé par la difficulté à dialoguer aujourd’hui : « Sur les réseaux sociaux, dès qu’on n’est pas d’accord avec quelqu’un, ça part tout de suite en clash. Moi, je fais partie des gens qui pensent qu’un conservateur antiavortement et une militante féministe peuvent tout à fait discuter, à condition qu’ils aient envie de chercher ce qu’ils peuvent avoir en commun. »
Le 2 octobre avait lieu une Journée conversationnelle sur l’âgisme, organisée par Novum Novem, une association qui propose de réfléchir au bien-vieillir. Mais les visiteurs peuvent aussi échanger de manière plus informelle sur leurs histoires de vie, lors de brunchs qui ont lieu une fois par mois. Des ateliers permettent d’aborder des thèmes variés, comme l’atelier de parentalité créative, qui conduit les familles à échanger sur leurs expériences. Enfin, l’endroit accueille aussi des formes d’expression corporelle et des pratiques : cuisine, hip-hop, stand-up… L’enjeu de ces activités n’est cependant jamais uniquement ludique, mais toujours destiné à favoriser la discussion : « L’an dernier, on a hébergé un atelier “broderie en conversation” destiné aux personnes victimes de violences sexistes et sexuelles, illustre Grâce Iba, responsable de la programmation. Le fait de se livrer à une activité a permis un échange détendu, moins intimidant qu’une rencontre avec un thérapeute. »
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Trouver son « binôme conversationnel »
L’« épidémie » actuelle de solitude (selon le baromètre IFOP de janvier, 31 % des Français déclarent souffrir d’un sentiment de solitude) pourrait bien être aussi une crise de la conversation. Adrien Broche, coauteur de l’étude De la solitude choisie à la solitude subie, publiée en 2023 par la Fondation Jean-Jaurès, parle de « sociose » pour exprimer cette atrophie du lien social. Peut-on aussi parler de « conversatiose » ? Oui, selon lui : « Notre étude a mis en évidence que la solitude était ressentie le plus fortement par les plus jeunes, souligne-t-il. Ainsi, 45 % des 18-24 ans déclarent se sentir seuls. Ils sont les plus connectés mais, paradoxalement, ce sont eux qui échangent le moins. Ils sont enfermés dans un sentiment d’isolement qui crée un cercle vicieux : je n’ai personne à qui parler ou à qui me confier, et je ne peux pas partager ce sentiment. »
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Parmi les initiatives visant à restaurer le dialogue, une Journée de la conversation a eu lieu le 22 novembre, à l’initiative du Fonds Bayard-Agir pour une société du lien. Il s’agit de la deuxième édition de cet événement proposant de rassembler des personnes d’horizons différents. Le principe rappelle celui des sites de rencontre : chaque participant doit remplir un questionnaire portant sur ses opinions politiques ou sociétales et, en fonction de ses réponses, le site trouve un « binôme conversationnel » censé lui être le plus opposé possible idéologiquement. Exemples de questions : « Les juges sont-ils trop laxistes ? » ou bien « Faut-il taxer davantage l’héritage ? »
Le jour J, le froid et la grisaille parisienne semblent avoir découragé beaucoup de « matchs » : la salle compte à peine une dizaine de personnes, soit en tout cinq binômes en pleine discussion. Julie, une des participantes (elle ne souhaite pas donner son nom), est venue par curiosité. Elle a 32 ans et anime un café-débat dans le 19e arrondissement. « Je suis très préoccupée par le vivre-ensemble et je trouve fondamental qu’on puisse discuter avec des personnes avec qui on n’est pas d’accord », assure-t-elle. Selon elle, il n’est pas si facile au quotidien de rencontrer des gens prêts à débattre.
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Pour Laurent Azières, 63 ans, chef d’entreprise, converser est pratiquement un acte citoyen : « Récemment, j’ai lu une tribune qui expliquait que les gens qui dînent seuls étaient plus enclins à voter Trump. Je crois que tout est dit ! Le lien social, c’est le ciment de la démocratie. La solitude conduit à la polarisation et aux extrêmes. » Aujourd’hui, il s’est retrouvé à discuter avec un jeune ingénieur de 24 ans, une personne qu’il n’aurait jamais rencontrée spontanément. « Je trouve que l’initiative est très intéressante parce qu’elle permet aussi de se poser la question : comment en arrive-t-on là ? Pourquoi a-t-on besoin d’être quasiment téléguidés pour parler les uns avec les autres ? »
Emmanuel et Anne (ils n’ont pas voulu donner leur nom), un autre binôme formé par l’algorithme, se disent un peu déçus : « On aurait bien aimé rencontrer des extrêmes, des gens qui votent LFI ou RN. Et puis peut-être des jeunes, aussi. Au final, on a le même âge et on pense à peu près pareil, au centre ! » Malgré cette déception initiale, ils décident de continuer la conversation à l’extérieur.
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Faire société avec ses « hyper voisins »
Un jour d’automne, rendez-vous dans le 14e arrondissement de Paris. Dans un quartier qui s’étend sur 53 rues, la République des hyper voisins se veut un « accélérateur de lien social », selon les termes du fondateur, Patrick Bernard. Cette association de quartier s’est donné pour but de faire dialoguer entre eux les habitants, rebaptisés « hyper voisins ». « Dans les grandes villes, il faut provoquer un peu les choses. La carte postale de la convivialité parisienne, le bistrot d’habitués où on parle de tout et de rien au comptoir, ça n’existe pas pour tout le monde. »
Ainsi les « apéros fromage » organisés par l’association se déroulent autour d’un savoir détenu par un voisin du quartier. L’orateur est désigné comme « le fromage qui cause », car le droit d’entrée à cette conférence est un morceau de fromage. Une manière de transmettre des connaissances « en direct » à l’heure où on s’informe essentiellement sur Internet et de plus en plus au moyen de l’intelligence artificielle. « Le fromage est un accélérateur de conversation. Apprendre des choses en écoutant son voisin qui est chef d’orchestre ou physicien, c’est quand même plus sympa que de poser des questions à ChatGPT… »
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Dans cette logique de provoquer la conversation, il arrive à Patrick Bernard de lancer des « défis selfies » à ses hyper voisins : « Parfois je pense à des personnes que je connais et je me dis : ces deux-là, il faut absolument qu’ils se rencontrent, je suis sûr qu’ils ont plein de choses à se dire ! Je leur envoie alors un message et ils ont dix jours pour m’envoyer un selfie d’eux attablés à une terrasse de café… » Des initiatives à contre-courant d’une époque où l’usage du groupe WhatsApp s’est généralisé sans que les intéressés prennent pour autant le temps de partager un moment ensemble dans la vraie vie.
Marie habite rue Caulaincourt, dans le 18e arrondissement, un quartier pourtant riche en interactions locales. Elle est inscrite dans cinq ou six boucles WhatsApp : celle de la crèche, de l’école primaire, de son immeuble, de son coworking (elle est monteuse dans une boîte de production qui héberge plusieurs structures), du cours de yoga… « Je reçois des dizaines de messages par semaine, qui tournent en général autour d’informations pratiques, dit-elle. Beaucoup viennent de personnes que je n’ai jamais rencontrées. Régulièrement, quelqu’un propose de prendre un pot, mais le projet finit par tomber à l’eau, car il y a toujours des gens qui n’ont pas le temps, et on passe à autre chose… »
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Si le numérique facilite la communication pratique, il tend à éliminer les échanges informels en rendant inutile le fait de se rencontrer en personne. Cependant, il ne saurait être le seul responsable du recul de la conversation, selon Sylvain Bordiec, docteur en sociologie spécialisé dans l’étude des solitudes : « On est inégaux devant la possibilité d’avoir accès à une conversation. La solitude concerne surtout les gens qui sont persuadés de n’intéresser personne, qui pensent n’avoir rien à raconter, parce qu’ils se sentent en marge. »
Selon lui, ce sont moins les écrans que les dynamiques sociales qui sont responsables de l’effondrement du lien social : « Cela fait cinquante ans que les pouvoirs publics abîment les solidarités au travail et à l’école. Au cours des études, puis dans l’entreprise, on constate une pression de réussite toujours plus forte, une compétition que tout le monde n’a pas la capacité d’affronter. Dans les méthodes actuelles de management, tout est fait pour qu’on ne reste pas longtemps au même poste et qu’on ne puisse pas développer de liens avec ses collègues, ni avec les usagers ou les clients. » Pour lui, si les pouvoirs publics communiquent abondamment sur la dégradation du lien social, ils sont loin de pouvoir en enrayer les causes : « On parle de réparer le lien social comme un mantra. Au Japon, il existe même un ministère de la solitude. Mais, au final, cela revient à déconnecter les problèmes de leur origine réelle. Et, en définitive, les initiatives qui visent à recréer du lien ne reviennent pas à l’Etat mais à des bénévoles. »
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« Smart talk » et dating amical
Nadia Debreuil est coach en accompagnement. En partenariat avec Comundi, organisme spécialisé dans la formation professionnelle, elle anime une formation destinée à maîtriser l’art d’engager la conversation dans son milieu professionnel. Objectif : utiliser le small talk pour améliorer ses rapports avec ses collègues, faire avancer ses projets dans l’entreprise, ou tout simplement… y prendre du plaisir. « Certaines personnes sont invitées à des cocktails d’entreprise et passent la soirée tout seuls avec un verre de champagne à la main sans savoir quoi dire, observe Nadia Debreuil, dont les clients ont des profils extrêmement variés. Les jeunes ont tendance à utiliser le smartphone comme un rempart, et, du coup, ne savent plus aborder quelqu’un. Chez les plus âgés, il s’agit plutôt d’un manque de confiance en soi. D’autres, enfin, ne savent pas comment communiquer dès qu’ils n’ont pas un objectif à atteindre : ils sont limités par une vision restrictive de l’échange. »
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Pendant deux jours, les participants (1 450 euros pour quatorze heures de formation, pris en charge par l’employeur) se livrent à des exercices bien précis : apprendre à saisir le timing pour aborder un inconnu, maîtriser des phrases « brise-glace » ou encore savoir rebondir sur les propos de leur interlocuteur. « Il s’agit de leur montrer que le small talk peut se transformer en smart talk : savoir engager des conversations informelles peut permettre d’affirmer sa place dans l’entreprise, se faire des appuis, apprendre des informations utiles. » Elle encourage les stagiaires à exploiter au mieux les moments propices à l’échange, comme la « pause clope » ou la « pause-café », quitte à préparer à l’avance des sujets de conversation. « Je leur propose d’avoir des sujets “tout prêts” en fonction de leurs centres d’intérêt, comme le sport ou les voyages, car c’est toujours plus facile quand on parle d’un sujet qui vous intéresse. L’idée est de leur montrer qu’on peut prendre un vrai plaisir à échanger “gratuitement” sur son lieu de travail. »
Mercredi 8 octobre, 20 heures, au restaurant Gegeor, dans le 9e arrondissement de Paris. Autour d’une table, quatre femmes et deux hommes s’apprêtent à commander. Ils ne se connaissent pas : tous sont inscrits sur l’application Timeleft, qui organise des dîners entre inconnus. Une sorte de dating amical à plusieurs qui connaît un succès grandissant : fondée en mai 2023, l’application compte aujourd’hui près de 3 millions d’utilisateurs dans le monde et est présente dans 52 pays. Le fondateur, Maxime Barbier, dit avoir eu l’idée du concept en 2019 en voyageant dans plusieurs villes et en ressentant sa propre solitude. Depuis, d’autres applications se partagent le marché, comme Strangrs ou Dixner. Le principe est le même : permettre à des inconnus de partager un moment ensemble, par affinités et par tranche d’âge, moyennant un forfait ou un abonnement payant.
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Thomas a déjà fait plus d’une vingtaine de dîners Timeleft et s’est ainsi fait trois amis qu’il voit régulièrement. Selon lui, la trentaine peut être problématique pour conserver des liens amicaux : « Beaucoup de mes amis se sont mariés et ont eu des enfants, on ne se voit plus beaucoup. En plus, quand on a un travail prenant, on n’a pas forcément le temps de rencontrer de nouvelles personnes. » Un constat unanimement partagé autour de la table.
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Véronique, cadre à EDF, avoue se sentir encore plus seule depuis l’instauration du télétravail : « Quand on travaille chez soi trois jours par semaine, ça porte un coup à la sociabilité », raconte-t-elle. C’est son deuxième dîner Timeleft. En face d’elle, Cécile en a déjà fait un certain nombre. Divorcée depuis un an, elle confie avoir ressenti le besoin de renouveler son cercle social depuis qu’elle a ses enfants en garde alternée. « Lors d’un dîner Timeleft, j’ai eu un vrai coup de cœur pour une fille qui était dans la même situation que moi et dans le même état d’esprit… Depuis, nous sortons ensemble régulièrement, avec une troisième personne rencontrée grâce à l’application. »
21 h 30. Véronique propose de passer au jeu des questions. Avant chaque dîner, Timeleft envoie en effet à chaque participant une liste de questions permettant de faire connaissance : « Quel est ton roman préféré ? Ta série du moment ? » Tout le monde joue le jeu. A l’issue du dîner, les convives seront invités à indiquer qui ils souhaitent revoir ou ne pas revoir. Car on peut parler de tout, mais pas avec n’importe qui.
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